La balle pulvérisa les os du poignet du directeur. Ce dernier poussa un cri rauque et laissa tomber le précieux rectangle plastifié. Ses yeux hébétés se portèrent sur sa blessure, un trou béant lui perforait la main. Il ne remarqua pas Malayong Assounbéka qui s’approcha en un minimum d’enjambées félines.
— Ne bougez pas, annonça-t-il posément en ramassant la carte d’accès. Et donnez-moi doucement votre téléphone.
— Qui êtes-vous, bafouilla le directeur dont le visage était déformé par la douleur ?
Ce représentant de la haute bourgeoisie helvétique portait un élégant trois-pièces en conformité avec son rang d’actionnaire majoritaire. Aux revers de sa veste, les discrètes rayures blanches du tissu italien étaient décalées. Mais seul le regard d’un couturier pouvait remarquer ce détail qui prouvait que ce costume était confectionné sur mesure. Une tenue en adéquation avec son statut, mais inadaptée concernant la vague de chaleur en cours.
— Désormais, c’est moi qui poserais les questions et vous n’aurez d’autre choix que de répondre par oui ou non. Est-ce clair, insista l’inconnu ?
— Euh oui.
— Je disais donc votre portable.
Le directeur essaya de se raccrocher à une parcelle d’humanité qui aurait habité les yeux de son agresseur. Il n’en vit point, pas même en gestation ; tout au plus, selon l’éclairage ambiant, une once d’ironie compassionnelle se discernait annonciatrice de sombres présages.
Il écarta cette pensée de son esprit et il tenta de se remémorer les idées directrices de ce séminaire intitulé, « Comment réagir lors d’une prise d’otages », auquel il avait assisté avec son personnel.
— Collaborez ! Essayez de tisser un lien de familiarité avec votre agresseur, avait martelé le psychologue chauve qui avait animé cette formation.
Le directeur esquissa un sourire contraint :
— Bien sûr, Monsieur.
En guise de réponse, Malayong Assounbéka abattit la crosse de son pistolet sur le poignet meurtri.
— Un oui suffira !
Le dirigeant de la banque se plia en deux et hoqueta en rafale
— Oui, oui, oui.
Avec sa main gauche, il sortit de la poche intérieure de son costume son smartphone rutilant qu’il tendit avec humilité. La peur le prosternait plus que la douleur. Malayong Assounbéka s’en saisit et le glissa dans sa parka noire. Puis, il présenta le passe devant le lecteur. Une diode verte clignota et il entendit les quatre pennes se déverrouiller. Il tira sur la lourde porte et il poussa le directeur dans un sas de sécurité. Il s’y trouvait un écran tactile.
Le banquier haletait et son front se couvrit de sueur. Malayong Assounbéka le remarqua et il posa le canon de son arme sur la tempe de son otage.
— Pas d’entourloupe, je sais que vous ne disposez que de trente secondes pour désactiver les systèmes d’alarme ; donc, dans quinze, votre crâne explose.
— C’est un détecteur d’empreinte digitale et j’ai la main en bouillie, bafouilla le directeur qui, prenant conscience de son erreur, rajouta catastrophé :
— Oui, oui, je vais appliquer la procédure de secours. Je vous en supplie, ne me frappez pas !
Les gouttelettes de sueur se muèrent en grosses perles qu’il fut obligé d’éponger avec son avant-bras valide. Il apposa la pulpe de son index gauche sur l’appareil de détection. Un témoin lumineux vert clignota ; il en restait deux. Le banquier y posa l’extrémité de son annulaire puis de son majeur. Les trois diodes s’allumèrent.
— Merveilleux, s’exclama Malayong Assounbéka. Maintenant, en avant vers les coffres ! Auparavant, nous allons panser votre main sinon vous salirez votre jolie moquette.
Malayong Assounbéka fouilla dans une des poches plaquées sur les côtés de son pantalon ; il en avait quatre. Il en sortit une b***e de gaze dont il déchira l’enveloppe avec ses dents. Il la tendit au blessé.
— b****z votre plaie.
Le directeur s’exécuta avec aisance.
— Excellent pour un droitier, commenta Malayong Assounbéka. Allons-y
Il poussa la porte vitrée du sas. Une atmosphère fraîche l’enveloppa. La climatisation tournait à son maximum, permettant au personnel du vénérable établissement de discuter de gros sous en costumes hors de prix.
— À gauche, ordonna-t-il.
Le directeur obtempéra. Son agresseur connaissait la configuration des lieux. Ils parcoururent un long couloir juste éclairé par des appliques. À son extrémité se trouvait un ascenseur. Malayong Assounbéka appuya sur le bouton d’appel. Ce niveau ne disposait d’aucune sécurité, il le savait. La porte coulissa en silence. La cabine pouvait transporter quatre personnes de corpulence moyenne. À l’intérieur, trois touches rondes en laiton portaient un chiffre d’un à trois. Des miroirs stylés permettaient à chacun de rectifier un nœud de cravate de travers.
