Dans la rue

501 Mots
Dans la rueCALAIS Il faut que la trempe de ce monde soit naturellement hostile et querelleuse, puisqu’on ne peut seulement marchander une misérable chaise de poste, et traverser la rue pour en conclure le marché avec celui qui veut la vendre, sans que nos dispositions intérieures, et jusqu’à nos regards sur lui, ne décèlent aussitôt l’apparence d’un démêlé qu’on irait vider dans quelque allée sombre de Hyde-Park. J’avais beau n’être qu’un spadassin fort peu redoutable, et nullement préparé à se mesurer avec M. Dessein, je n’en sentais pas moins dans mon sang cette vibration circulaire, et tous ces mouvements concentrés qui dérivent d’une disposition agressive. Je regardais M. Dessein de bas en haut, mon œil le suivait dans chacun de ses mouvements : tantôt je l’observais de face, tantôt je l’épiais de profil : je lui trouvais la mine d’un Juif, d’un Turc, d’un Arabe : sa perruque me dégoûtait, je le maudissais par tous mes dieux, je l’eusse voulu à tous les diables. Et il faut que tout cela fermente et s’allume dans un cœur, pour la chétive somme de trois ou quatre louis d’or, tout au plus, dont je puis être dupé ! » Basse passion ! me dis-je en me détournant de côté comme un homme qui change brusquement de résolution, passion vile et farouche ; ta main repousse l’homme, et la main de l’homme te repousse… – À Dieu ne plaise ! » dit-elle en élevant la sienne sur son front. Il faut savoir qu’en me détournant, je venais de me trouver en face de la dame que j’avais aperçue s’entretenant avec le moine. Elle nous avait suivis sans être aperçue. « Oh oui ! À Dieu ne plaise ! » lui dis-je à mon tour en lui offrant ma main pour la conduire. Elle portait une paire de gants de soie noire, ouverts seulement au pouce et aux deux premiers doigts : ainsi elle accepta sans pruderie, et je la conduisis à la porte de la remise. M. Dessein avait déjà pesté, diablé plus de cinquante fois après la clef avant de s’apercevoir qu’il n’avait pas pris la bonne. Nous avions partagé son impatience, et notre attention portée tout entière sur l’obstacle qui l’arrêtait, m’avait fait tenir la main de la dame sans presque m’en apercevoir ; de façon que M. Dessein, tout en disant qu’il revenait en cinq minutes, nous laissa seuls ensemble, cette main de la dame dans la mienne, et nos visages tournés vers la porte de la remise. Un colloque de cinq minutes en cette posture équivaut à un entretien d’autant de siècles, la face tournée vers la rue. En effet, dans ce dernier cas, la variété des objets et des occurrences extérieures vient à votre aide : vos yeux, au contraire, sont-ils arrêtés sur un point fixe et uniforme, vos ressources sont toutes en vous-même ; il faut les tirer de votre propre fonds. Un silence d’un moment, après le départ de M. Dessein, pouvait devenir très préjudiciable à notre position ; la dame pouvait songer à se retirer, il n’y avait pas un moment à perdre : je commençai de suite l’entretien. Mais, me dira-t-on, quelles étaient donc alors les tentations ?… Comme je n’écris point ce voyage pour faire l’apologie des faiblesses de mon cœur, mais pour les mettre en évidence, je vous les confierai sans déguisement, puisque je les ai ressenties avec simplicité.
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