Île Verte
2012Ich weiß nicht, was soll es bedeuten,
Daß ich so traurig bin,
Ein Märchen aus uralten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn.
Die Luft ist kühl und es dunkelt,
Und ruhig fließt der Rhein ;
Der Gipfel des Berges funkelt,
Im Abendsonnenschein.
Le chant s’éteignit dans les roulements de tonnerre qui annonçaient l’orage. La voix qui entonnait la douce mélodie était chaude et belle. Une voix jeune et forte mais comme enrobée de velours. Arnaud pensa à une dragée, dure et savoureuse à l’intérieur mais lisse et sucrée au dehors.
Sa curiosité piquée, il voulait savoir d’où venait le chant. Il eut à peine le temps d’entrevoir une tente entre les arbres du bois qu’une pluie drue se mit à tomber. Un écran d’eau entre lui et le campement ainsi que l’appel maintenant urgent de la cloche du dîner lui firent prendre ses jambes à son cou pour rejoindre la maison.
Trempé, Arnaud s’ébroua dans la cuisine comme un jeune chien. Il enleva son tee-shirt et se sécha les cheveux avec. Sa mère et ses amies s’exclamèrent.
– Va te sécher ailleurs ! s’écria la Gitane. Quelle idée de sortir sans K-way avec le temps qu’il fait !
Arnaud attrapa un quignon de pain au passage et sortit en riant. Une ou deux des amies de sa mère le suivirent du regard avec intérêt.
– Il grandit ton fils… dit l’une d’elle.
Arnaud, inconscient de l’effet qu’il avait eu, monta les escaliers quatre à quatre pour aller se changer dans son grenier. Il y avait emménagé depuis que la maison était devenue un refugium pour bobos trentenaires accompagnées de leurs tribus de marmots. C’est grâce à ce déménagement qu’il avait découvert le journal extraordinaire qui l’avait transporté dans un monde qu’il préférait nettement au sien. Un monde sombre et dangereux. Mystérieux. Où le courage d’une très jeune fille, ses doutes et ses angoisses, l’avaient complètement tourneboulé.
Ses cheveux retenu en arrière par un élastique, un tee-shirt sec sur le dos, Arnaud dégringola l’escalier de bois pour le dîner. Il était affamé.
Avec étonnement, il vit que son assiette avait été transportée de la table piaillante des enfants à celle des adultes. Il en fut touché mais aussi légèrement mal à l’aise. Allait-il devoir faire la conversation à toutes ses dames ?
– On avait besoin de Yang à cette table ! dit l’une d’elles en tirant une chaise vers lui.
– Trop de Yin n’est pas un signe d’équilibre, ajouta une autre.
Il ne connaissait pas leurs noms et avait du mal à les différencier les unes des autres. Il leur sourit poliment et s’assit à sa place.
Une assiette de pâtes fumantes fut placée devant lui et il s’y attaqua avec enthousiasme.
– Ça fait plaisir de voir un tel appétit ! dit une des femmes.
Il sentit soudain que tous leurs regards étaient sur lui. Il s’arrêta de manger en pleine ascension de sa fourchette vers sa bouche et se sentit rougir violemment.
– Quel amour ! susurra une femme. Pourquoi les hommes ne gardent-ils pas cette merveilleuse candeur ?
– C’est une des tragédies de la vie, darling ! rétorqua la Gitane. On a le choix entre l’argent ou la candeur. On ne peut pas avoir les deux.
Arnaud décida de continuer à manger en prétendant que rien de ce qui se disait ne le concernait. Il avait passé l’âge de voir des femmes s’extasier devant lui comme s’il était un petit enfant. Et pourtant, il sentait un malaise planer sur lui qui n’avait rien à voir avec l’enfance. Qu’elles s’occupent de leurs gosses, de leurs herbes et de leurs méditations et qu’elles lui fichent la paix !
Dès qu’il eut fini son assiette, il attrapa une pomme et se leva de table. L’avantage avec la Gitane, c’est qu’à cause de ses vues libérales, elle n’insistait pas pour qu’on reste attablé pendant des heures. Les femmes étaient passées à d’autres sujets de conversation et le laissèrent partir sans commentaire.
La porte de la cuisine fermée derrière lui, il poussa un soupir de soulagement.
Il grimpa l’escalier en hâte. Il avait un besoin impérieux de se replonger dans le monde de la narratrice du journal.