Le tournant d’une vie
Pierre Dubreuil était assis à la terrasse d’un café. Son allure de consommateur jouissant d’une journée ensoleillée n’avait rien qui puisse attirer l’attention sur lui. Il avait l’air d’un paisible jeune homme. Pourtant il était tourmenté. Il avait fait son service militaire en Algérie, une absence qui avait duré vingt-huit mois. Depuis son retour, il y a deux ans, il ne retrouvait pas l’équilibre psychologique qui était le sien avant d’être appelé sous les drapeaux. Il ne faisait pas la différence entre ses pulsions et ses émotions ni entre le bien et le mal. Sa jeunesse fut tourmentée par des évènements qui l’avaient privé de sommeil, puis qui s’étaient estompés là-bas, de l’autre côté de la Méditerranée. Une camaraderie imposée, un emploi du temps hors du commun, l’éloignement, avaient fini par chasser de vieux démons pour faire place à d’autres. Sa participation à une guerre qui ne voulait pas dire son nom, et à qui l’on octroyait aisément les motspacification ou maintien de l’ordre, n’avait rien arrangé.Il avait beaucoup de mal à réintégrer la vie civile, du moins celle qui était la sienne auparavant. Il n’avait pas retrouvé son travail, et ses amis avaient disparu comme par enchantement. En l’envoyant en Afrique du Nord, ce n’était pas uniquement sa jeunesse que la France lui avait volée, c’était une tranche de son existence.Aujourd’hui, il ne lui restait plus que sa mère qu’il aimait beaucoup, mais elle avait eu son lot de souffrances, et il ne voulait pas l’importuner avec ses états d’âme. Elle avait un gentil mari, un homme bon qui la rendait pleinement heureuse, et avec qui il s’entendait bien.
Sa présence en cet endroit n’était pas anodine. Pierre surveillait les allées et venues d’un établissement bancaire situé à proximité. Il souhaitait savoir s’il était possible de pénétrer à l’intérieur, et de faire main basse sur une partie de l’argent liquide, sans trop de difficultés. Il ne ferait pas ça pour s’enrichir, il n’était pas cupide. Il voulait simplement nuire à ceux qu’il considérait comme responsables de bien des maux dans la société. Il haïssait ces hommes avides de pouvoir,prêts à tout pour arriver au plus haut de la hiérarchie, y compris à marcher sur leurs semblables. Pierre faisait une fixation sur le capitalisme, représenté par les banques. Chaque fois qu’il passait devant l’une d’elles, il ressentait une forme de dégoût. Il associait ses idées à ce qu’il avait vu en Algérie.Il avait constaté la différence flagrante entre les gros propriétaires terriens etle peuple algérienvégétant à la limite de la pauvreté. Certes, tous les pieds noirs n’étaient pas des exploiteurs, mais tous les Algériens vivaient plutôt chichement. Puis, il y avait les jeunes gens du contingent chargés de protéger les premiers contre une armée de libération : les politiciens au service de la finance contre une nation qui voulait son indépendance.Pour lui, ces troufions étaient des soldats citoyens, encadrés par des hommes dont c’était le métier de faire la guerre, des individus privés de leur vie civile durant deux années et demie,mis à la disposition d’autres qui voyaient leur solde gonflée par leur présence hors du territoire.
Pierre ne se situait pas dans l’éventail des idées. Il ne s’était jamais posé la question de cette façon. Il n’était pas assez instruit idéologiquement pour faire la part des choses. Il ne faisait pas la différence entre la gauche et la droite. Il était du parti des révoltés et des aigris. Un jour, quelqu’un lui avait dit « toi, tu es un anarchiste ». Il s’était accommodé de l’explication. Si c’était cela l’anarchie, alors il avait adopté la définition et pris le qualificatif comme un compliment.
