L’Île Verte
2012La fermière ouvrit la porte bleue à petits carreaux et les accueillit avec un large sourire.
– Enlevez vos bottes et vos cirés et rentrez vite vous sécher dans la cuisine !
Les deux adolescents ne se firent pas prier. La cuisine avait une odeur chaleureuse de bonne nourriture et de terreau frais, sans doute un peu aussi de bouse sèche, mais dans le contexte de la ferme, c’était un parfum délicieux.
Arnaud se fit la réflexion que les règles valables à Paris (comme la notion qu’une odeur d’excrément d’animaux ne puisse en aucun cas être agréable) n’avaient aucune validité sur l’île. Pour la première fois depuis son arrivée, il se sentit heureux de ce retour à la simplicité d’une vie loin de la ville et de ses préjugés.
Installés autour de la toile cirée, les deux garçons dégustèrent avec bonheur le lait mousseux et tout frais.
– Le lait n’a pas le même goût à Paris, dit Arnaud.
– Ni chez moi, en Allemagne, dit Sieg.
Mme Gabier jeta un drôle de regard au jeune homme.
– C’est parce que les Allemands ont jamais su faire aussi bien que les Français pour la nourriture, dit-elle. Quant aux Parisiens… on leur envoie pas nos meilleurs produits, on les garde pour nous ici !
– Mon père dit que c’est pour ça que le whisky n’est jamais aussi bon en France qu’en Écosse, dit Arnaud.
– C’est parce que les Écossais sont des pingres ? dit Sieg en riant.
– Tout comme les Allemands n’aiment que la saucisse et la bière ! dit Arnaud.
– Et les Bretons sont têtus comme des mulets, répondit Sieg.
– Des mules ! dit Arnaud en éclatant de rire.
– Voilà bien l’Europe, dit la fermière. Rajoutez à ça les Angliches, qui ne pensent qu’à eux, et les Grecs, qui prennent et prennent, et ne donnent jamais rien, et vous comprenez pourquoi ça fonctionnera jamais !
Arnaud et Sieg se regardèrent. Il était visible qu’elle ne plaisantait pas.
– On rigolait, Mme Gabier, dit Arnaud. En fait, on s’aime tous bien.
– Allez dire ça à nos pêcheurs, dit la fermière. Ils peuvent même plus pêcher comme c’est leur droit. Quant à l’agriculture, Bruxelles nous ferait tirer le sang des pierres.
– D’après ce que je comprends, dit Sieg, la France s’en sort plutôt bien.
– C’est bien d’un Allemand de dire ça ! rétorqua la fermière.
– Excusez-moi, je ne voulais pas être… Sieg chercha ses mots. Sans respect. Je plaisantais.
– Peut-être bien, dit la fermière, et je vous en veux pas, mais on est encore un peu sensible ici. Faites attention à ce que vous dites. Il y a des anciens chez nous qui n’apprécieraient pas vos plaisanteries.
Arnaud vit Sieg rougir et repousser le bol de lait.
– Je crois que la pluie a cessé, dit-il. Je dois retourner à ma tente pour voir si elle est toujours debout.
Arnaud regarda son nouvel ami avec surprise. Était-il vexé ? Il se leva à son tour.
– Merci beaucoup pour le bol de lait, dit Sieg, combien je vous dois ?
– Rien du tout, dit Mme Gabier. Vous êtes un ami d’Arnaud et la famille d’Arnaud est comme notre famille.
Sieg inclina la tête et sortit dans le vestibule pour remettre ses bottes et son ciré. Arnaud le rattrapa.
– Ça va ?
Sieg hocha la tête, mais l’expression fermée de son visage montrait que ce n’était pas le cas.
– Attends-moi dehors, dit Arnaud. J’en ai pour une minute, juste le temps de prendre le lait. Au fait, t’en veux aussi ?
Sieg secoua la tête.
– Je t’en filerai du nôtre, dit Arnaud.
– Je t’attends à la barrière, dit Sieg.
Il ouvrit la porte bleue et sortit sous la pluie fine.
– Il a besoin de lunettes ton copain, dit la fermière, il pleut toujours autant.
Arnaud regarda le dos du grand garçon s’éloigner dans la cour.
– Je voudrais mon lait maintenant, s’il vous plaît, dit-il. Moi aussi je dois y aller.
La fermière prit les brocs et sortit dans la grange. Contrairement à son habitude, Arnaud ne la suivit pas. Une impression qu’il n’avait jamais ressentie s’était insinuée en lui. Soudain le retour à la simplicité de la vie à la campagne ne lui paraissait plus ni si simple ni si idyllique.