Le tribunal-1

2014 Mots
Le tribunal Lorsqu’arriva le moment de rendre des comptes à la société, Pierre avait déjà passé plusieurs mois en prison. Son avocat avait multiplié les démarches pour essayer de le faire sortir dans l’attente de son procès, mais en vain. L’épisode des coups de feu avaient fait de lui un individu dangereux. Régine et sa mère venaient le voir souvent. Elles ne l’accablaient pas ! Régine se voulait rassurante, et promettait de l’attendre aussi longtemps qu’il le faudrait. Puis le jour du jugement arriva. Les magistrats avaient estimé qu’il devait comparaître devant une Cour d’assises pour vols avec arme et tentative d’assassinat sur un vigile. L’avocat générals’était levé. Pierre le regardait fixement. Cet homme qui ne le connaissait pas, qui nesavait de lui que ce qui était écrit dans les rapports, était là pour l’accabler. Il en avait conscience ! Il ne cessait de l’accuser de tous les maux de la terre. Il n’ignorait pas qu’il en imposait avec sa robe rouge, à revers satinés, et bordée d’hermine, une ceinture à franges et une simarre en soie noire agrémentant l’ensemble.Il évoquait tout ce que Pierre n’aimait pas : l’ordre, le pouvoir de juger et de condamner. Ilreprésentait le ministère public, se sentait tout puissant, et s’en glorifiait. Il voulait sa peau,et qu’il passe le reste de sa vie en prison ! Il ne cherchait pas à comprendrepourquoi lui, Pierre, se retrouvait dans un box d’accusés, alors qu’il n’avait que vingt-huit ans. — L’homme qui est devant vous, mesdames et messieurs les jurés, est le rebut de notre société. Il n’a pas encore tué, mais si nous n’y prenons garde, si nous ne le plaçons pas sous les verrous, et pour longtemps, demain ce ne sera pas l’auteur de vols à main arméeque nous jugerons, mais un criminel ! Pierre en avait entendu d’autres depuis qu’il avait étécapturé. Aujourd’hui,il devait répondre de ses méfaits devant les magistrats. Il ne niait pas les actes d’accusation. Puis, les policiers avaient expliqué comment ils avaient arrêté« l’individu qui depuis plusieurs mois s’acharnait sur les banques, mettant en danger la vie du personnel ». À les croire, cette prise était le fruit d’un travail qui avait demandé beaucoup de temps, et de patience, pour mener à bien leur enquête. Ils étaient sur le point de l’interpeller, lorsque Régine était venue confirmer leurs soupçons. Pierrereconnaissait ses erreurs, il ne tentaitpas de les faire porter sur autrui. Les neuf jurés, six hommes et trois femmes, avaient écouté, les yeux fixés sur lui et la bouche ouverte. Ils étaient visiblement impressionnés d’avoir enface d’eux l’ennemi public numéro un, celui qui travaillait seul et qui surgissait un révolver à chaque main, un peu à la façon des cowboys. Car Pierre avait ceci de particulier, contrairement à la plupart des truands, il n’avait pas de complice. Il montait ses coups, faisait les repérages, et intervenait dans les agences bancaires en un minimum de temps, toujours en solitaire. Il était tel un animal qui ne chassait pas en meute. Sa moto était dehors, devant la porte, prête à démarrer,au risque d’attirer l’attention d’une voiture de police. Entre deux braquages, il laissait s’écouler plusieurs mois, et il changeait d’engin à chaque fois. C’est ce qu’avait expliqué le commissaire venu témoigner. Pierre avait su brouiller les pistes, et il leur avait donné du fil à retordre. Ce qui l’avait perdu, c’est une femme : Régine. Il l’avait trouvée différente des autres, et un amour réciproque les avait rapprochés. Un jour, il s’était confié à elle. Il ne lui avait rien caché de ses méfaits. Et puis, il y avait eu cette dernière fois où tout avait failli mal se terminer. Un vigile, voulant faire du zèle, avait sorti son arme. Pierre avait été obligé de tirer dans sa direction, pas sur lui, mais suffisamment près pour lui faire peur. Le surveillant avait lâché précipitamment son révolver et levé les mains. Pierre, en colère, s’était approché de lui et lui avait asséné un coup de crosse sur la tempe. Le blessé était tombé la tête la première sur le comptoir, et un filet de sangavait coulé de son front. Le lendemain, les journaux avaient titré « Un vigile échappe de peu à la mort ». Régine avait lu la presse, et elle avait eu peur. Ce que Pierre prenait pour un jeu devait se terminer avant qu’il n’y ait un drame. — Un jour, ils vont te tuer. Je t’en supplie,il faut que tu cesses. Tu leur as fait assez de mal. Si tu veux,nous pouvons partir tous les deux au loin, et vivre heureux. Tu n’as pas dépensé