La Chenard et Walcker
et la vicomtesse mélancoliqueEn cette Toussaint de 1901, quand la Chenard et Walcker de l’oncle Gaspard surgit pour la première fois dans leur vie, Sébastien, Matthieu et Blaise effectuent leur corvée hebdomadaire de nettoyage de l’aire et de l’étable. Ils ont déjà ramassé les branches mortes au milieu des giclées de pluie. Louis leur donne des ordres. D’un tuyau qui, derrière la maison, sort de la colline, l’eau glacée remplit leurs seaux. Ils les portent, courbés, en versent le contenu sur le sol pierreux, et balaient. Le grand frère fait marcher à la baguette « sa brigade ». « Il faut qu’on soit fier de la propreté d’ici. La vie nécessite ordre, discipline », lance-t-il du haut de ses dix-huit ans.
Soudain, ce bruit de moteur qui s’amplifie mais qui reste doux, tel un ronronnement. Une carrosserie beige qui brille et clignote entre les arbres à mesure qu’elle approche, et se gare à l’écart de la maison. Suspendant tous leurs gestes, ils ne sont plus qu’yeux devant cette machine magique tout juste sortie de l’usine.
Le vicomte Gaspard de Lavergne, ancien officier boulangiste, a organisé cette opération d’exfiltration clandestine des fils de son frère cadet jusqu’à son petit château de Coudert. Luc, dix-sept ans, a été son agent. Le grand dadais voue à l’oncle hobereau une admiration béate en raison de son manoir, de son élégante épouse, de ses deux pur-sang. Mis dans le secret de l’achat de la rutilante automobile, Luc a préparé l’opération. Il rêve tellement de « travailler là-haut où tout est plus beau, où on ne doit pas traire chaque jour ». Comme l’oncle est sans héritier, Luc s’en fait bien voir, pour, plus tard, sait-on jamais… Gaspard a envoyé son intendant chercher trois de ses neveux, une sélection arbitraire, faute de place dans la voiture. Sont pris Luc, dix-sept ans – mais pas son jumeau Georges ni Louis –, Sébastien, onze ans, et Matthieu, mais pas le petit Blaise, sept ans, toujours excessif et qui se roule par terre de colère. Dieudonné a été ignoré.
L’intendant conduit en douceur l’automobile sur les chemins pierreux ou boueux. Les quelques kilomètres se passent dans l’extase. Apparaît la grille rouillée. L’oncle les attend sous le tilleul centenaire. Il est un homme assez drôle et vif, de haute taille. Matthieu sait que son père se dispute avec lui. L’élégance un peu « chateaubrianesque » de sa mise, la flanelle claire, contrastent avec l’allure provinciale de Louis-Anatole, au costume taché et élimé. Gaspard envie son frère d’avoir des enfants et il aime à les recevoir. Ils ont droit derechef à une partie de croquet et à un tour à cheval – au pas pour Sébastien et Matthieu, au trot et au galop pour Luc –. Et, pour finir, ils sont introduits dans le salon où les attend un goûter servi par la vicomtesse Augustine, perdue dans ses rêves, aux traits doux, dont la beauté et l’élégance frappent Matthieu. Au fond du fauteuil Louis XIII, un prélat de rouge vêtu, au visage d’abricot ridé, aux mains fines bordées de dentelles, est assis en majesté, comme sorti d’un portrait de la Renaissance. Matthieu éprouve une répulsion. Quand vient le moment de devoir lui b****r l’anneau, il rejette le visage en arrière et sort du rang. Luc lui donne une bourrade. Mortifié, Matthieu b***e l’anneau à contrecœur mais ne veut plus écouter le prêche qui parle de mortifications. Il contemple les débris d’une tarte à la fraise sur l’assiette en Sèvres de l’homme d’Église, reliquats d’une gourmandise qui n’a rien à envier à la sienne. Le prélat les exhorte à revenir à la vraie religion, à ne pas aimer leur siècle, à ne pas croire au progrès et aux idées socialistes, à se méfier des parpaillots, des juifs – comme le capitaine Dreyfus – et des francs-maçons. Matthieu ne comprend guère ces diatribes mais n’aime pas leur ton. Heureusement que la tarte est délicieuse et que sa tante lui en ressert trois fois. Le prélat les emmène à la chapelle pour qu’ils récitent une prière d’expiation en latin.
Matthieu entend l’homme en rouge murmurer à la vicomtesse en le désignant ainsi que Sébastien : « Il faudrait dire à leurs parents de les envoyer au petit séminaire. Ces deux-là n’ont ni la poigne pour labourer ni la vaillance pour porter les armes. Ils feraient de bons prêtres. Quel dommage que votre beau-frère Louis-Anatole soit cet enragé de la Troisième République. » Tante Augustine ne répond rien.
Au moment du départ, elle se penche vers Matthieu : « Vous reviendrez me voir, toi et Sébastien ? Je vous ferai connaître quelque chose de plus gai. Des chansons. » La mauvaise humeur quitte d’un coup Matthieu, sous le charme de cette voix.
La voiture conduite par l’intendant glisse sur l’allée, franchit la grille, descend des collines abruptes au milieu de la rocaille, traverse la forêt sombre. Merveille de se laisser bercer dans ce luxe de cuir qui sent bon, de humer le vent par les fenêtres ouvertes. Mais Matthieu se sent triste. À Treillade, leurs parents les attendent dans tous leurs états. Luc est emmené à part dans l’étable et encaisse la colère de Tonnerre. Matthieu ne comprend pas bien pourquoi…
Son père ressort de l’étable, il accompagne sa mère pour une promenade, lui tient le bras. Il est à la fois raide et solennel, prévenant pour éviter qu’elle ne trébuche, et tendre d’une façon bourrue.
2 Blanche
et le clan
des Lavergne