Côtes-du-Nord : 1942

935 Mots
Côtes-du-Nord 1942Jamais un Allemand n’avait marché plus lentement. Le souffle suspendu, les trois passagers de la vieille Citroën attendaient, le regard fixé sur la silhouette sombre dont la torche tressautait au rythme de la démarche. Anne crut entendre des coups venus du coffre. Elle sentit son estomac se nouer. Quand elle tendit l’oreille et s’aperçut que c’étaient les battements de son cœur qui résonnaient contre ses tympans, elle en ressentit du soulagement. Mais ce soulagement ne dura pas longtemps car l’Allemand était debout à côté de la vitre ouverte du Frère, leurs papiers à la main et le visage durci. – Pourquoi fous allez sur l’île ? – J’emmène les enfants rejoindre leur grand-mère. – Elle habite sur l’île ? Le Frère Jean hocha la tête. Il souriait, le pauvre homme, pensant que tout le monde avait dans le fond un côté humain qu’un bon sourire pouvait éveiller. Mais Anne était persuadée que ce fritz là n’avait en lui pas une seule parcelle d’humanité. – Fous venez de Paris, correct ? dit-il en regardant leurs papiers. – C’est correct en effet. La santé de James ici, dit le Frère en désignant l’adolescent de la main, demande du calme et de la bonne nourriture. Or à Paris… – Sa santé ? demanda l’Allemand. Le Frère crut qu’il ne connaissait pas ce mot. – James, qu’est-ce que c’est « santé » en allemand ? Il en fait trop et il en dit trop, se dit Anne. On voit qu’il est nerveux. – Nicht gesund ? suggéra James. – Ch’avais compris, dit l’Allemand cinglant. Ce n’est pas écrit dans les papiers. Il faut écrire ça dans les papiers. – Il n’est pas contagieux et peut tout à fait voyager, dit le Frère. C’est une vieille maladie, la polio, qui l’a laissé sans l’usage de ses jambes. Anne vit son frère se recroqueviller sur son siège. Elle eut envers lui un mouvement de pitié. – Je peux marcher, dit l’adolescent, mais avec des béquilles. Ce n’est rien vraiment. Le soldat se replongea dans leurs papiers. – Le bateau est parti ? jeta Anne, qui n’y tenait plus. L’Allemand leva la tête et pointa sa torche sur l’adolescente qui se protégea les yeux de sa main. – Non, pas encore, dit l’Allemand. Mais che n’ai pas encore fini avec fous. Il détourna le faisceau de sa lampe du visage d’Anne, qui à son tour se recroquevilla dans son siège. – La cheune fille, elle est malade aussi ? – Non, répondit Anne avant que le Frère Jean ne prenne la parole pour elle. J’accompagne juste mon frère et son précepteur. Notre grand-mère est âgée et elle a besoin de nous. L’Allemand leva les yeux vers elle et elle crut voir l’ombre d’un sourire sur ses lèvres minces. – Elle est fieille la grand-mère ? C’est bien de s’occuper des fieux. Il devait avoir lui aussi une grand-mère et ce souvenir semblait l’avoir remis brièvement en contact avec un reste d’humanité. – Bon, fous poufez entrer, dit-il en faisant signe à son collègue d’ouvrir la barrière. Le Frère remit la voiture en marche, mais dans son trouble cala immédiatement. Heureusement, le moteur redémarra sans problème. Le boche les attendait de l’autre côté de la barrière. Son collègue leur fit signe de passer et de se garer derrière la cabine. Ils n’eurent le temps de rien se dire. À peine furent-ils garés que l’Allemand était déjà penché à la fenêtre ouverte du Frère. – Les foitures ne passent pas sur le pateau, dit-il. – Je sais bien, dit le Frère. Nous allons la laisser ici ce soir. Quelqu’un viendra s’en occuper plus tard. – Ce n’est pas possible d’apandonner fotre foiture comme ça. Ça n’est pas un lieu de stationnement ici. Anne sentit son cœur flancher. C’était fini. On ne les laisserait jamais prendre le bateau. Le Frère fouilla dans la boîte à gants et en sortit son portefeuille. – Bien sûr, nous paierons pour la garde de la voiture, dit-il. C’est tout à fait normal. Anne pensa avec horreur que le Frère était devenu fou et que cette offre de soudoiement allait assurément les faire arrêter. Mais, à sa surprise et à son soulagement, le Frère avait bien interprété la situation. L’Allemand grommela quelque chose et s’empara brusquement des billets que lui tendait le Frère. Il les compta et les fourra dans sa poche. Son collègue, comme attiré par l’appât du gain, s’était approché. Le soldat auquel ils avaient eu affaire partit le rejoindre. Les deux hommes parlèrent un moment en allemand. – Tu comprends ce qu’ils disent ? souffla Anne à son frère. James secoua la tête. Derrière les deux soldats, des lueurs de lampes tempêtes indiquaient que le bateau était toujours à quai, à la fois si proche et si hors d’atteinte, à quelques mètres d’eux. On distinguait des silhouettes qui montaient des caisses à bord. Deux Allemands en uniforme supervisaient l’embarquement. – Vite, vite, grouillez-vous espèces de sales boches, marmonnait-elle entre ses dents en regardant les deux soldats en grande conversation à quelques pas de la voiture. À cause de vous, on va rater le fichu bateau ! L’Allemand qui parlait français revint finalement vers la voiture. – Mon supérieur, il dit que fous sortez de la foiture maintenant. Avec un soupir de soulagement, les trois passagers ouvrirent les portières et commencèrent à sortir du véhicule. Ils prirent chacun leur valise et le Frère se dirigea vers le coffre pour sortir la malle. Anne eut un moment où elle espéra qu’ils puissent s’enfuir en abandonnant la malle et son lourd secret. Ce que ça signifierait pour le passager clandestin était insoutenable, mais elle ne voulait pas y penser. Elle souhaitait juste que l’accident sur la route n’ait jamais eu lieu, et qu’ils n’aient qu’à monter tous les trois sur le bateau pour faire la traversée vers l’île. Juste eux, sans aucune complication supplémentaire. Quand le Frère ouvrit le coffre, l’Allemand qui ne parlait pas français lui cria quelque chose. Le Frère se figea sur place. L’Allemand s’approcha de lui et l’écarta du coffre. Anne vit le Frère rétrécir dans sa grande cape noire. Il parut chanceler et sa valise lui tomba presque des mains. – Maintenant, dit celui qui parlait français, on fa defoir fouiller fos paquaches. Le sol se déroba sous les pieds d’Anne, et elle dut s’appuyer contre l’automobile pour ne pas s’effondrer.
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