En face, les mouvements se faisaient rares. Apparemment, l’établissement recevait peu de monde. Il avait décidé d’y pénétrer pour avoir une idée de ce qui se passait à l’intérieur. Il avait saisi le prétexte d’une demande de renseignements pour l’ouverture d’un compte bancaire afin d’observer les alentours. Il n’avait pas vu de vigile, pas de système de sécurité sophistiqué, et les guichets étaient facilement accessibles.La brunette derrière la vitre était sympathique. Elle lui avait donné quelques explications, mais lui avait surtout remis une liasse de prospectus. Il avait gentiment remercié la jeune femme qui l’avait si aimablement reçu, puis il était revenu s’installer à la terrasse de la brasserie. L’heure de la pause de la mi-journée était venue, et il voulait savoir si des précautions particulières étaient prises.Au contraire, les volets roulants métalliques n’avaient pas été baissés, et les employéesétaientsorties comme s’il s’agissait d’un simple bureau. Il avait regardé arriver, droit sur lui, deux charmantes personnes, dont celle qui avait dialogué avec lui quelques instants auparavant. Les deux femmes s’étaient installées à côté de lui. Il n’avait pas fallu longtemps pour qu’une conversation s’engage entre les consommateurs.Puis était venu pour elles le moment de réintégrer leur travail. Elles avaient pris congé de leur voisin, multipliant les sourires et les paroles aimables.
Pierre s’était dit qu’il serait hasardeux de tenter quelque chose dans cette agence. Il ne voulait pas être reconnu, à la merci d’un regard oud’une voix qui aurait retenu l’attention des employées. Il avait bien remarqué l’intérêt qu’elles lui portaient. Il était jeune, beau garçon, et sans être un séducteur, il savaitqu’il plaisait. Il avait donc décidé d’abandonner non pas son projet, mais de chercher une autre banque où il prendrait soin de ne pas sympathiser avec celles qu’il était censé agresser. Il avait rapporté d’Algérie deux révolvers qui lui seraient utiles pour intimider ses victimes.
Plusieurs jours s’étaient écoulés avant qu’il ne jette son dévolu sur l’agence d’un petit village. Là, pas de terrasse de bistrot pour l’accueillir, mais un banc public dans un parc ombragé. Muni d’un journal qu’il faisait semblant de lire à l’approche de promeneurs, il avait surveillé les lieux. L’endroit était paisible, trop sans doute puisqu’il eut le sentiment de s’être assoupi un instant. Puis, toujours sous le même prétexte, Pierre avait poussé la porte. Tout lui paraissait simple, un guichet avec une seule personne, peu de monde entrant et sortant, et un trottoir d’une largeur démesurée qui lui permettrait de poser une moto sans gêner le passage. Il ne lui restait plus qu’à fixer le moment le plus propice ! Il avait choisi un jour de marché, en début d’après-midi. Il pensait qu’après l’animation du matin, le quartier redeviendrait plus calme. Auparavant, il avait pris soin de voler une grosse cylindrée.
Casqué, portant un blouson de cuir au col remonté très haut, il était méconnaissable. Son apparition avait surpris la préposée au guichet, et une cliente. Dès qu’il avait prononcé les mots « vite l’argent »,l’employée s’était souvenue que la consigne n’était pas de résister, encore moins de faire du zèle. Devant le témoin tétanisé, et la caissière pressée de le voir partir comme il était venu, Pierre avait empoché les liasses qui lui étaient tendues.
En quelques secondes, il fut dehors, enfourchant la moto qui démarra immédiatement. Il était déjà loin lorsqu’il avait perçu le bruit strident d’une sirène. Il déposa l’engin emprunté dans un endroit passager, puis se fondit dans la population. Il avait réussi son premier braquage avecfacilité. Le lendemain, à la lecture des quotidiens, il avait eu une certaine jubilation à découvrir les interrogations et les hypothèses formulées par les journalistes.La rapidité de l’action les déconcertait, quant à la police « elle n’écartait aucune piste ».
Après avoir soigneusement caché son butin, Pierre était resté plusieurs mois tranquille. Il avait trouvé un travail de chauffeur poids lourd en intérim qui lui plaisait bien. Au volant de son camion, il sillonnait les routes de France et passait les frontières, ce qui non seulement occupait ses journées, mais surtout son esprit. Une fin de mission l’avait laissé au repos quelques semaines. Il avait décidé de retenter l’expérience du braquage. De nouveau, il s’était mis en quête d’un établissement bancaire un peu isolé, et surtout le plus éloigné possible d’un poste de police ou d’une gendarmerie. Ses actions coup de poing devaient lui donner toutes les chances de s’enfuir avant l’arrivée des forces de l’ordre. Après plusieurs repérages, suivant une méthodologie répétée et enregistrée dans sa tête, il faisait un choix. La première étape était le vol d’une moto, qui devait se dérouler la veille. Il ne voulait pas priver la victimede son moyen de transport plus d’une journée, voire deux. La deuxième phase,c’était le braquage lui-même.
