Le sang de mon père
Il y a des morts qui font du bruit.
Et il y a celles qui tombent sans cri, comme si le monde avait décidé d’avaler la scène pour ne pas avoir à s’en souvenir.
La mort de mon père faisait partie de la deuxième catégorie.
Je me rappelle l’odeur avant tout.
La terre humide, le musc des loups, la peur — cette odeur métallique qui ressemble à la rouille quand elle se mélange à la sueur. La lune était pleine, ronde, trop belle pour ce qu’elle venait éclairer. Elle pendait au-dessus de nous comme un œil froid, impartial, témoin muet.
On appelle ça un « combat de meute ». Un mot noble pour un m******e organisé.
Les anciens avaient parlé de “règles”, de “respect”, de “territoire”. Ils avaient dit que c’était nécessaire, qu’il fallait “régler ça comme des loups”. Comme si la violence devenait propre dès qu’on la ritualise.
J’avais 17 ans. Je n’avais pas encore appris à mentir avec mon visage.
Je me tenais derrière la ligne des femmes, les mains serrées à m’en casser les phalanges, le ventre noué comme si mon corps savait déjà ce que mon esprit refusait d’accepter : je ne repartirai pas avec le même père.
Il était là, devant moi, torse nu sous le froid de la nuit, couvert de symboles de guerre et de cicatrices anciennes. Sa respiration soulevait sa poitrine comme une mer calme… trop calme. Il me cherchait du regard parfois, comme pour s’assurer que j’étais encore là, que je tenais debout.
Je n’aurais jamais dû le regarder autant.
Parce que quand tu fixes trop longtemps quelque chose que tu aimes, le destin comprend où frapper.
En face, l’autre clan s’était avancé.
Ils ne parlaient pas. Ils n’avaient pas besoin. Leur silence avait le poids de la domination. La meute Alpha… pas encore “la plus puissante”, mais déjà trop forte, trop riche, trop sûre d’elle. Dans l’ombre, leurs guerriers portaient des masques rituels — pas pour l’honneur, non. Pour que personne ne sache exactement qui avait fait quoi, qui avait versé quel sang.
La lâcheté déguisée en tradition.
Le signal a été donné par un ancien. Une simple inclinaison de tête.
Et tout a basculé.
Les corps ont jailli, la transformation est montée dans l’air comme une vague brûlante. Je l’ai sentie avant de la voir : la magie animale, la chair qui change, la rage qui s’allume dans les veines. Les os craquent, les muscles s’étirent, les bêtes se réveillent. Les cris ont remplacé les mots.
Puis le bruit.
Le bruit des crocs contre la chair.
Le bruit des griffes dans la peau.
Le bruit du sang qui éclabousse la terre.
Je ne bougeais pas. Je n’étais plus une fille, pas vraiment. J’étais une statue faite de panique, coincée dans un rituel qui n’avait rien de sacré.
Mon père était un bon combattant. Il n’était pas le plus puissant, mais il était intelligent. Il esquivait, il calculait. Il cherchait à neutraliser plutôt qu’à détruire. C’était ça, sa faiblesse : il croyait encore qu’on pouvait gagner sans devenir un monstre.
Le loup qui s’est jeté sur lui était différent.
Plus grand. Plus lourd. Plus rapide. Comme si la nuit l’avait fabriqué exprès pour tuer.
Il portait un masque sombre — pas un masque de fête, non. Un masque de guerre, taillé dans du cuir noir, renforcé de métal. Juste assez pour cacher les traits… pas assez pour cacher la cruauté.
Quand il a frappé, je l’ai senti dans mon ventre.
Comme une lame invisible.
Mon père a reculé, a tenu bon. Ils ont roulé sur la terre. Mon cœur battait tellement fort que j’avais l’impression qu’il allait sortir de ma gorge, courir à sa place, le sauver. L’air sentait la bête et le sang.
Je me suis surprise à murmurer son nom.
Pas assez fort pour que quelqu’un entende.
Mais assez fort pour que l’univers le retienne.
Le loup masqué a planté ses crocs dans l’épaule de mon père. Mon père a rugi, a riposté, l’a repoussé. Un instant, j’ai cru qu’il allait s’en sortir. Un instant, j’ai cru que les histoires finissent parfois bien.
Puis le loup masqué a changé d’angle.
Un mouvement précis, chirurgical.
Et il a visé la gorge.
Il n’y a pas eu de duel noble.
Il n’y a pas eu de “chance” laissée.
Il n’y a eu qu’un choix : tuer vite.
