IEN CE DÉBUT DU PRINTEMPS de l’an de grâce 1149, 4909 du calendrier hébraïque, un temps particulièrement doux baignait Rodom, l’ancienne Rothomagus des Gaulois, devenue capitale des Vikings. Depuis plusieurs heures le Clos-aux-Juifs, la terra judaeorum, s’était assoupi. Dans la rue aux Juifs, le vicus judaeorum, les vieilles maisons, impeccablement alignées, dormaient du sommeil des justes. La tour monumentale de la Grande Synagogue, qui dominait tout le quartier, semblait veiller jalousement sur son petit monde. Même l’Hôtel Bonnevie, où, régulièrement, des fêtes étaient données qui maintenaient dans le Clos, jusqu’à une heure tardive de la nuit, une certaine animation, s’était endormi.
Après avoir contourné la place du Clos-aux-Juifs qui avait, au fil des ans, donné son nom à tout le quartier, puis discrètement remonté la rue principale en prenant toutes les précautions et en maintenant entre eux une bonne distance, ils avaient emprunté tout un dédale de ruelles pour arriver aux portes de la ville. À la vue des premiers arbres, Haïm fit un petit signe de la main à Rachel. Elle comprit immédiatement et se rapprocha prestement. Elle n’avait posé aucune question sur la destination finale de leur escapade. Sa confiance en Haïm était telle qu’elle aurait tout donné, tout sacrifié pour lui. Elle l’aimait d’un amour inconsidéré. Jamais, avant d’avoir, il y a près d’un an, croisé son regard lors d’une réception chez les Bonnevie, elle n’avait éprouvé de tels sentiments. Elle venait d’avoir dix-sept ans. Haïm Bar Chelomo, lui, avait passé le cap de la dix-neuvième année.
– Nous sommes presque arrivés, chuchota-t-il. Viens plus près. Donne-moi la main.
– L’air est beaucoup plus frais ici que dans le Clos, osa timidement Rachel.
La repartie semblait convenue. La jeune fille, à l’évidence, éprouvait une certaine gêne. Rachel Lévita, malgré son caractère indépendant qui lui faisait courir des risques insensés, n’était pas très à l’aise. Il la prit au mot néanmoins et lui passa sa tunique sur les épaules.
– Tu risques d’attraper froid, mon amour. Tu n’as plus qu’une légère chemise sur toi.
– Mon amour ! Redis-le, veux-tu. Redis-le et n’ouvre pas les yeux pendant que je te guide.
Abandonnant sa main à Haïm, elle ferma doucement les paupières et répéta :
– Mon amour, mon amour, mon amour. Je sais que c’est une folie, mais je n’y peux rien. Je t’aime. Si mes parents savaient que je te rencontre régulièrement depuis deux mois, je crois que c’en serait fini de la réputation de ma famille. Mais j’ai pris le risque. Je suis sûre que Dieu nous protégera.
Haïm resta interdit. Il voulait lui dire, lui redire ce qu’il lui avait déjà avoué au cours des semaines passées, sa véritable passion, le sommeil qui l’avait quitté depuis ce soir-là, ce soir inoubliable chez les Bonnevie. Il ne trouva ni le courage ni les mots. Il ne put que serrer la main de Rachel un peu plus fort. Elle avait gardé les yeux clos et suivait scrupuleusement ses indications, ce qui lui permit de contourner les nombreux obstacles qu’ils semblaient rencontrer sur leur chemin. Une odeur de pin embaumait l’atmosphère. Elle ne connaissait pas ce jardin, cette forêt peut-être. Mais où donc Haïm les avait-il conduits ?
– Nous sommes arrivés. Tu peux ouvrir les yeux et t’asseoir.
