L’oncle Amédée
et les deux « nègres »Peu après, une autre réalité du siècle nouveau, qui aura des effets sur sa vie, ses préoccupations, sa personnalité, se présente pour Matthieu un soir d’orage d’août : l’Afrique pénètre en Auvergne avec les deux « nègres » de l’oncle Amédée. C’est comme ça, pas autrement, qu’on dit dans ce pays reculé !
Le tonnerre gronde. L’été est maussade, les paysans inquiets que le foin pourrisse avant d’être ramassé. Comme chaque soir, les plus grands des frères ont ramené les vingt-cinq vaches et sont affairés à les traire dans l’étable. Tonnerre est absent. Chapeau vissé sur son crâne chauve, lissant sa large moustache, sirotant un verre de suze, le père de Matthieu tape la belote au bistrot de la Bonne Fortune devant l’église.
Dans la salle sombre, la soupe frémit dans la marmite de cuivre sur le fourneau de fonte. De son pied droit, Blanche actionne sans y penser une pédale qui fait tourner le rouet pour filer la laine. Cela fait un bruit régulier et doux. Elle doit se dépêcher car les tricots manquent pour l’automne. Deux lampes à pétrole attirent les papillons de nuit. Autour d’une flambée dans le cantou, les plus jeunes, Marie, Matthieu, Sébastien et Blaise, jouent avec les chatons et se chipotent en chuchotant pour ne pas réveiller grand-tante Agathe endormie dans son fauteuil.
Sur le chemin empierré qui monte vers la maison, des claquements de sabots résonnent et des crissements d’essieux grincent. C’est totalement inhabituel. Des chiens aboient.
Blanche qui allaite André se penche à la fenêtre, reconnaît la diligence du père Serre qui normalement fait étape au village et ne prend jamais la côte jusque chez eux. Le cocher à la barbe poivre et sel décharge une malle et remonte sur le siège, fouettant ses deux chevaux bais pour leur faire faire demi-tour. Blanche ne peut distinguer qui arrive. Une ombre d’angoisse se lit sur son visage. Trois coups sont frappés avec le marteau de la porte. Tante Agathe entrouvre un œil hagard.
« Amédée, mon oncle ! » D’une joie presque insolente, ce cri retentit puis s’arrête, étranglé par l’émotion. Quelqu’un, après Magda, vient bousculer son quotidien. Un air étranger entre en bourrasque.
Sur le seuil, une silhouette si dégingandée qu’elle en est drôle se détache du rideau des arbres convulsés. Un visage émacié arbore un grand sourire qui découvre des dents gâtées, un regard pétillant qui scintille et pénètre. Derrière elle, deux figures emmitouflées dans des manteaux élimés, dont on distingue les yeux de braise inquiets et la peau cuivrée.
L’oncle Amédée, une légende ! Matthieu ne l’a jamais vu. Il est l’original, l’oncle de sa mère, le missionnaire, l’Africain, le « père blanc » parti convertir les « indigènes », les « nègres » dans « l’Empire français ». Même Tonnerre qui se moque de tout curé n’a pas caché une certaine admiration en parcourant une de ses longues lettres couverte d’une écriture cursive à l’encre violette : « Je dois dire, Blanche, ton oncle, il a le courage et il fait aussi honneur à notre belle langue française ! »
Alors que l’orage éclate dans un fracas assourdissant, le prêtre, au visage cuivré et ridé comme un vieux fruit, débarrasse de leur manteau le garçon et la fille, leur glissant des mots dans une langue qui sonne aux oreilles de Matthieu comme un étrange gazouillis d’oiseaux. Une sœur et un frère, de seize ans et quatorze ans peut-être, sont pétrifiés par autant d’yeux qui les fixent dans la pénombre où déferlent les ombres chinoises du feu. Ils semblent n’en plus pouvoir. Ils baissent la tête, craintifs. Peau d’ébène, yeux de velours, ils portent des blouses de coton déchirées et colorées de teintes chaudes. Matthieu a lu avec passion et une pitié enfantine ce qu’on écrit alors dans une revue illustrée sur cet empire, dont les cartes affichées à l’école vantent l’immensité, où de bons Blancs éduquent de bons indigènes quasi nus. Il a rêvé devant les gravures où les chasseurs armés de lances encerclent de terribles lions.
« Dieudonné et Félicité », présente l’oncle. « Le voyage a été dur et long, ils ont perdu leur famille, ils ont besoin de votre chaleur, ils comprennent mal le français. » Blanche s’approche d’eux, leur prend d’abord les mains puis les serre contre elle sans un mot. Blaise et Sébastien se sont cachés l’un dans un placard, l’autre derrière sa mère. Marie observe, sans bouger, le regard critique. Matthieu s’approche et vient serrer sans hésiter ces mains au dos noir et à la paume rosée. Le sourire gêné qu’il arbore a un effet immédiat sur le jeune Africain : « Toi c’est quoi ton nom ? Moi c’est Dieudonné. » La voix chantante, sonore, accentue chaque syllabe. Il le regarde intensément, le priant de l’adopter en frère. C’est aussitôt fait.