— Au quatrième sous-sol, lâcha Malayong Assounbéka en agitant son pistolet devant les boutons.
— Mais, il n’y en a que trois, rétorqua le banquier.
— La maltraitance m’épuise. Je réitère ma demande : au quatrième !
Les yeux du directeur s’emplirent de stupéfaction mêlée d’un brin de curiosité. Cet homme connaissait l’existence du niveau secret.
Les propos de son père, son prédécesseur à la direction de cette banque bicentenaire, resurgirent dans son cerveau.
« Un jour, ils reviendront ; sois prudent ! Ils sont capables de tenir tête au diable en personne ».
Dix ans avant sa mort, il avait effectué d’énormes travaux dans ce quatrième étage souterrain. Il se remémora l’accident où périrent tous les ouvriers de l’entreprise sous-traitante. Leur minibus avait percuté le parapet d’un pont et avait sombré dans le fleuve. Quant au cabinet d’architectes qui avait conçu les plans, un incendie en avait ravagé les locaux ; toutes leurs archives furent détruites.
D’année en année, son fils avait fini par oublier l’existence de ce sous-sol ; seul le code d’accès demeurait enfoui au fond de son cerveau.
« Retiens ces chiffres ; ta vie et celle de tes proches en dépendent ! »
Ce furent les ultimes paroles de son père.
— Alors, souffla Malayong Assounbéka agacé par cet intermède ?
Le directeur appuya sur le troisième bouton, puis le premier, à nouveau sur le trois et le second. « 3, 1, 3, 2 ». Malayong Assounbéka grava cette série dans sa mémoire.
La cabine descendit. Elle s’immobilisa avec un délicat tressautement. Le battant coulissa.
Ils se retrouvèrent dans un local d’une trentaine de mètres carrés aux murs de béton brut. Sur celui d’en face était encastrée une porte blindée de forme rectangulaire dont les gonds s’enchâssaient en profondeur dans la paroi.
Le directeur esquissa un sourire discret ; l’ouverture requerrait ses empreintes digitales, mais également celles du propriétaire du contenu de ce coffre. Il jeta un œil en direction de son agresseur. Ce dernier sortit d’une des poches de son treillis une minuscule boîte en plastique entourée d’un élastique. Il l’ouvrit avec précaution, et il en retira une espèce de lamelle de silicone transparente. Il la posa sur la pulpe de son index gauche et appuya dessus comme pour la réchauffer. Au bout de cinq secondes, il l’appliqua sur le détecteur. L’écran s’illumina de vert.
— À vous !
Le directeur dépité, mais curieux, procéda pareillement. Ils entendirent le claquement sec des pennes qui se débloquaient et la porte s’entrouvrit. Malayong Assounbéka, malgré sa carrure impressionnante, la tira avec difficulté puis il invita le banquier à le précéder dans la chambre forte.
Pour la première fois, celui-ci y mettait les pieds. Jusqu’alors, il n’avait eu accès qu’au poste technique adjacent où une équipe de maintenance d’une société extérieure y opérait tous les six mois pour en entretenir le matériel. À chaque passage, il distinguait de grosses bonbonnes métalliques aller et venir, et ce, uniquement, les dimanches. Il ne possédait pas les clefs permettant d’accéder à ce local. Tout au plus avait-il entrevu son contenu une fois qu’un technicien avait omis de refermer la porte derrière lui. Il en avait retenu la présence de tuyaux serpentant sur le sol. Ils reliaient un générateur électrique à des conteneurs. Ledit employé, il ne l’avait pas revu.
La salle forte était creusée à même la roche sans autre protection que l’épaisseur du granit gris veiné de brun. Au milieu trônait une espèce de sarcophage d’acier où aboutissaient les conduits du poste technique. Cette boîte métallique en forme de grand cercueil était l’objet pour lequel la banque recevait depuis des décennies une rente de plusieurs millions crédités les vingt avril de chaque nouvelle année. Seule l’origine des versements avait changé. Du Paraguay, ils passèrent ensuite par une république d’Amérique centrale et, depuis, ils provenaient des îles Caïmans.
— Intéressant, commenta Malayong Assounbéka.
Un panneau coulissant était placé à la tête du caisson. Les gants noirs de Malayong Assounbéka enlevèrent l’épaisse couche de poussière qui le recouvrait. Son index le fit glisser sans difficulté. Dessous, ils découvrirent un bloc en or sur lequel avait été gravé le négatif du motif recueilli à Florence.
Malayong Assounbéka sortit son exemplaire de son sac à dos. Il le superposa sur celui du sarcophage et il entendit un claquement sec lorsque les deux surfaces s’emboîtèrent.
Les quatre vérins métalliques qui scellaient le coffre se déverrouillèrent et son couvercle s’entrebâilla. Des volutes blanches s’échappèrent de l’interstice et la température de la pièce diminua vite.