Ils s’assirent sur une longue pierre rectangulaire, un peu fraîche, humide même. Malgré la douceur de l’air, Rachel frissonnait. Haïm lui prit les mains et la contempla longuement. La lune leur offrit une lumière pâle mais providentielle. Il lui caressa les cheveux, de longs cheveux noirs. Quel contraste avec les siens ! Il était roux et portait les cheveux très courts compensant ce détail capillaire par une belle barbe bien taillée. Tout en caressant les mains de Rachel, il ne pouvait détacher ses yeux de ceux de sa dulcinée, deux beaux yeux bleus qui semblaient porter toute la douceur et tout le bonheur du monde.
– J’ai l’impression, à tes côtés, de vivre le « Cantique des Cantiques ».
– Tu ne peux pas t’empêcher de placer une référence à tes chères études à la yeshiva !
Haïm eut un léger sursaut. Ce rappel à son statut d’étudiant le gêna quelque peu. Si son maître, le vénéré et très saint Qalonymos Ibn Gabriel, que toute l’école rabbinique de Rodom craignait, apprenait que son meilleur étudiant fuguait la nuit en compagnie d’une femme, et quelle femme, une fille de la très estimée famille Lévita – qui avait fait fortune, comme les Bonnevie, dans le commerce des bovins – ce serait, pour sûr, la fin de sa tranquillité et de celle de toute la terra judaeorum, la « terre aux Juifs ».
Tendrement, Haïm chuchota à l’oreille de Rachel :
– Pardonne-moi, ma mie. Je suis comme un enfant à tes côtés et je ne sais plus ce que je dis.
– C’est un endroit étrange ici. Où sommes-nous donc ?
Haïm éluda la question et, s’enhardissant, il se rapprocha un peu plus de sa compagne.
– Ma chérie, nous nous connaissons depuis deux mois et c’est aujourd’hui notre cinquième rencontre secrète. Accepterais-tu de me donner un b****r ? Un seul, un tout petit b****r, rien de plus. Je ne demanderai plus rien après. D’ailleurs, il se fait tard, tu as froid et nous devons rejoindre le Clos. Nous avons promis, toi à Tsippora, et moi à Hakelin, de rentrer avant minuit. Alors, ce b****r ?
Pour toute réponse, Rachel tendit ses lèvres à Haïm. Tandis qu’elle se penchait vers lui, au moment de fermer les yeux en se laissant aller, son regard fut attiré par une grande stèle.
– Mais, mais… Haïm, nous sommes dans un cimetière ! Nous sommes assis sur une tombe ! Quelle horreur, Mon Dieu, quelle infamie !
– Ma chérie, calme-toi. Non, nous ne sommes pas assis sur une pierre tombale. S’il est vrai que nous sommes parvenus au mons judaeorum, au cimetière de notre communauté que nous appelons « La maison des vivants », j’ai choisi cet endroit justement parce que c’est le seul où une fausse sépulture a été érigée. C’est la tombe symbolique de Jacob Bar Jeqouthiel qui repose en réalité dans la bonne ville de Reims, bien loin d’ici. Si tu m’accordes le b****r que je te demande, je te raconterai, sur le chemin du retour, l’histoire extraordinaire de Jacob Bar Jeqouthiel, de mémoire bénie.
Si le b****r fut bref, il n’en fut pas moins fougueux et passionné. Haïm et Rachel découvraient ensemble l’amour, avec son côté physique dont ils pressentaient l’un et l’autre qu’il pouvait les conduire à des sommets de bonheur. Cependant ils étaient tous deux conscients des risques encourus et des limites qu’ils venaient de franchir. Haïm, pour la rassurer, tout en la soulevant doucement du banc de pierre, lui chuchota :
– Rachel, veux-tu être ma femme ? Si nos familles y consentent, tout rentrera dans l’ordre et nous pourrons vivre notre passion au grand jour.
– Oui, je le veux, répondit Rachel, oui, oui, oui !
Et, sur un ton badin qui se voulait détaché, elle ajouta :
– Allez, rentrons à présent et raconte-moi l’histoire de ce Bar Jeqouthiel et de sa tombe factice.