l’argent, alors rends-le. Il aurait dû l’écouter. Mais il lui avait annoncé qu’il n’envisageait pas de s’arrêter maintenant, peut-être un peu plus tard. La crainte s’était emparée d’elle, elle ne mangeait plus, ne dormait plus. Ses nuits étaient peuplées de cauchemars où elle voyait des policiers venir déposer son cadavre devant sa porte. Alors, elle était allée au commissariat, et elle l’avait dénoncé. Pierre le savait, mais il ne lui en voulait pas. Il l’aimait trop ! C’est elle qui avait raison,elle avait trouvé la seule solution pour qu’il arrête tout ça avant qu’il ne soit trop tard, et qu’il se fasse tirer dessus. Il se doutait que s’il devait être pris à la sortie d’une banque ou après une course poursuite, les forces de l’ordre n’hésiteraient pas à l’abattre. Lorsque l’officierde police avait rapporté les faits, soulignant le civisme de Régine grâce à qui des drames avaient été certainement évités, il avait failli lui crier « ce n’est pas pour toi qu’elle l’a fait, c’est pour moi ! C’est par amour, mais tu es trop bête pour comprendre ces choses-là ». Mais il s’était tu, il savait que ses paroles sur la balance de la justice ne pèseraient pas lourd face aux accusations ! Puis il y avait eu le défilé des témoins. C’était principalement ceux qui étaient dans les banques,et qui avaient tout vu. Ilsavaient déclaréprécédemment aux enquêteurs que le bandit faisait au moins un mètre quatre-vingts,alors qu’il fait dix centimètres de moins, ou qu’il était blond, bien qu’il est brun, et surtout qu’il n’avait jamais retiré son casque de motard. Devant les juges, ils affirmèrent sans vergogne que c’était bien lui qui était rentré dans l’établissement, et certainsidentifièrentformellement celui qui avait frappé le vigile. Ces allégationsavaient fait bondir son avocat. — Monsieur le président, j’aimerais savoir comment font les témoins pourprétendre que celui qui a pénétré dans leur agence est le même que celui qui est présenté aujourd’hui devant vous. Car Pierre Dubreuil, qu’ils reconnaissent avec une certitude déconcertante, n’a jamais découvert son visage. Le président avait fixé l’homme à la barre. — Répondez ! Les bafouillages émis avaient fait sourire les jurés. Dans la salle d’audience, des caricaturistes croquaient les faciès de Pierre et des magistrats, dessins qu’ils voulaient fidèles aux originaux pour leur journal. Pierre les avait observés, et il avait pensé « ceux-là, au moins, ils ne s’ennuient pas ». Lorsque le vigile de la banque était entré, Pierre lui avait jeté un regard noir. Son acte de courage, mis en avant parla presse les jours qui suivirent l’attaque, était tombé dans l’oubli. Ce n’était plus un héros, mais un martyr sauvagement assailli par un dangereux braqueur. Il avait détaillé son agression avec minutie, positionnant tous les acteurs à des endroits parfaitement mémorisés et rapportant les propos des uns et des autres avec précision. L’avocat général était satisfait de son témoignage. Tout avait été dit d’une seule tirade, comme un texte appris par cœur. Bien évidemment,il s’était constitué partie civile pour demander des dommages et intérêts, avec pour preuve à l’appui un certificat médical et un arrêt de travail de trois jours. Enfin, maître Ducour avait pu l’interroger à son tour. — Vous avez, je suppose, un port d’armes ? — Bien entendu. — En tant que vigile, vous avez suivi une formation et vous allez régulièrement vous entraîner sur un stand de tir ? — Oui. — D’après vous, que se serait-il passé si une fusillade avait éclaté entre vous et le prévenu ? — Je ne sais pas. — Vos précisions, durant votre déposition devant ce tribunal, indiquent au moins cinq personnes derrière le braqueur. Certes, elles sont allongées sur le sol selon ses instructions, mais elles sont bien là. Vous en convenez ? — Heu, oui. — En sortant votre arme, vous aviez bien l’intention d’abattre le voleur, n’est-ce pas ? — J’aurais essayé. — Pourquoi, vous n’étiez pas certain de le toucher ? — Comment en être sûr ? — Vous étiez prêt à blesser ou tuer des innocents pour jouer au héros ! Nous pouvons être satisfaits que Pierre Dubreuil ait été plus rapide et plus adroit que vous. Il a réussi à vous faire peur, au point de vous faire lever les bras, mettant ainsi fin à une initiative qui aurait pu être meurtrière. Puis le défenseur de Pierre s’était tourné vers les jurés. — L’étude balistique démontre que quatre coups de feu ont été tirés par mon client, deux de chaque côté du vigile, tous à égale distance, à savoir une trentaine de centimètres. Ils