Île Verte
2012Arnaud fut réveillé par le tonnerre. Il s’assit sur son lit et se frotta les yeux. On eût dit que quelqu’un balançait des seaux de pluie sur les vasistas. Il se leva en hâte pour fermer les fenêtres.
Un jour glauque comme une huître filtrait à travers les trombes d’eau.
Oh, non ! se dit le garçon en bâillant. Une autre journée coincée avec les « madames folles-dingues », amies de sa mère, et leur tribu de gamins geignards. Il s’étira en bâillant de plus belle, puis se laissa retomber en arrière sur son lit et se couvrit les yeux de ses mains.
– La galère, se mit-il à répéter comme un mantra. La ga, la lè, la re, la ga-lè-re. Ce que je peux m’embêter ici ! Ce que je peux me faire ch…
Pris d’une inspiration, il roula sur le côté et saisit un cahier qu’il avait glissé sous son lit. Il se rassit au milieu de ses draps et se mit à feuilleter le livret. Il l’ouvrit au milieu et y enfouit son visage. L’odeur de vieille réglisse qui caractérisait les vieux livres lui emplit les narines. Il inspira l’arôme désuet avec délice.
Cette fille extraordinaire, la mystérieuse Marwen, que sentait-elle ? Rien à voir avec les filles qu’il connaissait, qui sentaient la peau grasse ou l’artifice. Elle devait sentir la rose ou la violette.
Marwen… Il avait entendu le prénom « Maïwenn », mais jamais Marwen. S’il avait eu une connexion Internet, il l’aurait googlé pour en savoir plus. Il avait lu et relu le cahier. Il voulait plus. Il était assoiffé.
Il ferma les yeux. Le journal sur son visage, il l’imaginait. Il n’y avait aucune photo d’elle. Elle devait être grande pour son âge (elle avait douze ans et demi mais était tellement mûre qu’on lui en aurait donné plutôt quinze), menue car elle était souvent malade, mais forte car elle avait plus de courage que toutes les filles qu’il avait rencontrées. Marwen…
La porte s’ouvrit brutalement. Arnaud sursauta et repoussa le carnet de son visage. Un gamin essoufflé se tenait dans l’encadrement de la porte.
– Tu sais pas frapper ? lui lança l’adolescent.
– Pardon, j’ai oublié, dit le gosse. Ta mère te veut en bas.
Arnaud gémit.
– Elle peut pas me ficher la paix ! dit-il. Dis-lui que je descendrai quand je serai prêt.
– Elle a dit maintenant, dit le gamin. Elle l’a dit comme ça « MAIN-TE-NANT ».
Arnaud leva les yeux au ciel. La Gitane avait beau être une « bab »1, elle avait des accès d’autorité auxquels il valait mieux se plier car son ressentiment pouvait être cruel.
– OK, maugréa Arnaud. Dis-lui que j’arrive. Ben, qu’est-ce que t’attends pour t’en aller ? Tu veux peut-être que je m’habille devant toi.
Le gamin ouvrit des yeux horrifiés et partit en courant dans l’escalier. Arnaud se leva et donna un grand coup de pied dans la porte pour la fermer. Le claquement résonna dans la cage d’escalier.
Il allait lui obéir parce qu’il n’avait pas le choix, mais au moins elle saurait ce qu’il en pensait.
1 Abréviation de « baba cool », c’est-à-dire hippie.