Côtes-du-Nord
1942Le moteur de la vedette s’était mis en marche.
– Le brouillard s’est levé, dit le Frère Jean.
Sa voix se voulait désinvolte mais Anne sentit tout son désarroi dans ces quelques mots. Les boches avaient dû eux aussi le remarquer. Maintenant c’était sûr qu’ils allaient rater le bateau.
– On a de la chance qu’il y ait eu du brouillard, continua le Frère dans un effort pour prétendre que tout allait bien, effort qui parut absurde à Anne. C’est pour ça que le bateau n’est pas parti à l’heure… Sans ça on l’aurait sûrement raté !
Il émit un petit rire qui n’eut aucun écho. James se mordait le pouce comme il le faisait toujours lorsqu’il était nerveux. Anne avait envie de lui crier d’arrêter. Ils avaient tous les deux l’air tellement suspicieux. Une peur physique de ce qui allait leur arriver lui donnait la nausée.
Quand l’Allemand, après s’être battu avec la serrure du coffre pendant de longues minutes, se tourna vers son collègue l’air excédé, Anne lança à James un regard furtif. Si le coffre restait fermé, ne devraient-ils pas tous prendre le dernier bateau et laisser le gitan dans la malle jusqu’à ce qu’un adulte de l’île vienne le chercher ? Rester à terre et risquer leur vie ne feraient rien pour aider le pauvre garçon. Au contraire. Ils finiraient tous dans un camp en Allemagne. Camp où Dieu seul savait ce qui se passait. Elle frissonna.
Lorsqu’elle vit son frère se diriger vers le coffre et proposer à l’Allemand de l’ouvrir à sa place, Anne le regarda avec un mélange d’incertitude et d’horreur. Il était devenu fou ! Fou à lier ! Les fritz, avec l’aide de ce dément de James, ne pouvaient maintenant manquer de trouver le passager clandestin dissimulé à la va-vite dans la malle en osier. Leur dernière chance était passée. Une nausée lui monta à la gorge.
– Danke schön, dit l’Allemand visiblement surpris par l’offre de James.
Il lui tendit les clés. L’adolescent les prit et, après avoir déposé une de ses béquilles contre la voiture, il s’appuya de tout son poids sur l’autre et entreprit de déverrouiller le coffre de sa main libre. Le Frère Jean le regardait en retenant son souffle, un sourire vide figé sur le visage.
James ouvrit le coffre. Anne ferma les yeux. Elle ne pouvait supporter de voir ce qui allait maintenant se passer. Dès qu’elle eut clos les paupières, sa tête se mit à tourner. Une idée lui vint, aussi fulgurante qu’un éclair. Un instant plus tard, elle s’était effondrée à terre sans connaissance.
***
Le Frère Jean se précipita vers Anne. James saisit ses béquilles et lui aussi se hâta au secours de sa sœur. Les deux hommes accroupis à côté d’elle ne savaient que faire.
– Anne ! Anne ! Réveille-toi ! disait James en lui tapotant les joues tandis que le Frère lui tapotait la main.
– C’est ma faute ! disait le Frère. Vous n’avez rien mangé aujourd’hui. Et puis toute cette angoisse…
James l’interrompit.
– Elle n’a jamais bien voyagé. Malgré ses airs imperturbables, elle a des problèmes de migraines. Ce n’est pas votre faute.
James enleva sa veste et la plaça sous la tête de sa sœur.
Soudain une sorte de remue-ménage. Des bruits de pas précipités. Les Allemands crièrent quelque chose. Anne ne put résister plus longtemps et entrouvrit les yeux. Une grande silhouette sombre traversa le barrage des boches et se dirigea vers elle avec décision. Le Frère et James s’écartèrent pour lui laisser la place.
– Laissez-moi la regarder ! dit l’homme.
– Docteur ! s’exclamèrent James et le Frère à l’unisson.
Anne referma les yeux.
