Ses doigts décelèrent un sac en velours. Ils le soupesèrent et le palpèrent. Un parallélépipède rigide s’y trouvait. Malgré son apparente solidité, il le sortit de sa cache avec mille précautions.
Il s’agissait bien d’un tissu velouté, rouge cramoisi, formant une pochette avec un rabat. Il l’ouvrit en douceur et il en glissa le contenu dans sa paume. C’était un bloc rectangulaire en or massif. Trois de ses parois étaient lisses et, sur la quatrième, avait été gravé dans le métal cet étrange motif :
L’homme le rangea dans son étui et mit le tout dans une des poches de son pantalon. Son mystérieux commanditaire l’avait renseigné avec précision. Il se souvenait avec clarté de ses propos concernant cet artéfact.
« Dans mille ans, il sera là, inaltérable, prêt pour l’accomplissement ».
Il partit chercher une grosse mallette de cuir entreposée dans sa cachette. Il en sortit une jolie soutane noire qu’il enfila par-dessus son bleu de travail ensanglanté. Du coup, sa carrure, déjà imposante, devint impressionnante, propre à décourager les importuns et les curieux.
En remontant la nef, il croisa l’objet de la dévotion nocturne du père, une statue de la vierge, en marbre blanc. Il s’agissait d’une sculpture renaissance, classique, sans chichi, de facture banale. Pourquoi le curé lui avait-il consacré sa dernière nuit ? Il ne le saurait jamais, mais il était convaincu d’avoir épargné au prêtre un acte qui l’aurait envoyé en enfer, là où lui-même ne manquerait pas de séjourner.
Prochaine étape, la Suisse, à condition que les caténaires n’aient pas souffert de la chaleur.
Chapitre 2
Le bec pilonnait l’écorce du marronnier. La corne dure effritait le bois desséché et élargissait l’anfractuosité où s’était réfugiée la larve. L’invertébré se blottissait au fond de son abri et ses anneaux s’étaient rétractés au point que sa bouche et son anus se confondirent en un seul orifice. Cette compaction extrême, guère brillante pour un ver luisant le soustrayait aux prétentions gastronomiques de son prédateur.
Les percussions cessèrent et l’œil du corbeau s’enchâssa dans l’ouverture de la galerie protectrice. Sa prunelle noire, auréolée d’une cornée jaune frétilla dans tous les sens. De la haine agrémentée d’un soupçon de dépit se mirait dans cette pupille. Le volatile prenait conscience que la longueur de son bec ne lui permettait pas d’appréhender cette collation convoitée.
La tête de l’oiseau se tortilla vers le ciel orageux et il émit un croassement graveleux. Il obliqua son cou sur le côté et il jeta un dernier regard hostile vers le repaire de l’insecte avant de s’envoler.
En quatre battements d’ailes, il atteignit le toit de l’immeuble où il percuta une girouette décorative. Le corbeau fut confronté une fraction de seconde à son homologue métallique privé de liberté.
Ce décollage abrupt provoqua la chute de l’ultime feuille polychrome qui s’étiolait sur la branche en ce début d’automne ; la canicule estivale avait déplumé précocement les arbres.
Elle valsa avec grâce, entraînée par une brise matinale déjà tiède, avant de se plaquer sur le pare-brise.
Le nez de l’homme se fronça ; son champ de vision était entravé par ces trois folioles. Il enclencha les essuie-glaces. Les balais en caoutchouc les ratatinèrent en trois va-et-vient contre la bouche d’aération où elles s’agrégèrent. Le conducteur maugréa et délogea cette feuille importune à grands coups de lave-glace. L’intruse fut catapultée sur l’asphalte mouillé.
Un oiseau dépité, quelle ineptie, songea-t-il ! Il attribuait à des plumeaux volants des sentiments humains.
Et lui, en avait-il ressenti ces derniers temps ? Il s’interrogea et il explora son cerveau en quête d’une activité électrique conforme à son statut d’hominidé. Vaine démarche qui le confronta à un vide sidéral.
Pire, il ne parvenait pas à se remémorer un souvenir auquel il aurait pu y associer une émotion.
Il esquissa un sourire afin d’éveiller en lui un début de contentement. Ses lèvres s’écartèrent mécaniquement. Malgré leurs ourlets chaleureux et une dentition d’une blancheur immaculée, aucun affect n’effleura son cortex. Sa bouche était satisfaite, lui non.
Seuls des stimuli extrêmes entraînaient dans son cerveau un état intermédiaire qui devait s’apparenter à une sensation. Il essaya de soupirer, mais sa respiration resta d’une placidité métronomique. C’était une déformation professionnelle, conclut-il ! Mais, il savait qu’il se mentait.
