Chapitre VII

1541 Mots
VII— Ne vous plaignez pas, monsieur Toirac, les gendarmes ont été plutôt sympas avec vous. Ils ne vous ont pas menotté, ni même mis en cellule. Pourtant… — Pourtant quoi ? Écoutez, Commissaire… — Commandant. Le commissaire est absent. — Commandant, je n’y comprends rien. — Je sais, vous l’avez déjà dit. C’était comme un jeu où chaque mot était prétexte à embûche, à contradiction, où on cherchait à déstabiliser pour mieux faire parler, provoquer des révélations. Et ça continuait. — Votre témoignage n’est pas assez convaincant pour que je puisse vous relâcher aussi facilement. Je suis obligé d’attendre les conclusions de mes collègues de la balistique. Et en attendant, monsieur Toirac, je suis désolé mais je vais devoir vous placer en garde à vue. C’était un homme plutôt insignifiant, en jean et chemise beige à rayures grises. Avec, sous un crâne dégarni, des yeux rendus protubérants par des lentilles de contact. Il faisait son boulot, pas plus. JG resta pétrifié. Des images encore récentes défilaient dans sa mémoire, dont il mettrait sans doute longtemps à se débarrasser, d’un prisonnier en garde à vue à Cahors et qu’il avait visité. D’un autre à Crozon, ici-même, six mois plus tôt. Jamais alors, il n’avait imaginé se retrouver lui-même un jour dans une pareille situation !1 Une voiture banalisée de la PJ était arrivée à Crozon, un peu après dix-sept heures, et ils étaient repartis presque aussitôt en direction de Brest. Ils emportaient un double du rapport de l’adjudant en même temps que Jean-Gabriel, sans les menottes mais bel et bien bouclé, portes verrouillées, à l’arrière du véhicule. Une idée faisait lentement son chemin, comme une bulle nauséabonde qui remontait du plus noir de lui-même : depuis qu’il avait croisé la route de Willy Weiss et rencontré sa petite-fille Nancy, les éléments n’avaient cessé de se déchaîner sur sa route et les événements de le bousculer jusqu’à le conduire ici, dans cette pièce, comme dans un piège qui se refermait sur lui, inexorablement. Maintenant, il se voyait sans parvenir à y croire, dans un bureau de la Police Judiciaire où on lui avait enlevé son sac à dos, sa montre, sa ceinture et les lacets de ses tennis. Il ne disait rien. À midi ce jour-là, une puissance invisible semblait avoir pris à nouveau son destin en main et depuis, il s’était vu entraîné dans un tourbillon catastrophique dont il était seulement le spectateur hébété. Ils avaient roulé une heure et demie peut-être pendant que JG regardait défiler le paysage, l’Aulne et l’aber à marée basse après le pont de Térénez. Puis les faubourgs de Brest et la montée vers les quartiers du haut de la ville. Juste le temps de lire une plaque : « Rue Colbert », avant de quitter la voiture et de monter les marches devant l’hôtel de police. Deux hommes en uniforme l’avaient conduit jusqu’au bureau du commandant pour un nouvel interrogatoire. Il n’avait pas pu placer un mot pour s’inquiéter de la disparition de Nancy. Et, chaque fois qu’il avait essayé, s’était confirmée son impression de renforcer des doutes qui aggravaient sa situation. Épuisé et dévoré d’inquiétude, il se retrouva, aux environs de huit heures du soir, à l’arrière du bâtiment, dans une cellule de douze mètres carrés. Avec deux couchettes parallèles, de part et d’autre d’un passage étroit et d’une fenêtre puissamment grillagée. Une de ces deux couchettes était encombrée par un tas de couvertures, bien inutiles en apparence pour cette saison. Il s’affala sur l’autre, avec une sorte de soulagement désespéré dû, en partie, à la solitude soudaine et au silence enfin retrouvé. Ça sentait un mélange d’eau de Javel et de vomi, c’était sombre et étroit, mais depuis le matin, il n’avait cessé de subir le tumulte et le bruit, d’être transbahuté d’un lieu à un autre et de répondre aux questions dont on l’avait harcelé pendant des heures. Alors, pour un instant, c’était comme une pause, un répit qu’il devinait déjà de courte durée. Il ne put s’empêcher de ricaner amèrement en pensant à son rôle de “profileur” dans l’enquête précédente où l’avaient entraîné des événements tout aussi imprévisibles ; « Ce serait le moment d’avoir une intuition géniale », pensa-t-il tout haut, en même temps qu’il tâchait de se représenter sa situation un peu plus calmement. — Ça va pas, mec ? Sur l’autre couchette, les couvertures en désordre s’étaient agitées convulsivement avant de s’entrouvrir, comme un œuf d’où émergeait le visage étonné d’un homme, plutôt jeune, aux cheveux un peu trop longs et hirsutes. Aux traits réguliers malgré ses yeux boursouflés par la fatigue ou l’alcool, ou peut-être les deux. Il insistait : — Ça va pas bien ? p****n, comme j’ai dormi ! Comment tu t’appelles ? Il frottait ses paupières gonflées. Le ton un peu inquiet était presque compatissant. JG répondit à mivoix : — Ça va, ça va. — Ouais, ça va pas fort, je vois bien – et il ajouta aussitôt – moi, c’est Yoann, salut ! Il sortait une main brûlante, étrangement dure et calleuse, de dessous les couvertures. — Moi, c’est Jean-Gabriel – il ajoutait machinalement – mais on m’appelle