Côtes-du-Nord : 1942

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Côtes-du-Nord 1942Ils avaient arrêté la voiture au bord de la route, dans une voie d’entrée vers un champ qui offrait une ouverture dans les haies encastrant la chaussée étroite. James faisait le guet tandis qu’Anne et le Frère vidaient en hâte la malle en osier qu’ils avaient sortie du coffre. – On ne garde que l’essentiel dans les valises, avait-il dit. On vide la malle, on le met dedans et on le recouvre de linges et de vêtements. Et puis après, on prie le Seigneur qu’on ne nous fouille pas… Vider la malle de ses livres et de ses cahiers n’avait pas été difficile. Mettre le passager clandestin dedans était autre chose. – Vous devriez mettre la malle vide dans le coffre d’abord, suggéra James. – Et une fois la malle dans le coffre, on le met comment dedans, « M. le Professeur ès suggestions nulles » ? lui avait lancé Anne. James s’était rapproché d’eux pour les aider. Le Frère avait levé les yeux vers Anne, un reproche dans le regard. – Je peux vous aider… – Tu ne peux pas avec tes béquilles, dit Anne. Elle se mordit la lèvre, mais il était trop tard. Elle vit son frère s’arrêter et devina l’expression de frustration douloureuse sur son visage. Pourquoi ne pouvait-elle s’empêcher de mettre le doigt sur ses lacunes, là où ça lui faisait le plus mal. Elle l’aimait mais il l’énervait comme personne d’autre. Elle lui en voulait constamment et ne voulait pas trop penser à ce qu’elle lui reprochait, craignant de découvrir une facette d’elle qu’elle n’aimerait pas. Alors elle lui envoyait des piques et lui faisait payer tous les non-dits qui régnaient dans leur famille et en elle. – James, nous avons besoin de toi pour faire le guet, dit le Frère. Anne et moi sommes assez robustes pour le porter. Je le prendrai sous les bras et toi, Anne, tu prendras ses pieds. Nous t’appellerons pour le remettre dans le coffre. On ne sera pas trop de trois pour ça ! Malgré le danger qu’ils couraient, le Frère avait laissé le moteur et les phares allumés. La faible lumière se reflétait dans le brouillard et donnait à leurs ombres des allures fantasmagoriques. – On videra les valises et on les re-remplira après. L’essentiel c’est de le cacher le plus vite possible. Le Frère plongea dans la voiture. Anne entendit un remue-ménage puis : – Anne, je l’ai tourné vers la porte, attrape ses pieds, je le prends sous les bras ! La jeune fille se pencha vers la portière et attrapa les pieds chaussés de bottines éculées. Avec effort elle sortit ses longues jambes. Le Frère à genoux sur la banquette à grand renfort de soupirs et de grommellements émergea finalement de la voiture en portant les épaules du garçon contre lui. Sa tête dodelinait. Il ne semble pas gros du tout, pensa Anne, mais il pèse au moins une tonne ! Elle crut un moment qu’ils n’arriveraient jamais à le faire décoller de la banquette arrière, jusqu’à ce qu’en un sursaut héroïque et au compte de trois ahané par le Frère Jean, « un… deux… trois… », ils parvinrent enfin à le bouger. Ce fut bien plus rudement qu’ils n’en avaient l’intention que la jeune fille et le Frère déposèrent leur fardeau dans la malle. Ils se relevèrent, rouges et essoufflés, en se massant le bas du dos. – C’est vraiment lourd un poids mort, dit le Frère. Anne frissonna. – Il n’est pas mort ? – Non, bien sûr que non, dit le Frère, mais il se pencha immédiatement vers la malle et Anne le vit placer ses doigts sous le menton du garçon. – Son cœur bat, dit-il. On n’a hélas pas le temps de s’assurer de son bien-être avant d’avoir assuré sa sécurité et la nôtre. Allez, vite, on le recouvre et dans le coffre ! Le Frère prit des brassées de couvertures dans la voiture tandis qu’Anne ouvrait les valises et prenait des vêtements au hasard pour en recouvrir leur passager clandestin. – Il peut respirer sous tout ça ? demanda-t-elle. – Oui, dit le Frère Jean, l’osier est aéré et les vêtements ne l’étoufferont pas. Allez, James viens nous aider à pousser la malle dans le coffre. Ils durent s’y prendre à plusieurs fois pour hisser le bagage dans la voiture. Finalement, le coffre fermé, ils prirent les livres essentiels et les quelques effets dont ils auraient besoin dans leurs valises et lancèrent le reste pêle-mêle dans le fond de la voiture. – Plus une minute à perdre ! lança le Frère alors qu’ils remontaient tous les trois en voiture. Maintenant, espérons que le bateau ne sera pas parti et que les Allemands ne fouilleront pas nos bagages ! Le moteur qui était resté allumé permit à la voiture de repartir immédiatement. On n’était pas loin du port mais