Un psychiatre lui avait révélé qu’il souffrait d’une athymhormie chronique et qu’un traitement à base de clozapine l’aiderait. Le médecin lui avait redonné un rendez-vous la semaine d’après avec une prise de sang. Il ne s’y était pas rendu et le praticien avait été soulagé de ne pas revoir ce patient. Pour la première fois de sa longue carrière qui incluait des vacations dans les quartiers de haute sécurité, ce docteur avait ressenti de la trouille devant un malade. Les paranoïaques, les névrosés, les psychopathes, les schizophrènes et la multitude de dysthymiques, il les connaissait. Lui, demeurait un cas clinique non répertorié par la bible des psychiatres, le fameux DSM{1}. Sa folie s’exprimait avec justesse et mesure, car cet homme avait pleinement conscience de son état.
Un mouvement furtif dans l’imposant rétroviseur dissipa les égarements existentiels de l’inconnu. Il entrevit dans le miroir le pelage beige d’un beau labrador qui gambadait, heureux de s’être soustrait à la vigilance de son maître. L’insouciant quadrupède huma la roue arrière du véhicule puis leva sa patte postérieure et se soulagea sur la jante chromée.
Pauvre clébard ! L’individu caressait les motifs alvéolaires gravés sur le couvre-crosse en élastomère de son pistolet. En d’autres circonstances, il serait descendu de la voiture et aurait abattu cet impudent souillon à poils. Mais une pareille initiative risquait de compromettre sa mission. Il se contenta d’exhiber un doigt d’honneur en direction du chien. Le labrador, conscient de son impunité, renifla le train avant et l’aspergea d’un copieux jet d’urine.
Les mâchoires de l’homme se crispèrent et un soupir sinistre emplit l’habitacle du véhicule qu’il avait volé auparavant. Les provocateurs à deux ou à quatre pattes le hérissaient. Seule la mort absoudrait le taquin.
L’index ganté se posa sur la commande du lève-vitre. Le verre fumé coulissa dans un silence absolu.
L’animal flaira la présence humaine. Mais son odorat fut désemparé. Ces effluves qu’il détecta incarnaient le mal ancestral, celui que trente mille ans de domestication avaient effacé de la mémoire canine.
Son insouciance s’évapora et une terreur primitive inonda son cerveau. Sa vessie se lâcha de nouveau et sa queue disparut entre ses pattes arrière.
À contrecœur, il releva son museau devenu sec. Ses yeux, emplis d’allégeance et de crainte, croisèrent un drôle de tuyau métallique apposé sur son front.
La balle subsonique du Ruger Mk II, muni d’un silencieux, fusa ; les rayures du canon lui imprimèrent un mouvement de tourbillon dévastateur. Elle perfora la voûte crânienne du chien, laboura son cerveau, se faufila le long de sa moelle épinière, transperça son diaphragme puis ses intestins, et acheva son périple meurtrier dans son rectum avant de resurgir par son anus pour s’enficher dans le goudron.
Durant une fraction de seconde, le canidé se rigidifia sur ses pattes, défiant les lois de la gravitation. Le sang giclait de son derrière béant. Puis, son corps trembla ; des trémulations ondulèrent sous le magnifique pelage et l’animal s’affala sur le bitume.
L’inconnu avait assisté à cet instant précis où la conscience se dissolvait et où le vivant redevenait poussière. Il avait senti sa verge se durcir, moins qu’elle ne l’aurait été avec la mort d’un homme. Avec celle d’une femme, il aurait bénéficié d’un regain de fermeté. Dans le cas d’un enfant, il aurait obtenu une belle rigidité, mais il avait toujours refusé les contrats qui les concernaient.
Il observa le liquide écarlate se répandre entre les roues puis s’écouler dans le caniveau ; l’affront était lavé.
Les yeux du tueur se levèrent et scrutèrent les façades des immeubles bourgeois à l’affût de la moindre activité engendrée par cet imprévu. Les murs cossus demeuraient atones et pour cause, il était stationné dans un quartier d’affaires. Les réverbères aux courbes modernes délivraient un éclairage jaunâtre, inefficace, mais apaisant et chic.
Rassuré, il déverrouilla le coffre arrière et sortit du véhicule ; sa semelle écrasa la queue du labrador. Il empoigna l’animal par son pelage et le souleva sans effort.
La tête, retenue par une infime bride ligamentaire, se détacha du tronc et elle chuta sur le sol avec un bruit mat. L’homme lui asséna un v*****t coup de pied qui la projeta devant un regard d’égout.
Il contourna la voiture et enfourna le reste du cadavre du chien dans la vaste malle où reposait le corps de la propriétaire du tout-terrain, une plantureuse Suissesse avec des atouts siliconés. Il ferma le capot avec douceur et se dirigea vers le caniveau où s’était enchâssé le crâne du labrador.
Il y posa son talon et appuya avec force. Il entendit des craquements sous ses semelles antidérapantes. La boîte crânienne se déforma, s’aplatit et s’emmancha dans la fente du regard métallique pour disparaître dans les entrailles du sol.
