Chapitre 0_ Chambre 214
On croit que le silence d'un hôpital est apaisant. C'est faux. Le silence ici n'est jamais vide, il écoute.
00h14.
Le service est presque désert. Les lumières du couloir passent sous la porte de mon bureau en b****s pâles qui traversent le sol. Je termine un rapport. Une page, deux pages. Trois corrections. Je relis une phrase ensuite une autre puis referme le dossier.
Objet : Décès patient - Rapport final
Je reste quelques secondes sans bouger et finis par retirer mes lunettes. Mon regard glisse vers la vitre noire. Londres disparaît presque complètement la nuit. Seulement quelques lumières au loin et mon reflet.
Mon téléphone vibre, ce qui me fait immédiatement détourner les yeux vers lui. Mon regard change quand je vois le message d'un numéro inconnu. Je ne l'ouvre pas immédiatement et continue de ranger.
Le téléphone vibre une deuxième fois.
Puis une troisième un léger agacement me traverse le regard quand je décide enfin l'ouvrir. Deux mots y sont inscrits
" Encore tard."
Je fixe l'écran. Aucun nom. Aucun historique. Je verrouille immédiatement et range mes affaires avant de sortir dans le couloir vide. Comme toujours.
Le silence est rompu par le bruit de mes talons qui claquent le sol. Je marche mon badge autour du cou. Le bruit électronique des serrures me suit. Au bout du service, un tableau affiche les chambres occupées.
Mon regard passe dessus sans réfléchir puis se fixe un bref instant sur la chambre 214 qui indique une occupation. Je me fige sur place. Je connais cette chambre. Elle ne devrait pas être occupée. Je regarde encore.
Occupation : E. Vasseur
Mon ventre se serre légèrement. Impossible. Son transfert a eu lieu il y a des semaines. Je fais demi-tour jusqu'au poste il n'y a personne. Je consulte l'ordinateur. Aucun patient enregistré.
Mon regard se pose de nouveau sur le tableau. Chambre 14: Vide.
Je reste immobile avant de fermer les yeux une seconde.
- C'est sûrement la fatigue. Soufflé-je.
Mes pas redeviennent réguliers en me dirigeant vers l'ascenseur jusqu'au rez-de-chaussée. L'air est froid. Le parking est presque vide. Je marche jusqu'à ma voiture en cherchant mes clés avant de m'arrêter de nouveau et me figer.
Sur le pare-brise.Une feuille blanche pliée. Aucun nom. Je reste quelques secondes sans la toucher. Et me décide à la prendre. Une seule phrase y est inscrite. Écriture propre et régulière.
"Vous devriez arrêter de consulter les dossiers après minuit."
Je fixe le papier. Mes doigts se resserrent. Mon regard balai les alentours. Je regarde autour de moi.
Vide. Je retourne la feuille et tout en bas, une ligne.
" Question : à partir de combien de morts commence-t-on à parler d'habitude ? "
Je reste immobile. Le vent bouge légèrement le papier. Mon téléphone vibre de nouveau. Je regarde, un nouveau message vient d'être envoyé par le même numéro.
"Vous avez relu les trois rapports."
Je ne réponds pas. Un deuxième message apparaît.
"Celui de ce soir vous dérange plus que les autres."
Je verrouille l'écran et relève lentement les yeux. Et là, à travers les grandes vitres du bâtiment au quatrième étage. Une silhouette immobile. Debout devant une fenêtre.
Trop loin pour distinguer un visage.
Mais assez proche pour voir une chose. La silhouette lève légèrement la main. Comme quelqu'un qui dit bonsoir. Mon téléphone vibre une dernière fois ce qui me fait baisser les yeux.
" Bonne nuit, Docteure. Et ne vous inquiétez pas. Moi aussi je garde les dossiers."
Je reste immobile parce que pour la première fois je ne sais plus si je suis observée ou reconnue. Mais cette situation me fait vraiment peur.
Et tout ce que je sais, c'est que treize mois plus tôt, j'accueillais un nouveau patient.
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