– Allez, allez ! dit la voix grave de l’homme accroupi aux côtés d’Anne. On se réveille ! C’est Anne, n’est-ce pas ?
– Oui, balbutia James.
L’homme penché sur l’adolescente lui souleva les paupières. Anne eut du mal à les garder fermées. Puis elle sentit que l’homme se levait.
– On ne peut pas la laisser comme ça, dit l’homme. Elle est très mal en point. Vous me connaissez bien et je me porte garant d’eux. Nous les attendions à ce bateau ou à celui de demain.
– Et les paquaches ? dit l’Allemand.
– Vous ne voulez pas qu’il arrive quelque chose à cette enfant ? dit le docteur avec autorité. Votre commandant connaît bien Mme de Tréharec, et je ne crois pas qu’il approuverait.
Le boche grommela, parla en allemand avec son supérieur.
Anne se sentit soulever par des bras puissants.
– Vous pouvez amener la malle, s’il vous plaît ? demanda l’homme. Le Frère est écrasé sous le poids des valises et le pauvre James ne peut rien porter avec ses béquilles.
– On n’a pas férifié les paquaches, dit l’Allemand.
– Je vous ai dit que je m’en porte garant ! dit l’inconnu qui portait Anne. Elle sentait les vibrations de sa voix profonde dans sa poitrine, là où reposait sa tête.
– Pensez-vous qu’ils aient l’air de trafiquants ? dit-il en riant. Deux enfants et un homme d’église !
Le boche et son collègue continuèrent à marmonner en allemand. C’est alors que la cloche du bateau retentit.
– Dernier appel avant l’embarquement, dit le docteur. Allez les enfants, on y va !
Anne laissa sa tête bringuebaler contre la solide poitrine. Ils montèrent sur le bateau. L’homme la déposa doucement sur un des bancs puis il aida James et le Frère à embarquer et donna ses instructions aux Allemands pour placer les bagages à l’arrière. Il signa quelques formulaires avant de les rendre aux soldats.
La cloche retentit à nouveau. Les Allemands descendirent comme à regret. Puis le bateau partit.
Dès que les lumières des torches des boches eurent disparu, Anne ouvrit les yeux complètement et se redressa.
– Anne ! s’écria James. Comment vas-tu ?
L’adolescente sourit à ses trois compagnons.
– Mieux, dit-elle.
Le Frère éclata d’un rire qui exprimait tout son soulagement. Il se tourna vers leur bienfaiteur et lui serra la main avec enthousiasme.
– Docteur, je ne sais comment vous remercier ! Sans vous…
Dans la faible lumière qui tombait de la cabine du capitaine, Anne put découvrir leur sauveur, un grand et bel homme dans la quarantaine avec une tignasse grise et un long pardessus en tweed.
– C’est tout à fait normal, mon cher Frère, dit l’inconnu. Ravi de vous revoir ! Et James ! Vous remarchez, c’est très bien.
– Pas sans mes aides ! dit James en tapotant ses béquilles.
L’homme serra la main du jeune homme avec affection, puis il se tourna vers Anne avec un large sourire.
– Vous êtes une fameuse comédienne, Anne de Tréharec ! dit-il. Je me présente, je suis le Dr Goulaouenn. James, le Frère Jean et moi sommes de vieilles connaissances.
Anne serra la main qu’il lui tendait : personne avant cet homme si fort et courageux ne lui avait autant plu, à part son père.
– Enchanté de faire votre connaissance, Mademoiselle !
– Comédienne ? dit le Frère stupéfait.
– Oh oui ! dit le docteur. J’ai tout compris quand j’ai essayé de lui soulever les paupières. Vous étiez visiblement dans une impasse, et cette jeune personne vous en a extirpés.
Anne, plutôt fière d’elle, essaya de se lever mais un vertige la prit et elle n’eut que le temps de se détourner pour ne pas vomir le peu qu’elle avait mangé sur le pardessus de leur sauveur.
– Pas si comédienne que ça, susurra James.