L’homme remonta derrière le volant et consulta sa montre à affichage numérique, une contrefaçon asiatique. Les rectangles minuscules clignotaient dans leurs livrées multicolores et ils indiquaient 7 h 46 : plus que dix minutes avant l’arrivée du directeur de la banque.
Il ferma les yeux. Son cerveau s’égara dans des miasmes d’excréments agrémentés de froissements de sacs-poubelle. Cette scène infestait chacune de ses tentatives d’endormissements. Après toutes ces années, il ne parvenait pas à oublier. Mais le désirait-il ?
Un éclat lumineux chatouilla ses rétines au travers de ses paupières plissées ; il les rouvrit. Deux puissants faisceaux blancs se reflétaient dans le rétroviseur intérieur. L’écart entre les phares correspondait à une grosse berline, à coup sûr celle du directeur de la banque. La rue était en sens unique et l’homme s’était garé sur la place adjacente au parking de l’établissement financier.
Ces deux dernières semaines, il avait décortiqué les us et coutumes de la prestigieuse enseigne suisse. Son dirigeant arrivait tous les matins à 7 h 55, sauf les dimanches. En patron exemplaire, il était le premier à pénétrer dans l’immeuble en pierre de taille. Il respectait cet horaire avec la ponctualité d’une horloge autochtone.
Comment y parvenait-il ? C’était un de ces mystères issus de l’interaction d’un homme avec son environnement. D’aucuns le domptaient comme s’ils pouvaient courber l’espace-temps et quant à la majorité, ils ployaient sous le fardeau des lois physiques.
Lui, Malayong Assounbéka, se targuait d’appartenir à la première catégorie, et ce, depuis l’instant où il avait tenu pour la première fois un revolver, le jour anniversaire de ses dix ans.
Il prit dans la poche de son blouson une cagoule noire qui ne laissa deviner que deux yeux gris veinés de blanc, à l’expression minérale.
Le scénario s’était répété tous les matins précédents : le directeur actionnait l’imposante grille du parking grâce à une télécommande et ce bien avant de parvenir à sa hauteur. Il faisait partie de gens pressés même dans une phase de désœuvrement légitime. Puis, il y pénétrait avant qu’elle ne se soit ouverte à fond. Ensuite, il sortait de sa berline et se dirigeait vers l’entrée de service qu’il déverrouillait à l’aide d’une carte électronique.
Malayong Assounbéka avait enregistré cette séquence avec une caméra et l’avait disséquée dans sa chambre d’hôtel. Pour que le portail puisse se refermer, il devait préalablement coulisser en totalité. Il avait chronométré le laps de temps que mettait sa proie pour parvenir de sa voiture à la porte : dix secondes durant lesquelles la grille n’avait pas achevé sa fermeture. Et le directeur se garait sur le même emplacement, le plus éloigné au titre de l’exemplarité. Les courbes de l’espace-temps qui régissaient son avenir s’engouffraient dans ce minuscule interlude.
Deux jours avant, un camion d’entretien avait percuté le panneau de signalisation sur lequel la municipalité avait placé une caméra de surveillance. Son champ de vision fut modifié et il n’englobait plus l’entrée du parking. S’il l’avait détruite, les services techniques de la ville seraient intervenus sur l’instant.
Malayong Assounbéka se coucha dans l’habitacle de son véhicule afin que le directeur ne l’aperçoive pas en arrivant à sa hauteur. Il attendit que le spot orange se mette à clignoter pour signaler aux piétons écervelés qu’un portail coulissait pour démarrer son moteur. Il compta jusqu’à cinq ; cela correspondait au nombre de secondes, nécessaire au banquier pour garer sa voiture.
Malayong Assounbéka tourna le volant à droite et il appuya sur l’accélérateur. L’avant du tout-terrain bondit dans le parking, mais l’arrière racla le montant de la grille. Merde, maugréa-t-il ! En raison de sa transmission intégrale, le rayon de braquage du 4X4 était court. Il l’avait sous-estimé ; ah, ces fumiers d’ingénieurs teutons infaillibles ! Une partie du pare-chocs arrière s’arracha.
Le dirigeant de la banque se retourna et son regard croisa les yeux de Malayong Assounbéka. Leur aspect inorganique glaça le banquier et il appréhenda tout de suite la situation. Il se mit à courir vers la porte métallique.
Malayong Assounbéka fulmina ; il ouvrit sa portière et il sauta hors du véhicule en marche, laissant sa voiture s’encastrer avec mollesse dans celle du directeur. Le sac à dos qu’il portait amortit sa chute sur le béton. Il s’arc-bouta sur ses talons et se propulsa sur le ventre. Il n’avait pas lâché la crosse de son arme. Il la pointa sur la paume droite du banquier qui tentait de glisser sa carte dans la fente du lecteur. Le projectile ne devait pas l’endommager ce sésame.