La porte de la remiseCALAIS
En prévenant mon lecteur que je m’étais peu soucié de quitter la Désobligeante, lorsque j’aperçus le franciscain en étroite conférence avec une dame nouvellement arrivée à l’auberge, je lui ai accusé la vérité, mais non pas toute la vérité. J’étais à la fois préoccupé de la figure de la dame à qui il parlait, et intimidé par son apparence ; la défiance en outre troublait mon cerveau, je soupçonnais le moine de lui raconter ce qui venait de lui arriver, quelque chose aussi m’en faisait intérieurement le reproche ; je l’aurais voulu dans son couvent.
Lorsque le sentiment devance la réflexion, notre jugement s’épargne par cela seul tout un monde de soucis et de peines. Je m’étais d’abord bien assuré intérieurement que, dans l’échelle des êtres, cette dame ne pouvait appartenir qu’à une des classes supérieures ; mais ce fut alors qu’il fallut cesser de m’occuper d’elle, pour me livrer tout entier à ma préface.
Mais, lorsque je vins à me rencontrer avec elle dans la rue, mes premières impressions, se réveillèrent avec toutes leurs préventions favorables. La sécurité franche, l’aisance réservée avec laquelle sa main me fut confiée, prouvaient à la fois, je pense, la supériorité de son éducation et celle de son discernement ; et, lorsque je lui fis la conduite, j’éprouvai autour d’elle une souplesse, une ductilité délectables, qui achevèrent de jeter le calme sur toutes mes pensées.
Dieu de bonté ! comme il serait doux pour un voyageur d’achever le tour du monde dans la compagnie d’une telle femme !
Je n’avais, il est vrai, point encore vu son visage, mais ce n’était pas l’essentiel, puisque son portrait était déjà fort avancé, grâce à l’Imagination qui, avant même que nous eussions atteint la porte de la remise, avait déjà fini toute la tête, et se complaisait à parer son idole avec autant de soin que si elle eût été la chercher au fond du Tibre.
Eh mais ! n’es-tu pas une friponne qui nous séduit, parce que tu te laisses séduire ? Eh ! qu’importe ? Tu trompes les plus sages, il est vrai, au moins sept fois le jour, par le prestige de tes tableaux, mais tu le fais avec tant de charmes ; tu pares tes illusions magiques de tant de contours gracieux dérobés aux anges de lumière, qu’il serait honteux de se brouiller avec toi.
Arrivés à la porte de la remise, la dame retira la main qui avait ombragé son front, et m’offrit à découvert l’original tout entier. Je vis une figure d’environ vingt-six ans, le teint brun-clair, les atours simples, sans rouge ni pondre : elle n’était pas rigoureusement belle ; mais, dans sa situation d’esprit, j’y trouvais de quoi me séduire bien davantage ; car elle était attendrissante au dernier point. Je crus lui voir quelques-uns de ces dehors qui caractérisent une veuve dans cet état de demi-abattement où, après les premiers redoublements de sa douleur, elle commence à se réconcilier paisiblement avec sa perte. Cependant mille autres sortes d’infortunes avaient pu tracer les mêmes lignes, je désirais m’en éclaircir ; et si le bon ton l’eût permis, je lui eusse adressé ces paroles, comme au temps d’Esdras : « Dis-moi qui est ce qui te chagrine ? D’où te vient cette inquiétude ? Qui est-ce qui trouble le calme de ton esprit ? » En un mot, je me sentais pour elle plein de bienveillance et du plus tendre intérêt ; au défaut de mes services réels, je désirais du moins lui offrir le tribut de mes hommages.
Telles furent, je le dis avec candeur, toutes mes tentations ; et c’est au moment de les produire qu’on nous laissa seuls, ainsi que je l’ai dit, la main de la dame dans la mienne, nos visages tournés vers la remise, et plus près de la porte qu’il n’était strictement désirable.