Côtes-du-Nord
1942Anne sentait les boucles noires contre sa joue, leur odeur forte dans ses narines et le poids de cette tête inconsciente contre son cou. Sa gêne avait disparu. Il ne restait en elle que de l’inquiétude et de la compassion. Dieu savait ce que le malheureux à côté d’elle avait déjà dû endurer.
Elle comprenait maintenant pourquoi le Frère Jean avait voulu le cacher au fond de l’automobile. Le garçon était non seulement sans papiers mais, plus grave encore, il était gitan. Depuis 1940 un édit promulgué par l’occupant exigeait que tous les nomades soient dénoncés, arrêtés et envoyés dans des camps.
Anne se souvenait parfaitement du soir où elle avait appris ce que ça signifiait. À l’époque, elle était encore une enfant, insouciante, égoïste et espiègle. Les Allemands étaient à Paris, mais sa vie avait continué sans grands changements. École, amis, leçons de danse et d’équitation…
Le soir en question, son père était rentré chez eux l’air particulièrement sombre. Il avait convoqué ses enfants dans le salon et leur avait raconté qu’il venait d’assister à une rafle1 de tziganes par des SS2.
– On ne les reverra pas, conclut-il. Comme les Juifs, ces malheureux disparaissent dans des camps à jamais.
– Pourquoi sont-ils arrêtés, avait-elle demandé, ils ont fait quelque chose de mal ? Marie-O à l’école dit qu’ils sont sales et qu’ils volent.
James lui avait lancé un regard peu amène.
– Ils n’ont rien fait de mal, avait dit son père. Ils sont persécutés juste parce qu’ils sont différents. Et même plus, juste parce qu’ils ne correspondent pas à ce que les Allemands ont décrété être la norme. C’est comme si du jour au lendemain on décidait que les personnes qui ont un gros nez doivent disparaître.
Anne avait éclaté de rire.
– Madame Sabonaire aurait disparu depuis longtemps !
James cette fois-ci la regarda avec désapprobation.
– Ce n’est pas drôle, Anne ! dit-il.
Anne avait levé les yeux au ciel. James était toujours si raisonnable, si parfait… si ennuyeux ! Elle ne connaissait ni Juifs, ni Tziganes. En quoi tout cela la concernait-elle ?
– Ton frère a raison, avait dit M. de Tréharec. Cela nous concerne tous. Par exemple, imagine si les Allemands décidaient que les personnes handicapées doivent être supprimées.
– Ça me ferait des vacances ! dit-elle en riant.
M. de Tréharec la regardait sans sourire.
– Ou s’ils décidaient, continua-t-il, que tous les gens aux cheveux bruns doivent être supprimés…
Machinalement Anne avait mis sa main à ses cheveux. Puis elle avait regardé son père et son frère avec horreur.
– Ce n’est pas vrai ? avait-elle demandé. Dis Papa, ce n’est pas vrai ?
Elle s’attendait à ce que son père la rassure mais il ne le fit pas.
– Je n’en sais rien, avait-il dit, l’air soudain accablé. Rien n’est impossible.
Anne, atterrée, s’était tournée vers son frère. Il semblait absorbé par la contemplation de ses mains.
– Ce que je veux dire, avait conclu leur père, c’est que plus rien n’est anodin. Il faut devenir vigilant et réfléchir avant de parler. Les Gitans, les Juifs, les communistes… Tous ceux qui dérangent les nazis sont ou vont être en danger. C’est déjà comme ça en Allemagne depuis des années.
Il avait pris une cigarette dans son étui et après l’avoir tapotée sur le dos de sa main l’avait portée à ses lèvres pour l’allumer. La petite flamme de l’allumette avait fait danser une étincelle dans ses prunelles.
Pour une raison inconnue, Anne se souvenait très clairement de cette étincelle. Une odeur chaude avait envahi la pièce. M. de Tréharec avait aspiré la fumée, puis, en l’exhalant, il avait déposé sa cigarette allumée sur le rebord du cendrier.