Celui-ci eut autant de succès que le premier avec, en plus, la satisfaction de constater que le butin était considérable. Il avait remarqué que les papiers du deux-rouesétaient dans une boîte à gants. Il avait recherché, et trouvé, les coordonnées du propriétaire, et il lui avait téléphoné pour lui indiquer l’endroit où il pourrait récupérer sa machine. Il l’avait rassuré, l’engin était en parfait état, et il s’était même excusé.
Les journalistes se déchaînaient sur l’homme à la moto. L’un d’eux n’avait pas réfléchilongtemps pour ajouter « qui semait la terreur dans toute la région ». Ils auraient pu préciser qu’il portait une culotte et des bottes de moto. La police se voulait confiante, elle commençait, disait-elle, à avoir une piste sérieuse.
Comme précédemment, l’argent dérobé avait été déposé en lieu sûr. Le chef de l’entreprise de transport lui ayant fait savoir par la secrétaire qu’il avait besoin de lui pour une durée inconnue, Pierre avait repris le volant. Mais lorsqu’il ne travaillait pas, il retrouvait ce qui était devenu comme un jeu pour lui.
Il totalisait quatre attaques de banque en quelques mois,et il était en repérage pour une cinquième, lorsque le destin mit une jeune fille sur sa route. Comme pour la première fois, il était assis à la terrasse d’une brasserie, puis il avait engagé la conversation avec sa voisine, bien que s’étant juré d’être plus prudent. Mais là, Cupidon devait veiller sur eux ! Il avait ressenti, pour celle qui se nommait Régine,autre chose que de la sympathie. Ce sentiment le poussait à la revoir, mais surtout à ne pas lui mentir. Ensemble, ils refaisaient le monde.Ils dénonçaient les injustices et regrettaient que les richesses ne soient pas mieux réparties.
Ce n’était pas par fanfaronnade, ni par vantardise, qu’il lui avait raconté ses méfaits, mais pour lui prouver toute sa confiance. Elle l’avait tout de suite dissuadé de poursuivre dans cette voie. Et sans doute l’aurait-il écoutée, si le cinquième plan n’avait pas été élaboré depuis plusieurs jours, avec la plus grande précision. Il ne lui restait que la moto à trouver avant de passer à l’action.
Comme les fois précédentes, il avait tout prévu, tout calculé, mais il n’avait pas imaginé qu’un vigile puisse faire un excès de zèle.Il n’y en avait pas durant son repérage. L’homme avait sorti une arme de poing, alors que des clients étaient couchés au sol sur les ordres de Pierre. Le moindre échange de balles risquait d’atteindre d’innocentes victimes. Les réflexes de Pierre avaient été immédiats, il avaitfait feu le premier de façon à l’intimider, sans chercher àle toucher. Il avait tiré à quatre reprises.Paniqué, celui-ci avait laissé tomber son révolver, et avait levé les bras. De colère, Pierre lui avait asséné un coup de crosse sur le front. Il avait ramassé l’enveloppe qu’un caissier avait posée sur le comptoir, et s’était enfui. Le lendemain, il était devenu l’ennemi public numéro un, celui qui n’hésitait pas à se servir de son arme au milieu de la foule, ou encore le braqueur qui avait manqué sa cible. Le vigile était un héros, celui qui avait résisté,et eu le courage de s’opposer au bandit à la moto.
Régine avait beaucoup pleuré, le suppliant d’arrêter, et même de se rendre. Elle ne cessait de répéter « onva prétendre que tu es dangereux pour te tirer dessus.Regarde Jacques Mesrine, on ne lui a laissé aucune chance ». Il savait qu’elle avait raison. Après les coups de feu, rien ne lui serait pardonné. Lorsqu’elle avait évoqué la possibilité d’aller elle-même au commissariat et de tout expliquer, il ne s’y était pas opposé.
Avait-elle pris son silence pour une acceptation ? Il n’avait été qu’à moitié surpris lorsqu’elle était revenue chez elle en annonçant « Pierre, mon chéri, je suis là avec des policiers ». Elle n’avait pas eu le temps de lui en dire plus, ils étaient entrés en force, la bousculant au passage. Il l’avait vue tomber, et pleurer. Ils s’étaient jetés sur lui, ils l’avaient menotté sans ménagement, et ils l’avaienttraîné à l’extérieur de l’appartement.
