II

1769 Mots
IIALORS QUE HAÏM DORMIT cette nuit-là du sommeil du juste, Hakelin, lui, resta tout éveillé. Son inquiétude était à son comble. Pour sûr, on allait découvrir le pot aux roses et ils seraient tous les deux livrés à l’opprobre de la communauté. Il n’avait pas su refuser à Haïm le service qu’il lui avait demandé il y a plusieurs semaines en lui promettant qu’il n’y aurait pas de seconde fois. Hélas, comme il l’avait craint dès le début, les sorties secrètes s’étaient multipliées. Et les risques d’être découverts également. Il songea à Rachel qui, elle aussi, pouvait amener le malheur dans sa famille, une famille réputée à Rodom – que d’aucuns nommaient depuis peu Rouen – et dans toute la Normandie. Depuis qu’il étudiait en binôme avec Haïm, alors que la plupart des quelque cinquante autres étudiants de la yeshiva se regroupaient par cinq ou six, voire dix, il avait trouvé une forme de plénitude et oublié son passé difficile. Brusquement, tout lui revenait en mémoire. Dans sa tête, toute sa destinée, la destinée chaotique de sa famille, repassait comme une litanie sans fin. C’en était presque douloureux, insupportable, même. Comment oublier des origines aussi terribles ? Aucun étudiant de la yeshiva, bien entendu, n’était au courant de ce passé. Aucun, sauf Haïm, son frère, son confident. Il lui avait tout raconté une nuit où, après un débat très animé avec l’ensemble des étudiants, dirigé par le rabbin Abraham ben Rubigotsce, qui partageait alors son temps entre Rodom et l’Angleterre, sur le repentir des Chrétiens convertis au judaïsme, il avait été obligé de quitter la salle, prétextant un grand mal de ventre. Et, de fait, ce soir-là, en regagnant sa chambre, il avait vomi tout son saoul. Hakelin Bonfils d’Anjou avait revu comme en un éclair la scène où sa mère, Galina Bonfils d’Anjou, lui avait tout avoué. Ah ! Que n’eut-elle pas mieux fait de ne pas répondre à ses sollicitations incessantes ! Tout petit, déjà, ses camarades le taquinaient. Il était l’enfant sans père. On lui avait dit que ce dernier était mort accidentellement. Mais il n’avait jamais pu en savoir plus. Et, un soir, probablement épuisée par une journée difficile au cours de laquelle elle avait eu une vive altercation avec son propre père, Tauroscius Bonfils d’Anjou, l’un des plus importants commerçants de la ville, qui devait d’ailleurs décéder peu après, lui laissant la propriété et la responsabilité d’un immense domaine, Galina, n’en pouvant plus, dans un discours décousu entrecoupé de pleurs, avait, peu à peu, tout révélé à son fils. Hakelin, à quatorze ans, hagard, les yeux exorbités, avait entendu cette phrase incroyable de la bouche de sa mère : « Ton père n’est pas mort lors d’un accident comme on te l’a toujours dit. Il n’a pas succombé aux blessures consécutives à une chute de cheval. Tout cela n’est que mensonges. Mon enfant, mon amour, pardonne-moi, pardonne-moi ce que je vais te révéler, mais je ne peux plus garder le secret. Tu es le fils d’un moine ! » « Le fils d’un moine ! » Comment, diable, était-ce possible ? Galina, par bribes, avait lâché les informations terrifiantes qui, mises bout à bout ou plutôt remises dans le bon ordre, avaient fini par permettre à Hakelin de tout comprendre sur ses origines. Galina Bonfils d’Anjou venait d’avoir quinze ans lorsqu’une fête somptueuse avait été donnée à l’hôtel particulier que possédait son père. C’est là qu’elle avait fait la connaissance d’un moine, Guillaume de Fly. L’homme était sympathique. Bien que n’étant pas très au fait des pratiques monastiques, Galina, qui aidait au service ce jour-là, s’était permis de poser une question indiscrète au moine, tout en lui tendant une coupe de vin. – N’est-il pas, messire, interdit aux gens de votre condition de quitter leur monastère, qui plus est pour participer à une grande fête où chacun dispute