De l’azote liquide, songea Malayong Assounbéka. Il ouvrit en totalité le panneau à triple vitrage. Il se pencha sur la cavité tout comme le directeur.
Les fumerolles se dissipèrent révélant un récipient cylindrique sur lequel était gravé le logo bleu de la NASA. Le financier se demanda dans quelle mesure elle était mêlée à cette histoire. Il ne se doutait pas que l’agence spatiale avait fourni à son père cette boîte destinée à transporter initialement d’éventuels organismes vivants trouvés sur la Lune par les missions Apollo.
Au fond bouillonnait une épaisse quantité de gaz liquéfié.
— Vous aimeriez savoir ce qu’elle renferme, murmura Malayong Assounbéka.
— Oui, bien sûr, répliqua l’otage en espérant que son agresseur le laisserait tranquille dès lors qu’il aurait obtenu ce qu’il voulait.
— Pour les initiés, ce réceptacle est plus précieux que le Graal. Enfin, je le présume. Moi, je ne suis que le fou entre les mains d’un roi aliéné. Je vais vous révéler mon idée à votre oreille en cas d’indiscrétion de la part de ces murs.
Les lèvres de Malayong Assounbéka se rapprochèrent à quatre centimètres du tympan droit du banquier. Elles bougèrent à peine et délivrèrent leur message.
Les yeux du directeur s’arrondirent d’effroi puis de résignation, car il comprit que les paroles entendues ne devaient pas sortir de ce coffre-fort. Son destin s’en trouvait scellé.
Malayong Assounbéka détacha son sac à dos et il en extrait une mallette compacte en titane. À l’intérieur, un réseau en circuit fermé d’azote liquide permettait le transport du mystérieux cylindre sans risque pour son contenu. Cet appareil avait une autonomie de trois heures. Cette échéance devait suffire pour transférer le précieux réceptacle chez son nouveau propriétaire. Il y plaça le récipient
— Le Golem peut désormais ressusciter, ajouta-t-il en se retournant vers le banquier, un étrange sourire aux lèvres.
Le regard d’Assounbéka passa du pauvre otage au sarcophage fumant.
— Non, ne faites pas ça, articula le directeur qui avait compris les attentions de son agresseur.
Une poigne puissante lui enserra le cou et une seconde le poussa vers le réservoir d’azote. Malgré ses tentatives désespérées, l’homme d’affaires ne pouvait s’opposer au colosse encagoulé. Il bascula dans le liquide et le couvercle se referma. Malayong Assounbéka s’y assit dessus en tailleur.
Un bouillonnement submergea le corps du directeur. Le supplicié apposa ses deux mains contre la vitre glacée et essaya de la soulever ; en vain. Sa peau rosit ; elle se boursoufla puis elle se couvrit de cloques. Elle se détacha de ses doigts et elle resta collée au verre. Incrédule, il retourna ses paumes et contempla ses chairs écorchées vives. Ensuite, des zébrures fendillèrent ses muscles. Ses tendons se rétractèrent et se craquelèrent. Les os de ses phalanges prirent un aspect cendré avant de s’effriter.
Il ne sentit pas ses pieds se séparer de ses jambes ni ses testicules s’émietter, car une torpeur crépusculaire avait submergé son cerveau.
Un ultime et étrange réflexe projeta son visage contre le couvercle du sarcophage. Il se souda au verre avec une expression d’horreur éternelle.
Malayong Assounbéka traça deux cercles dans la buée à la hauteur des yeux congelés du banquier.
Son sexe était tendu, sans être douloureux ; il en fut déçu. Malgré le caractère baroque de ce meurtre, il n’en tirait qu’une érection partielle !
N’exerçait-il pas ce métier de tueur depuis trop longtemps ? Depuis combien d’années ? Il en compta quarante. Et combien de cadavres ? Là, sa mémoire le trahit ; mais le chiffre s’avérait conséquent, il en était convaincu.
Pourquoi cherchait-il dans la souffrance d’autrui un remède à la sienne ? Chaque fois, il espérait transmettre ce mal à ses victimes, et d’une manière immanquable, il ressuscitait en lui.
Il consulta sa montre ; dans vingt minutes, une escouade de petites mains arrivera pour briquer les bronzes et les laitons de ce temple de la finance. Le temps et la patience demeuraient ses alliés ; il disposait de l’éternité pour conjurer son calvaire.
Malayong Assounbéka devait achever son travail. Il sortit de son sac à dos quatre flacons remplis d’octanitrocubane, le plus puissant explosif inventé par l’homme. Chaque récipient était muni d’un détonateur. Le contenu de la salle forte se volatiliserait en poussières inexploitables à tout point de vue. Avec de la chance, l’ouverture blindée se bloquerait. Vu son épaisseur, il s’écoulerait des semaines avant de pouvoir en venir à bout.