Haïm, tout ébloui et tout retourné par le moment merveilleux qu’il venait de vivre, cherchait ses mots. Pourquoi diable parler de Bar Jeqouthiel à présent ! C’est d’elle et seulement d’elle, de sa Rachel, de ses yeux bleus, de ses cheveux de jais, de son visage tendre, de ses mains graciles qu’il voulait parler. La prenant fermement par le bras comme s’il craignait de la voir se sauver et faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il s’exécuta puisqu’il avait promis.
– Bien que l’histoire que je vais te raconter date déjà de nombreuses années, Jacob Bar Jeqouthiel est considéré par les Juifs de notre ville et de toute la Normandie comme un véritable héros, un ardent défenseur et un sauveur de la nation juive. C’était au temps où régnait sur notre pays, Robert le Second, dit « Le Pieux », roi de Sarephath, maudit soit son nom, fils de Hugues le Capet. Et Haïm, remontant le temps, narra par le menu à une Rachel transie mais attentive, qui se blottissait contre lui tout en marchant, l’histoire étonnante de Bar Jeqouthiel. Son courage face à ses agresseurs, sa famille maltraitée, l’entrevue avec le duc Richard II, la rencontre avec le pape Jean XVIII et la fin de la persécution des Juifs. Ils étaient à présent sortis de la forêt et pénétraient en ville.
Haïm et Rachel, main dans la main jusqu’ici, se séparèrent. On commençait à voir les premières habitations du Clos.
– C’est extraordinaire, ce que tu me narres, Haïm, et je ne veux pas te quitter sans connaître la fin de l’histoire. Qu’est devenu Bar Jeqouthiel ? Vois-tu, nous les femmes sommes maintenues dans l’ignorance la plus complète, non seulement des textes de notre sainte Thora, mais aussi de toutes les épreuves récentes qu’a connues notre peuple.
Ils marchaient à présent côte à côte et Haïm se tournait régulièrement vers elle pour poursuivre et achever son récit.
– Eh bien, Jacob demeura à Rome pendant quatre ans. Mais il ne revint jamais à Rodom. Voilà pourquoi notre communauté a érigé un monument à sa mémoire dans le cimetière où nous étions tout à l’heure. Mais, je te l’ai dit, ce n’était pas une tombe.
Ils étaient parvenus à présent à la limite du Clos. Des ombres, ici et là, trahissaient la présence de quelques ivrognes sans feu ni lieu ou, peut-être, de malandrins en quête d’un mauvais coup. Ils accélérèrent l’allure. Rachel marcha devant. Très vite, il ne vit plus que sa mince silhouette dans le lointain. Parvenue devant sa maison, elle poussa discrètement la porte donnant sur la cour, que sa servante Tsippora, comme à l’accoutumée, avait laissée ouverte.
– Rachel, tu as beaucoup tardé. Vous êtes de plus en plus imprudents. Ça devient vraiment dangereux !
Pour toute réponse, Rachel, encore toute étourdie, l’embrassa délicatement et monta se coucher.
Entre-temps, Haïm était arrivé à la porte dérobée de la yeshiva où son binôme et complice, Hakelin Bonfils d’Anjou, l’attendait depuis près de deux heures en faisant le guet. Avant d’entrer, Haïm effleura prestement la mezouzah, le montant de porte fixé horizontalement sur le linteau, avant de porter ses doigts sur ses lèvres. Sachant qu’il venait d’enfreindre le règlement de l’académie, il avait besoin, par ce geste furtif et mécanique, de manifester sa confiance en la protection divine.
– Haïm, Dieu soit loué, te voilà enfin ! Il faut arrêter ces escapades nocturnes. J’ai l’impression que notre maître, Qalonymos, se doute de quelque chose. J’ai beau lui affirmer que nous profitons de la nuit pour étudier tranquillement, je crois qu’il n’est pas dupe. Tu risques une sévère punition, voire l’exclusion de la yeshiva alors qu’il te fait une confiance absolue…
Hakelin ne put achever sa phrase. Le Gros-Horloge de la ville commençait à sonner les douze coups de minuit. Les deux étudiants regagnèrent prestement la petite chambre qu’ils partageaient.