Amédée les a recueillis sur le bord d’une piste au sortir d’un village brûlé, dans le centre de l’Oubangui-Chari, leur dira-t-il. Ils ont survécu à un m******e. Le fils et la fille d’un roi local.
Louis, Georges et Luc reviennent de l’étable, ruisselants de pluie. Ils s’immobilisent. À travers la porte restée grande ouverte, les éclairs strient le rideau d’arbres, et les branches des frênes s’étreignent. Matthieu sait ses frères rudes comme le basalte, coléreux comme l’orage, têtus comme des ânes. « Qui sont ceux-là… ? » Le dégoût/incompréhension durcit leurs traits, et leurs yeux s’abritent derrière le rideau borné du refus. « Mes respects, mon oncle, mais pourquoi, pourquoi, excusez-moi, de quel droit les amenez-vous ici ? », bégaie Georges d’une voix précipitée. Le regard de l’oncle Amédée se fait méprisant et triste. Alors, avec toute son autorité de vieil homme, il leur demande de faire un geste ou de sortir. Mais ils restent à hésiter, immobiles, campés, d’un air de dire : « Nous sommes ici chez nous et ce sont eux qui doivent sortir. » Louis est le premier à s’amadouer, impressionné par le regard de l’oncle. Il leur tend une main puissante d’aîné, d’adulte déjà. Ses frères s’assoient sans rien dire, tournant le dos, tendant leurs visages et leurs doigts vers le grand feu.
« Je vais installer l’oncle, avec Dieudonné et Félicité, dans votre soupente. Et vous allez enlever vos affaires », ordonne Blanche en colère. « Mais Maman, où irons-nous ! C’est incroyable, voilà que vous nous chassez pour ces nègres ! », s’exclame Georges, hors de lui. Luc maugrée : « Ils peuvent bien aller à l’étable, ils ne savent pas de toute façon ce qu’est un lit. » De fureur, humilié, il s’en va sous la pluie, suivi de son jumeau.
Bernadette entre en courant dans la pièce. Du haut de ses trois ans, elle jette un regard interdit sur les deux jeunes indigènes vêtus de leurs longues blouses déchirées aux motifs colorés, ses prunelles affolées allant de l’un à l’autre : « Maman, pourquoi le garçon et la fille en chocolat sont-ils en chemise de nuit ? »
Alors Dieudonné, qui n’avait plus dit un mot depuis qu’il avait salué Matthieu, éclate d’un rire sonore qui semble faire trembler les objets sur les meubles. Il se gondole, se plie en deux, et prend la petite fille qui a très peur dans ses bras. Il semble pleurer de rire.
Cette bonne humeur de Dieudonné se confirmera. Les jours et semaines suivantes, Matthieu va l’observer, fasciné par la force de sa voix, la couleur de sa peau, cette respiration d’ailleurs. Il est triste dès qu’il le voit s’isoler, abattu et maussade. Il voudrait le faire rire à nouveau et voir les objets trembler. Dieudonné parle maladroitement le français, mais sa sœur n’en connaît que quelques mots. Ils parlent en sourdine en makecheri. « Leur langue », dit l’oncle.
Matthieu a de la peine pour la fille. Elle semble sans cesse chercher autour d’elle les siens qu’elle ne trouve pas. Louis, George et Luc ne décolèrent pas. Ils s’en vont par le village, répétant que « les nègres doivent se débrouiller ailleurs », qu’« on n’a pas les moyens de nourrir des bouches inutiles ». Ils font nettoyer chaque semaine à Dieudonné la fosse à purin. Une fois, ils l’y jettent et rient quand il en sort. Mais Dieudonné ne leur répond pas, ne semble guère y faire attention, leur témoigne ce que Matthieu comprend comme du mépris. Ses amis, ce sont les petits. Il leur raconte des histoires de crocodiles et d’hippopotames sur le fleuve Oubangui, tandis que Félicité chante en sourdine sur le muret une mélopée, toujours la même. Blaise et Bernadette viennent se blottir contre elle pour la réchauffer.
En septembre, l’oncle Amédée est cloué au lit par une crise aiguë de malaria. Son sourire sur l’oreiller fascine Matthieu à travers la porte ouverte du premier étage. Le médecin déconseille le retour en Afrique.
Un jour d’octobre, alors que Matthieu est à l’école, l’oncle, guéri, part à Clermont. Matthieu saura plus tard qu’il a fondé avec d’autres prêtres une maison d’accueil pour des prostituées. Les deux « nègres » restent à Treillade, privés de la tutelle du vieil homme qui les a amenés d’Afrique.