à l’autre cuissots de veaux et bonnes bouteilles ? – Tu ne manques pas de culot, belle jeune fille ! Es-tu servante ici depuis longtemps ? – Je ne suis aucunement servante. Je suis la fille de maître Bonfils d’Anjou. – Ah, ça alors ! Je connais maître Tauroscius depuis de longues années. Il s’est bien gardé de me révéler l’existence de cette précieuse perle dans sa maison. Oui, ma fille, tu as parfaitement raison. Il n’est pas d’usage, dans notre ordre, à l’abbaye de Saint-Germer, de fréquenter le monde extérieur. Mais notre supérieur est en affaire avec ton père, quelque chose en rapport avec la vente à l’étranger du vin que nous produisons et que maître Tauroscius est chargé d’écouler hors des frontières de notre pays. C’est lui qui m’a envoyé ici en mission. Et, tendant sa coupe à la jeune fille, il l’incita à boire. – Tiens, goûte donc ! Galina rougit jusqu’aux oreilles. Jamais un adulte, encore moins un moine, ne lui avait fait une telle proposition. Quant à boire du vin, en dehors de la coupe du kiddoush du vendredi soir et des jours de fêtes juives, elle ne l’avait jamais osé. Et puis, pour sûr, ce vin que le moine lui tendait n’était certainement pas conforme aux prescriptions de la Thora. Elle allait refuser tout net, quand, folie de la jeunesse, non seulement elle accepta la coupe, mais l’avala d’un trait. Tout, ensuite, alla très vite. La scène se passait dans un endroit reculé de la propriété, non loin d’une grange. La boisson avait eu sur elle un effet presque immédiat. Elle était soudain toute molle, ses jambes flageolantes ne la soutenaient plus. Elle se souvint par la suite que Guillaume l’avait conduite dans la grange, dit des mots qu’on ne peut répéter sans vergogne, qu’il l’avait caressée partout. Malgré sa honte, elle n’avait pas pu s’opposer aux agissements du moine. Quelques mois plus tard, il avait fallu se rendre à l’évidence : Galina était enceinte. Son père, Tauroscius, tomba malade et demeura prostré durant des semaines. Quant à sa mère, Avigay, avec l’aide de sa fidèle servante Porah, elle avait réussi à faire en sorte que le secret reste bien gardé jusqu’à la naissance de l’enfant, qu’on prénomma Hakelin en souvenir d’un lointain ancêtre paternel, Mar Hakelin Isaac Tauroscius. Galina en était à son cinquième mois de grossesse lorsqu’une missive venue de l’abbaye de Saint-Germer parvint à sa mère qui ne put faire autrement, après avoir longuement hésité, que de la lui remettre. Guillaume de Fly en était l’auteur : « Chère enfant, Comment te dire ma honte pour ce que j’ai fait. Je ne peux expliquer ma conduite sinon par quelque tare enfouie au fond de mon être. Au moment où tu liras cette missive, j’aurais quitté ce monde car je suis indigne de vivre. Je voudrais cependant te révéler et révéler aux tiens mon histoire car, malgré ma vilenie impardonnable, elle me rapproche de toi, de ta mère et de Maître Tauroscius, mon cher ami, dont j’ai appris la récente disparition ; disparition, j’en suis persuadé à présent, qui n’est pas sans rapport avec le malheur qui vous a frappés à cause de moi. On m’appelle depuis longtemps le moine Guillaume, mais pendant mes années de jeunesse, on me désignait sous le sobriquet de « Guillaume le Juif ». Juif, je l’étais en effet dans ma tendre enfance. J’imagine ton étonnement et celui de ta gente mère en lisant ces lignes. Lors de la croisade que notre cher pape Urbain le deuxième vint prêcher dans notre pays, une folie meurtrière s’empara de certains méchants habitants de notre bonne ville de Rodom. Pour eux, il était incohérent de prendre la longue route de Jérusalem pour reconquérir le tombeau de notre seigneur Jésus-Christ, tombé entre les mains des infidèles, alors que des Juifs, eux, vivaient paisiblement dans leur quartier, au Clos judaïque. Ils s’emparèrent alors par la force de plusieurs centaines de Juifs