Côtes-du-Nord : 1942

1049 Mots
Côtes-du-Nord 1942La traversée était interminable. Affalée sur un des bancs contre le flanc du bateau, Anne essayait de ne pas bouger et de fixer le rayon lumineux du petit phare de la vedette qui perçait un trou vague dans la nuit brumeuse. – Il n’y a pas de black-out en mer ? demanda James. – Pas pour la navette de l’île, dit le docteur. Elle allume son fanal pour que les Allemands sachent qu’elle n’est pas un bateau clandestin. – Anne vous avez l’air toute chose, dit le Frère Jean. Mal de mer ? Anne ne put même pas tourner les yeux vers lui. – Mmm, dit-elle d’une voix mourante. – Vous êtes pourtant issue d’une famille de navigateurs, dit le Dr Goulaouenn. – C’est l’ironie de l’hérédité, dit James en riant. Vous ne trouverez personne qui ait moins le pied marin qu’elle. Anne se sentit piquée, mais elle n’eut pas l’énergie de répondre. – J’ai lu quelque part, dit le Frère Jean, qu’on donnait une mesure de rhum aux nouveaux marins qui souffraient du mal de mer. – Est-ce une suggestion pour rendre la traversée plus plaisante, dit le docteur. Les trois hommes s’esclaffèrent, leur angoisse s’évaporant dans les rires et le souffle robuste de la brise marine. Anne soupira. Faire abstraction de l’odeur de gasoil. Respirer l’air froid à grandes goulées. Ne pas bouger. Ne pas même tourner la tête. Se concentrer sur la trouée de lumière. Respirer. Les voix continuaient de galéjer derrière elle. – On aurait du mal à trouver du rhum par les temps qui courent. – Les restrictions sont comment sur l’île ? À Paris c’est difficile. Rien dans les magasins et le marché noir qui fait un tabac. – En parlant de tabac… Il y en a qui se vendraient pour un paquet de cigarettes ! – Ou vendraient les autres… Un silence lourd suivit ces mots. Anne les imagina glissant des regards inquiets vers les deux ou trois autres passagers du bateau. Depuis juin 1940, même le vent avait des oreilles. – Les ersatz ne sont pas vraiment des réussites, dit le Frère. – C’est le moins qu’on puisse dire ! renchérit James. – Pas plus tard qu’hier, dit le docteur, j’ai dû soigner un garçon dans tes âges ou un peu plus vieux qui s’était empoisonné en fumant un mélange de sa façon. Il était jaune comme un coing ! – Sûrement pas plus jaune qu’Anne ! lança James. Quoiqu’elle tire plus sur le vert. – C’est ça, Anne réussit à rétorquer malgré ses malaises. Profites-en. Tu ne perds rien pour attendre ! – Ma sœur est merveilleusement prévisible, dit James. Elle reviendrait de chez les morts pour avoir le dernier mot ! Méfie-toi, car j’en serais bien capable, pensa-t-elle, mais elle n’eut pas l’énergie de le dire. Le bateau, loin de la côte maintenant, telle une coquille de noix abandonnée au milieu d’un torrent montait et descendait, montait et descendait. Vers le haut. Vert le bas. Vers le haut. Vers le bas. La tête brûlante. Ne sachant plus, dans la nuit, où était le ciel et où était l’eau. Le souffle oppressé. Se résumant à l’agonie du mouvement continuel. Vers le haut. Vers le bas. Vers le haut. Vers le bas. Haut… Bas… Le bavardage derrière elle continuait. Elle ne distinguait qu’un bruit vague. Toute son énergie concentrée sur sa respiration oppressée, sur sa hantise d’être malade. Car elle n’avait plus rien à vomir. Car la pensée de vomir la faisait vomir… Le docteur la rattrapa par la taille avant qu’elle ne soit happée par une vague. – Il ne faut pas vous pencher autant vers l’eau, dit-il. Agenouillez-vous sur le banc et laissez les embruns vous asperger le visage. Ça vous rafraîchira et vous vous sentirez mieux. On ne va pas tarder à arriver. Il se pencha vers l’eau, écréma de sa main la crête d’une vague et passa sa paume froide et trempée sur le visage brûlant de l’adolescente. – Maintenant respirez, dit-il, avec votre diaphragme. Inspirez. Expirez. Concentrez-vous sur votre respiration. On le fait tous les jours et pourtant la plupart d’entre nous ne savent pas respirer. Il lui prit les mains et lui massa les poignets. – Voilà, dit-il de sa voix tranquille. Ça va aller. Détendez-vous. Concentrez-vous sur votre respiration. Laissez la mer vous baptiser. Car c’est un baptême de l’eau que vous vivez. Les marins l’ont toujours su : il y a un prix à payer pour tenter d’apprivoiser la mer. Par-delà le ronflement du moteur, les assauts de l’eau sur la coque, les voix des autres qui se fondaient dans le vent, les mots lénifiants du docteur entraient en elle. Il était tout simplement épatant. Un vrai magicien. À ses côtés rien ne paraissait plus insurmontable. Elle avait confiance en lui. Tout irait bien. Le brouillard se dissolvait et réapparaissait en nappes plus ou moins épaisses que la vedette traversait lentement après avoir lancé devant elle les longs traits vibrants de sa corne de brume. Ce fut au sortir d’un banc particulièrement épais qu’une vision extraordinaire se présenta au lointain. Anne en oublia son mal de mer. Elle contemplait la scène sans trop savoir ce qu’elle regardait lorsque le docteur vint lui demander comment elle allait. – Qu’est-ce que c’est ? dit-elle. – C’est l’île. – Non pas la forme sombre, dit Anne, je veux dire là-haut dans les nuages ! – C’est notre île, dit le docteur. Enez Disrann, l’île aux fameux orages… Anne écarquillait les yeux. Elle n’était pas retournée sur l’île depuis des années et n’y était jamais arrivée que de jour. – Alors ce sont des éclairs ? – Oui, dans la couche supérieure des nuages. L’île est comme un gros aimant au milieu de la mer… – On dirait ce qu’ils ont dans le grand-nord, comment ça s’appelle ? – Une aurore boréale. – On dirait un feu qui couve… souffla-t-elle fascinée. Le docteur lui tapota l’épaule affectueusement avant de retourner parler avec James et le Frère. Mais ça n’avait pas d’importance car elle allait mieux. Elle se sentait rassérénée. Elle ne bougeait pas, ne pensait à rien, qu’à regarder le spectacle de l’étrange orage et à respirer. Des petites lumières apparurent sur la masse sombre de la côte. Le temps passa encore très lentement avant que les lumières ne se matérialisent en fanaux indiquant l’entrée du port. Quand le bateau se stabilisa pour se préparer à accoster au quai, toutes les inquiétudes d’Anne revinrent l’assaillir. Les lueurs des torches de ceux qui les attendaient à quai dans leurs uniformes vert de gris balayèrent les visages des passagers du bateau. Accoutumée à l’obscurité, Anne cligna des yeux. Même en traversant la mer, on les retrouvait. Ils étaient partout. Il n’y avait aucune évasion possible. Des cordes furent lancées vers des mains invisibles qui les attachèrent à des bittes d’amarrage. Les quelques personnes qui avaient pris la vedette avec eux étaient prêtes et désembarquèrent sans attendre. Anne s’apprêtait à se lever, quand les mots tant redoutés retentirent à nouveau à quelques mètres d’elle : – Papiere, bitte ! Etwas zu verzollen ? Elle jeta un regard de noyée au docteur. – Fous afez quelque chose à déclarer ? Le cauchemar reprenait.
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