plutôt JG. Sa gorge se nouait, sa voix se cassa. Des larmes lui brûlaient soudain les paupières. L’autre le regardait fixement, le regard encore embué de sommeil. — Et qu’est-ce que t’as fait ? — Rien ! Enfin, je crois. Je n’y comprends rien. — Pourquoi t’es là alors ? — Rien. Pour rien. — Remarque, mec, c’est ce qu’on dit tous… — Je m’en doute, mais moi, c’est vrai. Et parce que d’en parler plus posément l’aidait à remettre un peu ses idées en place, il raconta, aussi brièvement qu’il en était capable, ce qui était advenu depuis le matin. Yoann l’écoutait, assis sur sa couchette, le menton appuyé sur ses genoux ramenés contre sa poitrine. Il surveillait les expressions qui parcouraient le visage de Jean-Gabriel et finit par dire après un silence : — Alors t’inquiète pas trop ! Si c’est vraiment comme ça, tu vas bientôt sortir. — Ça, j’en suis sûr, mais ça peut durer au moins vingt-quatre heures ou peut-être même quarante-huit heures, je n’en sais rien. Et pendant ce temps-là, je ne sais pas où elle est. Elle a disparu. Merde ! Sa voix se brisait à nouveau. — Pleure pas, mec ! — Ça va, ça va. Et il éprouvait une sorte de honte enfantine à ne pas pouvoir retenir ses larmes. — Elle va sans doute t’appeler, ou venir te chercher… Je sais ce que c’est de perdre quelqu’un. — Moi aussi, mais là… c’est différent. Elle a disparu et moi, je suis en prison. Ce n’est pas croyable ! — T’es pas en prison, mec. Juste en garde à vue. La prison, c’est autre chose. — Qu’est-ce que tu en sais ? Tu as déjà fait de la prison ? — Un peu, juste quelques semaines, pour une connerie de gamin. C’est loin. Mais pour toi, ça va s’arranger. Tu vas la retrouver, tu verras. Faut pas penser au pire. — Et toi alors ? Pourquoi es-tu là ? Qu’est-ce que tu as fait ? — Pas grand-chose. J’ai bu un peu trop hier soir. — Et tu as eu un accident ? La conversation prenait un tour presque surréaliste pour Jean-Gabriel mais elle l’aidait au moins à se détendre. La réponse venait, calmement : — Non, même pas. J’ai même pas de voiture alors. Juste fait trop de bruit après dix heures, vers trois ou quatre heures du matin quoi, et engueulé les flics. — Ce n’est pas si grave ! — Si, parce que quand je bois un peu trop, je perds mes nerfs. Je peux dire n’importe quoi. — Et pourquoi as-tu trop bu alors ? — J’aime trop comme tu parles, mec, sans rire ! « Pourquoi as-tu… » J’ai trop bu parce que c’était vendredi et j’avais fini un chantier. Alors on a arrosé ça avec les copains. Vendredi ! Samedi ! On était samedi soir. JG pensa que sa garde à vue risquait de se prolonger d’autant plus que c’était le week-end. Le commissaire principal, ou le commandant, se dérangerait-il un dimanche ? Il repoussa cette question et demanda à l’homme dont les yeux bleus, grand ouverts maintenant, guettaient ses réactions : — Tu fais des chantiers ? Il fallait parler d’autre chose, n’importe quoi, pour fuir ce cauchemar. Empêcher son imagination de divaguer. Oublier, au moins un instant. — Quelle sorte de chantiers ? — La route. Je fais des chantiers un peu partout. Cette fois, c’était la route, mais j’ai bossé aussi à La Hague ou sur des plates-formes pétrolières. J’ai fait de la mer aussi, sur des pétroliers, à Antifer, quand ça marchait encore. Mais ce que je préfère, c’est la route. « La terrasse, c’est la vraie noblesse », les pieds sur terre. T’as pas lu Travaux2 de Georges Navel ? JG dut concéder qu’il n’avait pas lu ce livre et ne connaissait pas cet écrivain. L’autre en parlait avec de la lumière dans le regard. — Tu devrais le lire. Moi, j’ai toujours ce bouquin avec moi. Je l’emporte partout, c’est carrément ma Bible. Terrassier mec, la terre, la réalité quoi ! La soirée s’avançait. On apporta un plateau à Jean-Gabriel et, personne ne s’étant manifesté pour lui venir en aide, il pensa qu’ils allaient passer la nuit tous les deux dans cette cellule. Yoann demanda : — Et moi ? Je mange rien, Brigadier ? — Toi, tu sors maintenant. Tu as eu le temps de dessoûler, non ? — Ça va, oui. J’ai dormi presque toute la journée. — Parfait, j’espère qu’on ne te reverra pas de sitôt. Et dis-toi que tu as de la chance qu’on n’ait pas très bien entendu ce que tu disais l’autre nuit à propos des flics… Yoann se leva de sa couchette et se tourna vers JG. — À quoi tu penses, mec ? Laisse pas courir ta tête n’importe où ! Reviens sur terre ! Et t’en fais pas, je suis sûr que tu vas sortir très vite – il ajouta avec un grand sourire – Salut JG, je serai ton seul copain taulard, tu verras ! Et rappelle-toi le proverbe breton : « En Bretagne, il ne pleut que sur les cons. » Et t’en es pas un, ça se voit tout de suite. Reste dans la réalité ! Kenavo. Il tendait la main et son visage s’éclairait encore. Jean-Gabriel l’attira à lui et ils se donnèrent une tape amicale dans le dos. Puis la porte se referma. Il y eut un sinistre bruit de clefs. Par la fenêtre, derrière les barreaux, on voyait maintenant venir la nuit. 1 Voir Brume sur la Presqu’île et La route de Rocamadour, même auteur, même collection. 2 Travaux de Georges NAVEL. Éditions Stock.
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