quand James vérifia l’heure au cadran de sa montre dans la lueur du briquet, les aiguilles indiquaient six heures et demie. L’heure où le bateau partait ! Ils allaient le manquer ! *** Les fenêtres de la voiture étaient ouvertes et la mer emplissait la nuit brumeuse de sa respiration puissante. Les phares bleuis de la vieille Citroën créaient deux trouées vagues dans le brouillard ambiant. À l’intérieur, les passagers fouillaient l’obscurité de leurs regards angoissés. Le bateau était-il toujours amarré au quai ? Soudain des voix fortes retentirent. – Halt ! Deux soldats allemands se précipitèrent vers la voiture. Le Frère freina brutalement et le moteur cala. Les trois passagers firent un sursaut en avant. – Fous faites quoi ici ? cria une voix gutturale. La luminosité d’une torche aveugla le Frère Jean et James. Anne, à l’arrière, distingua le visage fermé d’un Allemand, son casque enfoncé jusqu’aux yeux, derrière la lumière. – Nous venons prendre le bateau, dit le Frère en clignant des yeux. Il avait pris une voix charmante qu’il adoptait toujours dans ses rapports avec les occupants, pensant que l’amabilité les amadouerait. L’Allemand détourna sa lampe et approcha son visage de la fenêtre ouverte. – Fous êtes combien là-dedans ? – Trois, dit le Frère. Moi et les deux enfants. Le bateau est-il parti ? L’Allemand ignora la question mais, enfournant sa torche par la fenêtre, explora l’intérieur de la voiture. – Fos papiers, bitte ! James fourragea dans la boîte à gants et en sortit les paperasseries nécessaires. L’Allemand les prit et partit avec dans la petite cabine de la société des vedettes où son collègue et lui s’étaient installés. – Vous voyez le bateau ? demanda Anne avec impatience. Leurs yeux tentaient de percer la nuit épaisse mais ils ne distinguaient rien. – Le quai est de l’autre côté de la cabine, dit le Frère. On ne verra rien tant qu’on n’aura pas dépassé la barrière. – Je n’entends pas le moteur, souffla James. Un souffle glacé passa dans l’automobile. – Le vent souffle du mauvais côté… suggéra le Frère. – Mais pourquoi ne pas nous dire s’il est parti ou pas ? s’impatienta Anne. Elle donna un coup de genou dans le siège devant elle. – Aïe, mon dos ! s’exclama James. Ce n’est pas ma faute si les boches sont des sadiques ! – C’est juste qu’on perd du temps et qu’on ne sait pas combien on a avant qu’il se réveille. – Oui, j’y ai pensé aussi, dit le Frère. Mais on ne peut rien y faire. D’un côté j’espère qu’il ne se réveillera pas car si c’est le cas il risque fort d’être découvert. Mais, d’un autre côté, s’il ne se réveille pas… Ni Anne ni James ne continuèrent sa phrase. Un silence lourd et angoissé était tombé dans la voiture. – En tout cas, dit le Frère, s’ils le trouvent vous jouez l’ignorance. C’est bien entendu ? Tout est ma faute absolument. Personne ne répondit. – En plus, comme je suis un homme d’église, ils n’oseront rien me faire. Alors, c’est entendu ? Les deux adolescents acquiescèrent en silence. Ils savaient tous que le statut d’homme d’église ne valait pas grand-chose auprès de l’occupant. Une peur diffuse commençait à les envahir. Cet Allemand n’avait rien à voir avec le soldat bon-enfant rencontré sur la route. Celui-ci était dur et intraitable. Ils ne connaissaient que trop son type arrogant et glacial pour l’avoir rencontré encore et encore à Paris. S’ils avaient manqué le bateau, il les retiendrait en garde à vue et se ferait un plaisir méchant de fouiller la moindre parcelle de leurs bagages. Il n’aurait pas de mal à découvrir ce qu’ils cachaient. C’était tellement plus grave que du marché noir qu’il en obtiendrait même une promotion. Et à eux, que leur arriverait-il, si… ? – J’ai juré à vos parents que je m’occuperais de vous, dit le Frère, et que je vous conduirais sains et saufs chez votre grand-mère. Je tiendrai ma parole. – Ils ne vous en voudraient pas… dit James. En nous envoyant en Bretagne, ils savaient bien que tout pouvait arriver. Mais ils étaient prêts quand même à prendre ce risque plutôt que de nous garder avec eux à Paris. – Tu es gentil, James, dit le Frère. – Je dis juste la vérité. Et puis, ne vous inquiétez pas pour moi. J’ai beau être un invalide, je ne suis plus un enfant, j’ai dix-sept ans ! – Tu veux dire que moi, je suis encore une enfant à quatorze ans ! se rebella Anne. James n’eut pas le temps de répondre car le soldat allemand revenait. Le cœur d’Anne battait si fort qu’elle se dit que, sans le bruit de la mer et le talonnage dur de l’Allemand sur les graviers de la route, on n’entendrait que lui.
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