et les conduisirent dans leur lieu de culte où ils furent tous passés par le fil de l’épée. Tous, y compris femmes, vieillards et enfants. J’étais moi-même parmi eux. Bien longtemps après ces événements, j’ai réussi à connaître ma véritable identité : je m’appelle en réalité Reuben Bar Ursell, fils de Maître Chémaya. J’avais alors six ans et je ne dus la vie sauve qu’à un noble chevalier à l’âme généreuse, Guillaume de Dreux, qui me cacha sous sa cape jusqu’à ce que les meurtriers quittent le lieu de leur forfait. Guillaume partait avec les autres pour la croisade en Terre sainte. C’est pourquoi il me confia à sa mère, la comtesse Hélissende Lesceline de Dreux. Grâce aux maîtres auxquels mon cher père m’avait confié depuis trois ans, je parlais fort bien l’hébreu et connaissais nombre de passages de la Thora des Juifs par cœur. Mais tout cela disparut rapidement de ma mémoire. La comtesse me mit entre les mains d’un abbé, Grégoire Bohémond. Je fus immédiatement baptisé et je reçus une éducation chrétienne. Aussi vite que j’avais appris l’hébreu, je maîtrisais à présent fort bien le latin. On me plaça à l’âge de seize ans à l’abbaye de Saint-Germer. Devenu moine, j’avoue, à ma grande honte, que j’écrivis alors de méchantes choses contre mon peuple d’origine et contre ceux qui lui manifestaient quelque sympathie. Que le Dieu de l’Univers, Dieu des Chrétiens et Dieu des Juifs me pardonne mon forfait. Je le paie de ma vie, qui n’a plus de sens sur cette terre. Pardonne-moi, pardonne-moi, pardonne-moi ! Guillaume le Juif » Galina, il s’en souvenait, lui avait un jour montré l’étonnante missive de son père par le sang. Hakelin avait gardé les yeux fermés depuis plus d’une heure. En les ouvrant, il se rendit compte qu’il avait pleuré. Il pleurait toujours quand il se remémorait toutes ces horreurs. Oui, il était le fils d’un moine, d’un juif converti, qui avait abusé de sa mère et qui, semble-t-il, avait éprouvé des remords avant de mettre fin à ses jours. On l’avait en effet retrouvé pendu dans sa cellule monacale et le supérieur avait conclu à une maladie des nerfs. À sa naissance, Tauroscius et Avigay réunirent l’ensemble de leurs serviteurs et chacun dut jurer sur le saint livre de la Thora qu’il garderait le secret. Désormais, il serait dit partout à qui voudrait l’entendre, que l’enfant nouveau-né était celui de Porah. Galina, elle, avait été rapidement mariée à un homme déjà mûr et très riche qui prit l’enfant en sympathie, mais n’eut pas le temps de le voir grandir. Il mourut, emporté par une fièvre quarte. Dès lors, Galina se rapprocha d’Hakelin et, petit à petit, remplaça Porah dans son éducation. Le jour même de ses huit ans, Hakelin fut conduit à la yeshiva, dont le directeur, bien qu’il se doutât d’un probable secret de famille concernant l’enfant, sut se montrer discret, compte tenu de la renommée et de la générosité de la famille. Inscrit sous le patronyme de Bonfils d’Anjou, il montra très vite des talents exceptionnels. On le citait en exemple pour sa connaissance du Talmud et pour ses commentaires des textes bibliques souvent très sophistiqués. Il se lia rapidement à Haïm, qui devint son binôme. À la yeshiva, on enviait Haïm pour la chance qu’il avait de côtoyer un tel compagnon. Malgré la joie, la fierté même, qu’il éprouvait à se voir admiré, Hakelin ne pouvait oublier ses origines monstrueuses. Elles lui pesaient, hantaient ses nuits. Seule l’amitié de Haïm était comme un baume sur sa douleur muette et profonde. Épuisé par sa longue journée d’étude, l’attente prolongée de Haïm, la peur constante de voir leur imprudent manège découvert et par les réminiscences obsédantes du passé, Hakelin finit, toutefois après plusieurs heures de veille, par trouver le sommeil. Il rêva de sa mère, de Porah, de Haïm et de Rachel.
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