Alors, il les avait regardés. Il s’était concentré sur eux avec une telle intensité qu’Anne avait compris que ce qu’il allait leur dire était de la plus haute importance.
– Jamais, vous m’entendez bien les enfants, avait-il dit en insistant sur chaque syllabe, ne vous laissez entraîner à faire partie d’une telle aberration. Ne vous laissez jamais aller à vous moquer, à médire et encore moins à dénoncer quelqu’un, même si votre sécurité ou votre vie en dépendent.
Un cri de détresse s’était élevé de la porte du salon. Mme de Tréharec était entrée, le visage couleur de cendre.
– Ne leur dîtes pas ça mon ami, avait-elle dit. Ils sont encore des enfants. Trop jeunes pour déjà parler d’héroïsme et de sacrifice.
M. de Tréharec s’était levé et avait entouré sa femme de ses bras.
– Il n’y a plus d’enfance, ma chère, ni de jeunesse depuis que les Allemands sont arrivés. Il n’y a plus que des gens de bonne volonté et des traîtres. Je veux que nos enfants ne fassent jamais partie de ces derniers.
Deux ans avaient passé depuis cette scène.
Bien sûr, ils avaient connu l’angoisse, l’inconfort et la faim, mais c’était la première fois qu’ils se trouvaient réellement en danger et les paroles de son père résonnaient haut et fort dans la mémoire d’Anne.
Le garçon à ses côtés, si seul et si fragile, les boches n’en feraient qu’une bouchée. Les dangers qu’il courait étaient palpables. De même, ceux que le Frère Jean, James et elle couraient à le cacher.
Partout en France on parlait à voix basse d’exécutions sommaires, de rafles et de camps de concentration. Les gens vivaient dans la peur, dans la crainte d’une dénonciation, d’un réveil forcé au milieu de la nuit, d’une arrestation par la Gestapo – la police secrète allemande.
Certains Français avaient pourtant le courage de se rebeller et avait formé ce qu’on appelait la Résistance. Leur courage était notoire mais leur folie aussi.
Certains les vénéraient comme des héros de l’ombre qui permettaient à l’esprit de la France libre d’exister sous la botte allemande. D’autres les maudissaient car leurs identités cachées signifiaient souvent que pour chaque acte de sabotage contre l’occupant, des victimes innocentes étaient sélectionnées à leur place et assassinées en représailles.
Anne avait le cœur qui battait fort dans sa poitrine. La peur lui serrait la gorge mais une excitation montait aussi en elle. Cela faisait deux ans qu’elle avait l’impression d’assister à la guerre, à l’Occupation. Comme une enfant on l’avait protégée, on lui avait tu de lourds secrets.
Mais soudain, dans le désordre de leur fuite de Paris, tout avait changé. Soudain elle rentrait dans le vif de la guerre. Elle avait peur. Elle se sentait vivre. Elle participait.
Le Frère Jean en recueillant le garçon avait réagi en homme de bonne volonté. James et elle espéraient qu’ils sauraient se montrer à sa hauteur.
Alors qu’Anne sur la banquette arrière oscillait entre l’angoisse et l’excitation, le Frère Jean freina de nouveau en jurant entre ses dents.
Devant eux, émergeant du brouillard un peu plus loin, des lumières, des barrières et des soldats allemands.
– Un barrage ! murmura James.
Le cœur d’Anne sembla s’arrêter.
***
Le Frère Jean ralentit.
– Pas de panique, siffla-t-il. James donne-moi nos papiers et surtout ne te retourne pas… Anne…
Visiblement le Frère réfléchissait à ce qu’il allait lui dire. Anne était tendue dans l’attente de ce qu’elle allait devoir faire.
– Je suis vraiment désolé de vous avoir mis tous les deux dans cette situation, commença-t-il, mais maintenant que nous y sommes, nous devons faire face ensemble. Si notre passager était découvert, surtout laissez-moi parler. Vous plaidez l’ignorance. Tout est de ma faute.
James allait dire quelque chose mais le Frère l’arrêta. Sa voix autoritaire ne souffrait aucune discussion.