n’étaient pas faits pour tuer, juste pour le convaincre d’abandonner son funeste projet. J’en ai fini, monsieur le président. Les témoins s’étaient succédé. Beaucoup étaient originaires du même village que Pierre, quelques-uns des environs. Ils l’avaient connu depuis son plus jeune âge. Ils reconnaissaient en lui un gentil garçon, intelligent et sans méchanceté. Il y avait comme une connivence entre eux. Ils ne disaient que le minimum, ce qu’ils voulaient bien confier, et surtout rien qui pourrait nuire à Pierre. Tous donnaient l’impression d’avoir au fond d’eux-mêmes un secret, quelque chose qui n’avait pas à être évoqué au tribunal, qui ne regardait personne. L’avocat général s’en était pris particulièrement à un ancien voisin de Pierre. — Parce que, pour vous, quelqu’un qui entre dans une banque pour voler, et qui menace les employées et les clients avec une arme à feu,ne peut être qu’une bonne personne, honnête de surcroît ? — Ce ne sont pas mes propos, mais il y a eu la guerre, il ne faut pas l’oublier. — Comment ça la guerre ? Il y a vingt et un ans qu’elle est finie. Qu’est-ce qu’elle vient faire dans cette affaire ? C’est incompréhensible. Expliquez-nous ! — Non, je n’ai rien à ajouter. Le magistrat était excédé. — Alors, faites entrer le témoin suivant. Pierre les avait vus défiler, prêter serment de parler sans haine et sans crainte, de dire toute la vérité, rien que la vérité. S’ils s’exprimaient sans hostilité, il y avait parfois dans leur voix de l’appréhension, celle de trop se confier. La vérité, si elle devait être dite, elle ne sortirait pas de leur bouche. Pierre les scrutait, les engageant à se taire, si toutefois ils savaient quelque chose. Au travers des regards furtifs qui s’échangeaient avec celui qu’ils avaient toujours appelé familièrement Pierrot, ils se comprenaient. Qu’il soit tranquille, on ne leur ferait pas dire ce qu’ils n’avaient pas envie de dévoiler ! Pierre songea que cette audience avait au moins l’avantage de lui permettre de revoir ceux qui avaient partagé son adolescence, et que la vie avait séparés. Puis le greffier avait demandé l’entrée de monsieur Armand Schmitt. Celui qui pénétra dans le prétoire était grand, cheveux blonds, et ses yeux bleus observaient les magistrats avec une certaine inquiétude. Le président s’adressa à lui : — Vous êtes monsieur Armand Schmitt, âgé de cinquante et un ans, de nationalité française. Je lis que vous êtes né en Allemagne, donc allemand de souche et naturalisé français. Mais, le document que j’ai ici m’indique un autre prénom : Hermann. — Oui, monsieur le président, mais tout le monde m’appelle Armand. — Nous vous écoutons, monsieur Schmitt. Que pouvez-vous nous dire concernant le prévenu ? — J’ai connu Pierre Dubreuil alors qu’il n’avait pas quatre ans. C’était un petit garçon doux, très sage, qui ne causait aucun problème à sa maman. Deux ans plus tard, nos chemins se sont éloignés. Quand je l’ai retrouvé, il avait dix ans. C’était devenu un enfant aigri, révolté, irascible, prêt à la bagarre pour un oui ou pour un non. Je le sentais blessé par la vie, mais je ne pourrais dire pourquoi. Je ne le reconnaissais plus. Pourtant, il était toujours protecteur avec sa mère, et moi je n’ai jamais eu à m’en plaindre. Son attitude était celle d’un bon fils. — Et comment analysez-vous ce changement de comportement ? — Je ne sais pas, je vous l’ai dit, je ne l’ai pas vu durant quatre années. Il s’en passe des choses durant ce temps. — Comment avez-vous de nouveau été en sa présence ? — Pendant la guerre, j’ai été logé dans le même village que Pierre, chez l’habitant. — Chez lui ? — Non, pas chez lui, mais pas très loin. Lorsque les Anglais se sont rapprochés en 1944, l’armée allemande a fui. J’ai été fait prisonnier par les Américains dans le département de l’Oise. Outre ma langue maternelle, je parle couramment l’anglais et le français. Je leur ai servi d’interprète. Ensuite, la paix revenue, je ne suis pas reparti en Allemagne. J’ai trouvé un emploi comme ingénieur dans une entreprise qui travaillait pour l’export, et je suis resté en France. Je suis d’ailleurs toujours dans la même société où j’occupe le poste de directeur commercial. En 1948, les Américains n’ont plus eu besoin de moi.J’ai eu envie de revoir le village où j’avais passé plus de deux années, et c’est comme ça que j’ai retrouvé Pierre Dubreuil. — On vous appelle Hermann et parfois Armand. Pouvez-vous nous dire de quand date ce changement de prénom ?
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