CalaisJe m’aperçus, en regagnant ma chambre, que le passage s’obscurcissait d’une autre ombre que la mienne ; c’était effectivement M. Dessein, le maître de notre hôtel, qui, fraîchement de retour de ses vêpres, et portant son chapeau sous le bras, me suivait avec complaisance, pour me rappeler que j’avais eu besoin de lui pour une voiture. Pendant que j’écrivais dans la Désobligeante, j’avais eu le temps de m’en dégoûter passablement, et M. Dessein venant à m’en parler en haussant l’épaule, comme d’un meuble qui ne me convenait point, j’imaginai sur-le-champ qu’elle appartenait à quelque voyageur innocent, qui, près de rentrer dans sa patrie, l’avait confiée à la probité de M. Dessein, pour en tirer le plus qu’il pourrait. J’estimai qu’il y avait à peu près quatre mois qu’elle avait achevé, dans le coin de la cour de M. Dessein, sa tournée d’Europe ; que n’en étant pas sortie dans le principe, sans de nombreux et préalables raccommodages, on devait présumer, bien qu’elle eût été démontée deux fois, pièce par pièce, et avec ménagement, à ses deux passages du mont Cenis, on devait présumer, dis-je, qu’elle ne s’était pas merveilleusement perfectionnée par ses aventures, celle surtout qui l’avait fait oublier depuis tant de mois, sans la moindre pitié, dans la cour des coches de M. Dessein. Il faut convenir qu’il y avait peu de chose alléguer en sa faveur ; cependant on pouvait encore, en s’y prenant bien, la recommander un peu ; et quand il ne faut que peu de mots pour retirer de l’abandon la misère souffrante, je liais l’homme qui peut être avare de quelques paroles.
« En vérité, si j’étais le maître de cet hôtel, dis-je à M. Dessein en posant le bout de mon doigt sur sa poitrine, je chercherais à toute force, ne fût-ce que par point d’honneur, à me défaire de cette malheureuse Désobligeante. Vous ne passez jamais à côté que le moindre de ses mouvements ne soit pour vous un cri de reproche.
–Mon Dieu ! dit M. Dessein, je vous proteste que je n’y ai aucun intérêt.
– Exceptez-en, lui dis-je, l’intérêt que les gens d’une certaine tournure d’esprit prennent toujours à ménager leur propre sensibilité ; car, en dépit de vos évasions, monsieur Dessein, je suis sûr, ajoutai-je, qu’un homme comme vous, qui ressent pour les autres ce qu’il ressentirait pour lui-même, doit éprouver, chaque soirée pluvieuse, une altération notable dans la sérénité de ses esprits. Avouez, monsieur Dessein, que vous souffrez au moins autant que cette pauvre machine. »
J’ai toujours remarqué qu’en relevant un compliment qui se compose autant d’aigre que de doux, un Anglais ne sait jamais bien s’il doit le relever avec humeur ou simplement le laisser passer. Un Français, en pareil cas, n’est jamais embarrassé : M. Dessein me fit une salutation.
« C’est bien vrai, dit-il ; mais considérez, je vous prie, que je ne ferais tout au plus alors qu’échanger, et avec perte encore, une souffrance contre une autre. Supposez, mon cher monsieur, que je vous donne une chaise qui ne pourrait vous mener à moitié chemin de Paris, sans tomber en lambeaux sur la route. Imaginez ensuite, si vous le pouvez, ce que j’aurais à souffrir en laissant sur mon compte une si mauvaise impression chez un homme d’honneur, et m’abandonnant, il le faudrait bien, à la merci en quelque sorte et aux sarcasmes d’un homme d’esprit. »
La dose, comme on voit, était calquée exactement sur ma propre ordonnance ; il fallut me résoudre à l’avaler, et rendant à M. Dessein une inclination également civile, sans éplucher davantage la question, nous marchâmes ensemble vers sa remise, pour examiner son magasin de chaises.