Pierre savait que c’était la fin. En son for intérieur, il en était soulagé, mais il avait mal. Il souffrait pour Régine, et pour sa mère aussi. Il venait de se rendre compte que la vie n’était pas un jeu, et que les gars comme luine guérissaient pas toujours de leurs blessures. Ils ne se remettaient pas d’une guerre de colonisation sans risquer de se retrouver en marge de la société. Il était sorti des clous, mais la justice allait se charger de le faire rentrer dans le rang, peut-être même en aggravant ses meurtrissures. Il allait être comparé aux bandits, aux vrais, à ceux qui pillent et qui volent pour s’enrichir, et qui n’hésitent pas à tuer. Lui avait tiré, mais il n’avait pas eu le choix !
Les policiers n’avaient pas été tendres avec lui. Ils avaient désiré connaître le nom de ses complices : il n’en avait pas ! Ils exigeaientde savoir comment il avait dépensé l’argent : il avait caché l’intégralité ! Ils voulaient obtenir le lieu desa planque : à eux de la trouver ! Ils cherchaient à l’impressionner : il leur avait prouvé qu’il avait du caractère !
Mais quand il avait appris qu’ils avaient interrogé Régine pendant des heures, en la menaçant de l’inculper pour complicité d’attaques à main armée et recel, il avait vu rouge. Elle ne savait rien, il l’avait toujours laissée en dehors de ses méfaits.
Au hasard, il avait pris un avocat parmi la liste que le juge d’instruction lui avait tendue. Il s’appelait MarcelDucour. Rapidement, à sa première visite, il s’était aperçu qu’il avait choisi le bon. Il ne lui avait pas caché que sa situation était grave, que les faits étaient avérés, et que les coups de feu tirés sur le vigile pèseraient lourd dans la balance. Maître Ducour avait voulu établir avec lui sa ligne de défense, celle qui pourrait faire fléchir le jury et atténuer la peine. Il l’avait questionné sur son enfance, ses parents, ses souvenirs de la Seconde Guerre mondiale et sur celle d’Algérie. Il devait reconnaître que son client ne lui facilitait pas la tâche. Pierre estimait que son passé lui appartenait, et que rien n’autorisait l’avocat à fouiller dedans. Il s’était fermé comme une huître, et l’homme de loi n’avait pas insisté.
Maître Ducour avait été voir Régine, à la demande de Pierre. C’est comme ça qu’il avait appris que son appartement avait été retourné sans ménagement pour rechercher ses révolvers, sans résultat. Sa compagne lui faisait savoir qu’elle ne l’abandonnerait pas, qu’elle l’attendrait. Malgré sa situation, Pierre était heureux, Régine lui était d’un grand soutien.
Sa mère et son beau-père avaient également été entendus. Comme Régine, ils n’avaient pu dire ce qu’ils ignoraient. Les enquêteurs avaient interrogé des habitants de son village natal, Helilly. Pierre s’était demandé ce qu’ils avaient bien pu raconter. Il ne connaissait plus personne, ne fréquentait que quelques copains d’enfance, et encore pas tous. Depuis son retour d’Algérie, il n’en avait revu aucun. Eux aussi tentaient d’oublier. Les bons souvenirs du régiment n’étaient que pour ceux qui n’avaient pas subi la guerre, et qui n’avaient fait qu’un bref passage dans l’armée. Les autres avaient du temps à rattraper !
Cette période d’instruction fut un calvaire pour lui. Elle fut longue !Il se doutait que les policiers allaient fouiner partout, etquestionner des gens qui ne savaient rien, mais qui avaient sans doute beaucoup de choses à confesser. Il n’avait pas confiance en ses semblables. Il n’ignorait pas qu’ils étaient capables du pire comme du meilleur. Bien qu’encore très jeune, Pierre gardait, enfoui au fond de sa mémoire, des souvenirs douloureux de l’injustice et de la cruauté dont font preuve certains individus. Ils pouvaient être des agneaux un jour, et devenir des loups, des prédateurs le lendemain, sans que personne n’ait pu y prendre garde. L’effet de meute et la soumission à une autorité autoproclamée pouvaient transformer de paisibles villageois en bêtes féroces incontrôlables. Du fond de sa cellule,le passé refaisait surface, et ce n’était pas faute d’avoir tout fait pour l’oublier. Celle qui aurait pu le soulager de sa douleur morale, c’était Régine. Il était bien conscient qu’il était responsable de son chagrin. Par son comportement, il venait de lui infliger une pénible épreuve.