Les crocs ont traversé la chair comme si elle n’existait pas. La gorge de mon père s’est ouverte. Le sang a jailli en une chaleur impossible. Il a vacillé, ses pattes ont glissé, et son corps — immense, puissant, celui qui me portait quand j’étais petite — s’est effondré dans la boue comme une montagne qu’on abattrait.
Tout s’est ralenti.
Je n’ai pas crié.
Je n’ai pas pleuré.
Je suis restée là, immobile, les yeux écarquillés, la gorge sèche, comme si mon corps avait décidé de m’abandonner pour survivre. Les larmes, elles, se sont coincées quelque part derrière mon crâne.
Le loup masqué a levé la tête.
Je l’ai vu regarder autour de lui, vérifier que personne ne l’observait trop.
Puis… ses yeux ont croisé les miens.
Et là, j’ai compris quelque chose d’atroce : il savait.
Il savait qu’il venait de me voler une partie de ma vie. Et il s’en fichait.
Ses yeux n’étaient pas ceux d’un guerrier. C’étaient ceux d’un propriétaire qui vient de signer un acte.
Un homme qui prend.
Un homme qui garde.
Un homme qui ne rend rien.
Je voulais graver son visage dans ma mémoire.
Mais le masque.
Le masque était parfait.
Pas de cicatrice visible.
Pas de trait identifiable.
Rien.
Juste l’obscurité et ces yeux.
La bataille s’est terminée vite après ça. La mort d’un chef change toujours le goût du combat. Ma meute a perdu l’élan. Les anciens ont ordonné la fin. La honte, la colère, les murmures… tout s’est mélangé.
Et moi, au milieu du chaos, je regardais mon père allongé au sol.
Les femmes se sont précipitées. Ma mère a couru, s’est jetée à genoux, a touché son cou comme si ses mains pouvaient recoller la vie. Les anciens ont parlé de “destin” et de “prix à payer”.
Je ne les entendais pas.
Je n’entendais que le bruit du sang qui s’infiltrait dans la terre.
Comme si la terre buvait mon père.
Comme si elle le faisait disparaître en silence.
Je me suis avancée, très lentement. Personne ne m’a arrêtée. Peut-être parce que dans notre monde, on respecte la douleur… tant qu’elle ne dérange pas le système.
Je me suis agenouillée près de lui.
Ses yeux étaient encore ouverts.
Mon père ne regardait plus le ciel. Il ne regardait plus la lune. Il me regardait moi, comme s’il avait voulu garder mon visage une dernière fois avant de partir.
J’ai posé ma main sur son front. Il était déjà froid.
Et dans ma poitrine, quelque chose a craqué.
Pas un os.
Quelque chose de pire.
Une partie de moi qui croyait encore à la douceur.
Une partie de moi qui croyait encore aux règles.
Une partie de moi qui croyait encore qu’un clan puissant peut être honorable.
J’ai senti la rage monter.
Pas une rage explosive, pas une rage qui crie.
Une rage qui se met debout, qui regarde le monde et qui décide.
Je me suis penchée vers mon père et j’ai parlé, tout bas. Une promesse pour les morts, ça ne se dit jamais trop fort. Ça appartient à la nuit.
— Je ne sais pas qui tu es… mais je te trouverai.
Je n’avais pas de preuve.
Pas de nom.
Pas de visage.
Mais j’avais mieux.
J’avais une direction.
Et j’ai ajouté, comme si je plantais ces mots dans la boue, comme si je les enterrrais avec lui :
— Je tuerai l’Alpha le plus puissant.
Parce que ce n’était pas juste une vengeance.
C’était une sentence.
Je me suis relevée, les mains tachées de sang.
Autour de moi, les anciens se rassemblaient déjà pour parler de paix, de compensation, de territoire à céder. Déjà, ils négociaient. Déjà, ils transformaient mon père en monnaie.
Le monde continuait. Comme toujours.
Et moi, je me suis tenue là, au bord du cercle, en silence… en regardant la meute Alpha se retirer dans l’ombre.
Le loup masqué a tourné la tête une dernière fois.
Je ne sais pas si c’était une provocation.
Ou un avertissement.
Mais ses yeux ont trouvé les miens, encore.
Et j’ai juré, cette fois sans mots :
Tu as gagné ce soir.
Mais je te prendrai tout, un jour.
La lune brillait au-dessus de nous comme si rien n’était arrivé.
Comme si la mort n’était qu’un détail.
Et dans ce calme horrible, j’ai compris la vérité la plus sombre :
Ce monde ne change pas avec les prières.
Il change avec le sang.