« Le camp de Blanche »Des plus jeunes, elle se sent plus proche. Les six cadets de la fratrie sont très différents des aînés qui sont plus durs à cuire et rigides, peut-être parce qu’ils ont connu leurs sévères grands-parents. On dit : le « camp de Blanche » et le « camp de Tonnerre ».
La jeune femme réservée s’est transformée en une maîtresse femme, après les décès, en quelques années, de son beau-père hostile et de sa belle-mère autoritaire qui régnaient sur eux depuis leur château, passant inspecter l’un la ferme, l’autre les chambres, faisant la chasse à toute transformation et à tout relent de péché ou d’idée moderniste.
Subrepticement, après leur mort, Blanche a apporté une à une des décorations d’ailleurs dans la maison austère, imposé ses idéaux aux plus jeunes, avec ténacité : apprendre à rendre grâce, à espérer et à voir « le Royaume » dans sa splendeur et partout. Mais aussi savoir résister avec lucidité et force au « Prince de ce monde » qui le divise et le démolit de l’intérieur. Alors que ses beaux-parents avaient décidé que Louis reprendrait l’exploitation, que Luc serait officier, que Georges entrerait au séminaire, qu’Amélie se marierait à un hobereau, Blanche demande à chacun d’eux : « Qu’est-ce qui t’attire comme métier, que veux-tu faire de ta vie ? » Elle les laisse être, à la grande contrariété de Louis-Anatole. Pour celui-ci, les destins sont définis par les nécessités de la succession et par ce que les parents décèlent d’un caractère, dès le plus jeune âge. Rien n’y peut changer.
Blanche a ainsi imprimé sa marque très particulière à la maison – marque étrangère, marque différente, marque protestante, marque méridionale, marque libre –. Ses aînés l’aiment mais ne la comprennent guère. Ils se taisent, haussent les épaules parfois comme leur père.
Dans la « deuxième couvée », il y a la petite Bernadette. Elle est drôle, enjouée, chante, et fait tout généreusement, spontanément. Elle est celle qui ne donne pas de soucis. Elle ressemble le plus à Blanche, dans les traits, le regard, l’allure, mais avec le sérieux en moins, juge Matthieu.
Et puis il y a la frêle Marie qui est le contraire de Bernadette et se promène mélancoliquement avec sa poupée contre son cœur et plus tard le chapelet au poignet. Elle ne dit presque rien, semble à certains moments heureuse comme si des anges lui parlent, d’autres fois au contraire tendue, égarée. Elle est affligée d’un léger bec-de-lièvre. Il eût fallu aller à Paris pour le lui faire enlever. Des garçons du village disent à Matthieu qu’elle est laide. Il en vient aux mains. Pour Matthieu, sa sœur a sa beauté, intérieure. Un jour, une voisine qui veut montrer sa sollicitude dit à Blanche qu’elle ne peut continuer à porter « seule cette croix » et doit envoyer Marie dans une maison où l’on soigne « celles qui n’ont pas toute leur tête ». Blanche ne lui adressera plus la parole. Matthieu se souvient de la manière dont elle l’a raccompagnée et claqué la porte sur elle. Marie aime les tâches de la maison, cirer, dépoussiérer, faire luire. Ses phrases sortent rares de ses lèvres, et Blanche les recueille précieusement. Elle rêve de devenir religieuse et pense à Bernadette de Lourdes qui a eu la grâce de voir la Mère de Dieu lui parler. Le carillon de l’église la met en joie. La minuscule église romane de Treillade est certes fragile et glacée, l’eau suinte le long des piliers ou se transforme en stalactites mais elle s’enorgueillit d’un des plus beaux carillons de toute l’Auvergne, que l’on entend loin dans la vallée pour les fêtes.
Un autre phénomène est le grand Sébastien, mince échalas aux yeux cernés. Il atteint un mètre quatre-vingts dès ses quinze ans, n’aime pas les travaux de force, ressemble par ses traits doux à une fille, s’absorbe dans des lectures et des rêveries allongé dans le foin. Il n’aime rien tant que se déguiser. À dix ans, il a été sévèrement bizuté par des camarades de classe qui le traitaient de « femmelette » et d’« inverti ». Ils l’ont poussé dans la rivière au printemps. C’étaient ceux de la b***e à Émile. L’eau était encore glacée. Sébastien en est ressorti avec une pneumonie. On murmure aussi qu’il aurait été maltraité par l’homme des bois, ce vagabond qui vit dans une cahute et qui hurle des incohérences. Et que, à cause de ça, Sébastien ne réussit pas à devenir un homme. À ce vagabond surnommé Tiorca on fait porter toutes les infortunes, en ce monde baigné de magie. Satanée magie qui imprègne l’univers religieux comme l’univers laïque.