– Merci mon garçon, mais ce que je dis ici fait figure de loi. Nous n’avons pas le temps de débattre. Anne, pousse-le loin de toi et couvre-le avec tout ce que tu trouves. Vite !
Anne repoussa doucement l’inconnu et couvrit son visage avec la couverture.
– Vite ! répéta le Frère. Même s’il a quelques bleus, il s’en remettra.
Anne empila sacs et valises sur leur passager. Son évanouissement était si profond qu’il n’émit pas un son.
– Bon, on respire un bon coup, dit le Frère en arrêtant l’automobile au barrage, et on reste calme.
Un soldat allemand s’approcha de la fenêtre du frère et lui fit signe d’ouvrir.
– Papiere, bitte ! dit-il, son visage noyé dans l’ombre de son casque.
Le Frère les lui donna. L’Allemand les étudia à la lueur de sa torche électrique.
Pour chaque carte d’identité il dirigeait le rayon de sa lampe sur le visage du passager correspondant. La dernière carte était celle d’Anne.
Le rayon chercha l’obscurité du fond de la voiture, s’égara un instant dans les sacs et valises, avant de s’arrêter sur le visage de l’adolescente.
– Ça fa pas la petite cheune-fille ? demanda l’Allemand avec un fort accent guttural.
Le Frère Jean se retourna vers Anne et la regarda avec inquiétude.
– Ça va, dit Anne avec difficulté, juste un peu malade en voiture.
– Tu feux prendre l’air ? dit l’Allemand.
Le regard du frère disait non. Anne se força à sourire.
– Non merci, je préfère rester dans la voiture.
– C’est tous ces falises, dit l’Allemand, ça écrase le pauvre petit Mädchen. Sors et je fais t’aider à bien mettre tout ça.
Un frisson d’angoisse parcourut Anne. S’il touchait aux valises, il trouverait leur passager clandestin.
– Non, dit-elle avec un aplomb qui l’étonna, vous êtes gentil mais je suis bien comme ça. J’ai… j’ai eu la polio et mes jambes sont paralysées. Les valises sont là pour me soutenir.
L’Allemand eu un léger mouvement de recul comme si elle avait été contagieuse. Machinalement il remonta le rayon de sa lampe et elle put voir ses traits dans la lueur jaunâtre. Il n’avait pas l’air bien méchant, mais avec les boches on ne savait jamais.
– Ach, dit-il, c’est bon.
Profitant du désarroi de l’Allemand, Anne dénoua son écharpe et la déposa sur un sac à ses côtés.
– Fous allez où ? demanda le soldat en fixant à nouveau son attention et sa torche sur le Frère Jean.
Anne ferma les yeux et étouffa un soupir de soulagement. Le boche n’avait rien vu ! Dès qu’il avait dirigé le rayon de sa torche vers le fond de la voiture, elle avait remarqué avec horreur qu’une des mains de leur passager secret avait glissé hors de la couverture. Heureusement, grâce à son écharpe, elle avait pu le cacher à temps.
– L’Île Verte, dit le Frère. Les enfants y ont de la famille et je suis leur précepteur.
– Ausweis, demanda l’Allemand.
Le Frère le lui donna. Sa main tremblait à peine. Il fallait le connaître comme James et Anne pour remarquer cet infime frémissement.
L’Allemand étudia le laisser-passer avec attention.
– Fous fenez de Paris ?
– Oui, les parents des enfants y vivent, mais ils viennent chez leur grand-mère pour leur santé.
– Tous les deux sont malades ? demanda l’Allemand en les regardant avec un mélange de pitié et de crainte.
– Oui, dit le Frère, mais l’air de la mer va leur faire du bien.
– Bon, fous pouvez y aller, dit le soldat en rendant au frère leurs papiers, mais faites vite car fous allez manquer le bateau.
Le Frère remonta sa vitre. Il remettait à peine le moteur en marche que l’Allemand refrappa à sa fenêtre. Une vague de peur glacée passa sur les trois passagers de l’auto.
– Fous afez eu un accident ? dit le soldat. Le defant de fotre foiture est tout… eingebeult.
