La porte de la remiseCALAIS
« Il n’y a, ma chère dame, dis-je en soulevant légèrement sa main, il n’y a bien certainement qu’un de ces coups échappés à la bizarrerie de la fortune qui puisse réunir ainsi par les mains deux personnes étrangères l’une à l’autre, de sexes différents, peut – être même de différents coins du globe, et les disposer dans une attitude tellement cordiale, que l’Amitié en personne l’eût peut-être projetée pendant un mois sans la réaliser aussi bien.
– Et votre réflexion sur le caprice de la fortune me prouve, mon cher monsieur, qu’elle vous a donné bien de l’embarras par cette aventure. Lorsqu’une situation se trouve telle que nous la pouvons désirer, rien n’est plus hors de saison que de s’occuper des causes et des circonstances qui l’ont amenée. Vous remerciez la fortune, continua-t-elle, et ce n’est pas sans raison sans doute ; mais le cœur savait cela d’avance, et se trouvait content. Il n’y a peut-être qu’un Anglais, et un Anglais philosophe, qui puisse s’aviser d’avertir le cerveau de ce qui se passe, comme pour l’inviter à rectifier les méprises du jugement. »
En disant ces mots, elle dégagea sa main de la mienne en me portant un regard signifiant que je pris pour un commentaire suffisant sur le texte.
Je m’attends, hélas ! à fournir une bien misérable peinture des faiblesses de mon cœur en avouant qu’il éprouva une douleur que des circonstances bien autrement pénibles n’eussent jamais pu lui infliger. J’étais humilié, consterné sans doute de la perte de sa main ; mais la manière dont je, l’avais perdue était loin de verser l’huile et le vin sur mes blessures : non, jamais je n’éprouvai d’une manière aussi misérable l’inconvénient d’une si niaise infériorité.
Mais il est bien rare, en pareille déconvenue, qu’un cœur vraiment féminin a***e longtemps de son triomphe. Peu de secondes après, elle posa sa main de sa propre impulsion sur le parement de ma manche, comme pour ajouter une conclusion à sa réplique, de manière que je regagnai enfin, et Dieu sait par quel moyen, ma situation première.
Cependant, la dame n’avait rien à ajouter ; je commençai donc à méditer sur-le-champ le plan d’un entretien tout à fait différent, jugeant bien, d’après les traits étincelants d’esprit et de moralité qui lui étaient échappés, que je m’étais mépris sur le fond de son caractère ; mais, lorsqu’elle vint à ramener son visage et ses regards vers moi, je m’aperçus que tout le feu qui avait animé sa réplique venait de s’éteindre. Ses muscles s’étaient détendus, et n’offraient plus à mes yeux que ces traits languissants, interprètes de la douleur, qui lui avaient d’abord gagné toutes mes affections. Triste spectacle ! tant de vivacité en proie aux soucis et au malheur ! je plaignis son destin du fond de mon cœur ; et dussé-je paraître fort ridicule à tous les cœurs engourdis, oui, j’aurais pu, fût-ce au milieu de la rue, la serrer entre mes bras, la chérir même sans rougir de mes caresses.
Les pulsations artérielles de ma main se croisant avec les siennes par la pression intime de mes doigts, lui disaient assez ce qui se passait en moi. Elle baissa les yeux ; quelques moments de silence s’ensuivirent. Je crains bien, dans cet intervalle, si j’en juge par la sensation subtile que j’éprouvai dans le creux de la main, d’avoir fait quelques légers efforts pour opérer sur la sienne une compression plus étroite ; non pas, il est vrai, comme si elle l’eût retirée tout à fait, mais comme s’il lui en fût venu seulement la pensée : je ne pouvais, dans ce cas, manquer de la perdre une seconde fois, si l’instinct, plus que la réflexion, ne m’eût fait recourir au seul remède applicable à ce danger ; ce fut de la soutenir seulement avec une mollesse pleine d’aisance, comme si j’eusse été à chaque moment tout près de la lui rendre. À ce moyen, elle me la laissa jusqu’au moment où M. Dessein revint avec la clef de la remise.
Cependant le pauvre moine pouvait lui avoir raconté sa triste aventure ; des impressions fâcheuses pouvaient subsister dans son esprit : il fallait aviser sur-le-champ au moyen de les détruire.