Et puis Blaise, le petit Blaise, court de taille, qui énerve Blanche, car il crie beaucoup et fort. Il est dévoré par son énergie, et voudrait battre tout le monde avant même d’avoir grandi. Lui dont personne ne s’occupe vraiment, a la réputation d’être une teigne. Il est souvent vexé et devient cramoisi quand il perd au jeu, provoquant des bagarres. Il est aussi celui qui, quand il s’est bien donné, se jette dans les bras de tout le monde et s’endort en confiance, pouce dans la bouche, n’importe quand et n’importe où. Il est désireux d’être pris au sérieux, ses bras nerveux désirant tant être utiles, et son regard franc et complexé être reconnu.
Enfin il y a le héros de cette histoire : Matthieu, jeune faon, n’a pas une allure comme les autres. Pas haut de taille, frêle, il porte fièrement une tête toute fine, de longs cheveux et un drôle de long cou qu’il penche de droite et de gauche, planté sur des épaules étroites légèrement voûtées. Ses yeux frappent tantôt par leur vivacité malicieuse tantôt par un rêve fort triste. Matthieu est nerveux, souple comme une anguille, courant comme un cabri, riant comme un grelot, faisant des pantomimes, marchant sur les mains, imitant les oiseaux et les voix des hommes. Dès qu’il va dehors, il entonne des chansons en patois, des chansons françaises. Sa voix est comme enrouée, voilée, nasale, ce qui le distingue des autres. Il a résolu un jour de ne plus jamais pleurer, d’être comme un soldat même quand il a très mal. Ce stoïcisme n’empêche pas l’humour. Il fait rire la vieille grand-tante Agathe, la soulève par la main et l’accompagne pas à pas pour un petit tour sur l’aire. Des larmes quasi invisibles coulent de joie lentement sur les joues ridées.
S’il aime déraciner les arbres avec son père et monter dans les branches, il s’échappe plus souvent vers son lieu secret : il a son temple de verdure, au bord d’un petit gouffre où il écoute le bruit de l’eau, lit et s’essaie à ses premiers alexandrins à la Rostand (son modèle absolu est Cyrano, le preux chevalier moqueur et habile au fleuret). Des sonnets où les ruisseaux dévalent les pentes, où les crépuscules incendient l’horizon. La nature à ses yeux est somptueuse et vivante par tous les temps. Et tout le monde devrait arborer le sourire jusqu’aux oreilles de l’oncle Amédée pour célébrer cette beauté et donner de la joie. Il n’a que mépris pour les grognons et les fourbes. Il semble se moquer du vulgum pecus et le toiser. Si quelqu’un lui fait un mauvais coup, il le raye de sa liste. Si un autre humilie un des siens, comme Marie ou Sébastien, il veut les venger. Par contre, à chaque fois qu’il s’adresse à ceux qu’il aime d’instinct, ceux qui donnent de la clarté au monde, même tamisée par les peines, c’est courtoisement et drôlement, presque timidement. Avec lui-même, il est sans concession, voire dur : il apprend ses devoirs par cœur, préfère ne pas dormir que de ne pas les savoir à fond, jette ou déchire ce qui est imparfait, reprend à zéro. Peut-être suis-je comme Maman, perfectionniste, et Maman a toujours raison, se dit-il alors pour s’apaiser. À l’extérieur, surtout ne pas se montrer pédant : il cherche à terminer tous ses propos par une boutade, une question, une comparaison inattendue, un mot d’esprit. Un de ces mots qui ne ferment jamais, qui remettent chacun à sa place, qui relativisent avec philosophie et humour, qui maintiennent la grâce de l’instant.
Un jour il demande à Blanche : « La vie n’est-elle pas belle pour toi, Maman, toi qui crois au Paradis, au Royaume ?
— Il y a la beauté, la nature, les visages aimés mais aussi des blessures », répond-elle.
Pourquoi a-t-elle tant la foi, pense alors son fils. Et de ce moment-là, un doute s’insère dans cette belle promesse. Est-il nécessaire de croire pour bien vivre et rendre les autres heureux ?
Pour son intelligence précoce, Matthieu est craint et assez isolé. Son originalité insolite, sa fermeté qui se laisse juste ressentir, son talent de mime moqueur suscitent la jalousie, et comme son frère Sébastien, il ne joue pas au ballon, ou presque pas. Il est vulnérable à sa manière. Cachant sa susceptibilité sous l’humour, il se sent parfois terriblement en colère. Il a peur des autres, surtout de l’esprit grégaire, et finalement a peu confiance en sa capacité d’être bon. L’arrivée de Dieudonné, de six ans son aîné, vient de changer sa vie. Dans ce garçon qui ne sait pas lire mais porte en lui l’intuition de la nature, Matthieu a senti immédiatement un ami, solide. C’est d’un modèle de force et de patience qu’il s’imprègne.
3 Une jeunesse auvergnate