Île Verte
2012La pluie tombait à seaux dehors et la maison était plongée dans la pénombre. Un brouhaha de voix interrompues de cris et de rires montait de la cuisine. Arnaud soupira. Qu’est-ce qu’elle avait encore concocté ? Quelle surprise infâme l’attendait dans la cuisine ? Quel nouvel invité de sa mère allait-il avoir à subir ?
Quand il entra dans la cuisine, les voix s’arrêtèrent et sa mère vint vers lui.
– Naunaud darling ! Regarde ! Tu as un nouvel ami ! Siegfried, venez dire bonjour à mon fils unique, la prunelle de mes yeux !
Le groupe de femmes excitées qu’il avait entendu criailler du haut de l’escalier s’écarta. La tempête avait beau faire rage dehors, la cuisine soudain s’emplit de soleil. Arnaud ne pouvait détacher les yeux de la raison pour laquelle sa mère l’avait fait chercher dans sa chambre. Un grand garçon blond qui semblait irradier la maison de sa présence. Il souriait et lui tendait la main.
– Ben alors, silly boy ! s’exclama sa mère. Qu’est-ce que tu attends pour saluer notre visiteur. Je vous assure, Siegfried, l’adolescence est une période pénible… pour les parents ! Même quand ils sont hyper cool comme moi !
Elle se mit à glousser et Arnaud sortit de sa sidération. Il saisit la main du garçon, qui lui donna une poignée de main franche et ferme.
– Bonjour Siegfried.
– Sieg, s’il vous plaît. Je préfère Sieg, dit le garçon dans un français excellent et chantant. Et vous êtes…
– Oh Arnaud ! Je suis Arnaud. Et puis il faut me dire « tu ».
– D’accord, dit Sieg avec un sourire heureux. Je n’osais pas. On m’a dit qu’il valait mieux dire « vous » au début.
– En allemand, vous avez pourtant « du » et « Sie » ! dit la Gitane. Ça ne devrait pas vous poser de problème.
– Non, dit Sieg, visiblement mal à l’aise, mais je ne voulais pas commettre un impair.
– En fait, Sieg, ajouta-t-elle, tu peux toutes nous tutoyer : nous sommes toutes jeunes et ouvertes, n’est-ce pas les filles ?
Les amies de la Gitane se mirent à glousser de conserve. Ouvertes ? se dit Arnaud, un peu trop. Quant à jeunes ? Moins… Il vit que Sieg souffrait de l’attention qu’il recevait.
– Tu es en vacances ici ? demanda-t-il, pour changer le sujet.
– C’est ton père, rétorqua la Gitane, qui nous l’envoie. Pour une fois qu’il nous envoie quelqu’un de jeune et… d’intéressant.
Siegfried rougit et baissa les yeux.
– On n’a pas besoin de lait ? demanda Arnaud. Je croyais que c’était pour ça que tu m’appelais.
– Si, dit sa mère. Prend les brocs et n’oublie pas ton K-way.
Arnaud hocha la tête.
– Tu veux venir avec moi ? demanda-t-il au grand garçon blond.
Une lueur de reconnaissance traversa les yeux bleus du visiteur.
– Moi aussi j’ai besoin de lait, dit-il avec empressement. Je t’accompagne !
Les deux garçons prirent les brocs, des cirés et partirent sous la pluie vers la ferme du vieux père Gabier.
***
La pluie faisait des ricochets sur la surface vernie de leurs cirés. Le sentier n’était que boue et flaques d’eau. Arnaud commença à sauter d’une flaque à l’autre en agitant les bras comme s’il voulait prendre son envol. Sieg le regarda en riant puis le suivit en gesticulant.
Éclaboussés de boue et le visage rosi par la course, radieux, ils s’arrêtèrent finalement, à bout de souffle, et reprirent en marchant la route de la ferme.
– Tu connais mon père ? dit Arnaud.
Sieg secoua la tête.
– Non, c’est mes parents qui le connaissent. Mon père est avocat international comme le tien. Ils sont assez amis, je crois.
– Alors c’est pas mon père qui t’a envoyé ici pour me sauver de la mort par ennui et bobos surexcitées.
– Bobo ? répéta Sieg.
– Ça veut dire « bourgeois bohème ». C’est des bourges bab, des riches qui se veulent cool et « près du peuple »… des espèces de hippies de luxe. Tu comprends ?
Siegfried rit.
– Je comprends très bien ! On en a aussi en Allemagne ! Tu n’as pas l’air d’aimer ça beaucoup.
– C’est comme avoir, au lieu d’une mère normale, une ado insupportable. Vaniteuse, superficielle, prétentieuse, coléreuse… Un vrai cauchemar ! Elle a des idées débiles. Connais-tu un livre qui s’appelle Le Secret ? Non ? C’est sa bible. Elle se fait des tableaux de visualisation ou je ne sais quoi…
– C’est quoi une mère normale ? demanda Sieg en riant. Moi la mienne est chanteuse classique. Constamment en tournée. Une fan de Wagner… Ça explique mon nom ridicule.
– Ridicule ? demanda Arnaud. Pourquoi ?
– Disons qu’en Allemagne un nom comme ça n’est pas facile à porter. Ça rappelle de trop mauvais souvenirs…
Arnaud regarda son nouvel ami. La capuche de son ciré cachait son visage mais il sentit qu’il ne souhaitait pas expliquer plus ce qu’il reprochait à son nom.
– Mon père et ma mère ne se voient presque jamais, continua Arnaud. Lui, il est totalement « square ». Plutôt rasoir, mais le pauvre… Je me demande comment ils ont pu finir ensemble. Moi, en tout cas, je sais que je ne me marierai jamais !
Sieg s’arrêta et planta ses yeux limpides dans ceux d’Arnaud.
– Moi non plus, dit-il avec une solennité qui étonna le garçon, jamais je ne me marierai.
Puis il reprit son chemin la tête penchée sous sa capuche pour éviter la pluie qui les fouettait en plein visage. Arnaud lui emboîta le pas.
La fermière, vu le temps, ne manquerait pas de leur offrir du lait chaud. Arnaud sourit à l’idée de ce délice qui les attendait.