– Embouti ? suggéra le Frère.
Le soldat hocha la tête.
– C’est le brouillard, dit le Frère, on n’y voit rien. Je suis rentré dans un talus en voulant éviter un sanglier !
– Un quoi ? demanda l’Allemand.
Le Frère cherchait visiblement une autre explication possible quand James s’exclama :
– Ein Wildschwein !
– Ja wohl ! dit l’Allemand visiblement impressionné. Wildschweine gibt es überall !
Puis il lança en direction de James quelque chose qui devait être une plaisanterie car il éclata d’un rire gras. James rit aussi, puis l’Allemand leur fit signe de partir.
– Allez ! dit-il. Schnell ! Schnell !
Le moteur toussota puis se tut. Le Frère s’y reprit à plusieurs fois. En vain. L’Allemand appela des collègues. Anne sentait une sueur froide lui couler dans le cou et le dos.
Après une discussion animée en allemand, les soldats déposèrent leurs fusils et se mirent à pousser l’automobile. Quelques soubresauts et faux départs plus tard, le moteur enfin démarra.
Le Frère rouvrit sa fenêtre pour faire un signe de remerciement. Les soldats reprirent leurs armes et leurs postes. L’Allemand qui les avait interrogés les regarda s’éloigner. Anne craignait qu’il ne les rappelle ou ne saute sur sa moto pour les rattraper et exiger une fouille de la voiture.
Les trois passagers n’osèrent respirer que lorsque les lumières du barrage eurent disparu derrière eux.
– Ce que peuvent accomplir la jeunesse, un joli minois et la peur de la maladie, dit le Frère. Bravo les enfants ! Je suis vraiment fier de vous. Quant à toi James, ton allemand m’a impressionné. Où as-tu appris à le parler si bien ?
– À Paris, hélas… Mais je préfère de loin l’anglais !
– Nous préférons tous l’anglais ! dit le Frère jovialement.
Le soulagement d’avoir traversé le barrage sans encombre leur donnait un regain d’optimisme.
James se retourna vers sa sœur.
– Entre nous, heureusement qu’il n’a pas demandé ce qu’était ma maladie.
– En effet, dit le Frère en prenant une voix germanisée : « Un seul membre d’une même famille qui perd l’usage de ses jambes, c’est infortuné ; mais deux membres de la même famille, ça fait… eingebeult ! »3
– Pauvre Oscar Wilde ! pouffa James.
Le Frère et lui s’esclaffaient.
Encore une de leurs plaisanteries que personne ne comprenait ! Anne leva les yeux au ciel.
– C’est la première chose qui m’est venue à l’idée, dit-elle. Quand on veut bien mentir, il faut parler de ce qu’on connaît. Et ça a très bien fait l’affaire !
– Elle a réponse à tout, dit James d’un ton taquin.
– Et c’est heureux ! dit le Frère. Mais attention quand on sera arrivés ! Plus de mensonges et plus d’impertinence !
James et le Frère Jean riaient à ses dépens. Anne pinça sa petite bouche avec dépit et rétorqua :
– Ne parlez pas si fort, vous allez le réveiller.
Mais le passager clandestin n’avait pas bougé, enfoui dans une inconscience profonde.
– Je m’inquiète un peu, balbutia Anne. Ça fait quand même longtemps qu’il est évanoui.
Ses compagnons qui riaient toujours ne l’entendirent pas.
– Il va falloir penser à ce qu’on va faire de lui, dit-elle plus fort.
Les rires s’interrompirent et un silence lourd se fit dans la voiture.
Le brouillard avait englouti l’automobile et ses quatre occupants, en route vers un bateau qui les attendrait ou ne les attendrait pas.
Un grand oiseau blanc sortit alors des talus et s’élança à leur poursuite.
1 Une arrestation en masse.
2 Abréviation de Schutzstaffel, l’armée allemande nazie.
3 Imitation humoristique d’une citation du grand écrivain anglais, Oscar Wilde : « Perdre un parent est malchanceux ; en perdre deux est négligent ! » (The Importance of Being Earnest, 1895)