La musique de l’Oubangui-Chari

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La musique de l’Oubangui-ChariChacun à leur rythme, Dieudonné et Félicité vont se faire adopter. Blanche les traite avec affection tout en maintenant une distance. Elle les intimide. Dans son for intérieur elle se tourmente, pensant à leurs épreuves qu’Amédée lui a laissé entrevoir. Épreuves morales et psychologiques qu’elle visualise – le village brûlé, les parents tués devant leur case, la faim, la soif, la maladie, l’abandon au bord de la piste, au milieu des cohortes de fugitifs –. Souvent, observe-t-elle, Félicité se refuse à parler, ou n’y parvient plus. Blanche écoute un bref récit, toujours le même, avec les quelques mots que Félicité a à sa portée : Amédée est arrivé le matin après la nuit de peur ; son frère a paru mort au père blanc mais Amédée a vu qu’il vivait encore. Il l’a ranimé, lui faisant un massage cardiaque. Ils ont marché vers la petite ville où ses parents allaient au marché… Ce Dieudonné, en apparence d’excellente santé, large et fort, de quelle maladie souffre-t-il, se demande Blanche, et que faire s’il tombe inconscient de nouveau ? Il n’y a pas de docteur à la ronde. Elle les aime tous deux mais d’une façon différente des autres. Ils ont leur place à eux, leur histoire, leur passé. Par respect pour la vie qu’ils ont eue avant, elle n’a pas à être familière, à s’imposer comme une mère qui prétendrait tout savoir. Les deux frère et sœur de l’Oubangui-Chari apportent dans la maisonnée comme un chant d’ailleurs. Au début ils mangent avant et à part, mais au bout d’un mois rejoignent la table familiale. Une table, où selon la règle d’alors, les plus petits demandent la permission pour prendre la parole. Ils s’assoient à la gauche de Tonnerre qui se fait protecteur et reprend ses fils aînés quand ils se moquent d’eux : c’est-à-dire, à chaque occasion. Félicité montre une douceur particulière avec les petits et une bonne volonté à toute épreuve. Elle est toujours d’accord pour aider comme si elle n’avait pas la force de refuser. Elle reste des heures sur le muret de pierres sèches. Parfois, elle semble saisie de peur et chercher quelqu’un autour d’elle. Le regard de Blanche s’alarme, comme le fait deviner un clignement trop rapide des yeux, alors même qu’elle cherche à lui sourire. Bernadette, saisissant l’instant, s’arrête de gambader et vient poser sur Félicité son beau regard profond, et ce regard sait parfois apaiser Félicité qui la prend alors sur ses genoux. Pour un temps. Un matin, Bernadette est venue déposer à côté d’elle sur le muret deux dessins très colorés sur deux feuilles de cahier, qui disent ce qu’elle a compris de la situation. Sur l’une, un soleil noir aux rayons d’or surplombe une maison voguant au milieu du ciel bleu, et, sur l’autre, une lune blanche émet de la lumière dans une nuit sombre, éclairant la même maison aux fenêtres vivement éclairées… Dieudonné s’acclimate mieux, peut-être parce qu’il est plus jeune. Il fait des progrès rapides en français et dépasse déjà de sa taille ceux de son âge. Il aime couper les arbres, débroussailler des après-midis entiers. Il doit se dépenser à tout prix quand le souvenir du village brûlé, des parents disparus dans la fumée et les cris remonte en lui, intolérable. Mais il ne montre rien. Tout au plus se ferme-t-il et ne raconte-t-il plus ses histoires de crocodiles et de lions aux enfants. Quand il fait très chaud, Matthieu, Blaise et Sébastien se demandent où il va les matins très tôt. Ils suivent ses pas. Le garçon du fleuve… refait ce qu’il a toujours fait, plongeant dans l’eau profonde du lac voisin pour attraper des poissons. On le surnomme le poisson au village. Il enseignera aux garçons de la famille comment nager. Des gars du village viendront aussi lui demander comment faire. Sa popularité s’accroît encore grâce au ballon, alors que les Auvergnats n’ont pas encore d’équipe au championnat. Il est un as du dribble, à la grande admiration de Blaise, et joue dans l’équipe locale. Dans tout le canton, il est « le n***e au ballon ». Il s’énerve quand on triche. On lui demande même d’être arbitre d’un match entre Condat et le bourg voisin de Marcenat. C’est un évènement rapporté dans le journal. Une nuit d’été, ayant fabriqué deux tambours avec des peaux tannées, il invite ceux qui sont devenus ses amis à se rassembler près du lac. Dansant, se déhanchant de tout son corps, en transe, il bat frénétiquement ses deux tambours sur un rythme endiablé. La majorité des jeunes de la contrée l’évitent encore. C’est que pour beaucoup de leurs parents – et la danse de la nuit n’a rien arrangé – Dieudonné attire certes la sympathie mais il n’a pas la même odeur, n’a pas été nourri des mêmes plantes ni imprégné du même air pur que leurs fieux. Il doit avoir gardé dans ses poumons l’air fétide de ces tropiques, dont on entend parfois que meurent les Blancs en Afrique, et risque donc de leur amener « les fièvres et les maladies ». Le son des tambours pénètre même dans la maison des Lavergne au Noël suivant. Lui et sa sœur chantant en makacheri, leur langue du Haut-Oubangui. C’est un moment magique et bref après la messe de minuit. Dieudonné explique que ce sont des airs qu’on entend pour Noël dans l’église en bambou de leur enfance, là-bas près du fleuve. Félicité, se trémoussant et se déhanchant, paraît pour la première fois heureuse. Devant Tonnerre assis à l’écart, dans l’ombre, tous se rassemblent autour de la crèche de la Nativité et entonnent « Les anges dans nos campagnes ». Dieudonné et Félicité, qui ont entendu sans le comprendre ce cantique, le fredonnent eux aussi. Le Nouvel An passe et Blanche s’efforce de leur inculquer l’écriture, la lecture et le calcul pour qu’ils puissent aller en classe à la rentrée suivante. Mais Dieudonné n’écoute pas, tout distrait par la nature et le ciel, ou taillant avec soin une énième branche. Il ignore la feuille remplie de ces petits bâtons de l’écriture qui ne signifient rien pour lui. Félicité s’applique à écrire mais ne réussit pas à identifier et reproduire les mots. Après un temps, Blanche paraît abandonner l’idée qu’ils puissent rejoindre un jour l’école. L’oncle Amédée – dans toute la contrée, on le surnomme « Balthazar », comme le roi mage venu d’Afrique – revient de temps à autre de Clermont dans la diligence du père Serre. De plus en plus maigre à chaque visite, il est leur « grand-papa ». Ils sont différents alors. Plus graves aussi. À lui seul, ils se confient en makacheri, cette langue pleine de i. À le voir ainsi leur parler patiemment, longuement, tendrement, pour Matthieu, il est « le saint », celui par lequel la grâce et la joie arrivent. Pour se rapprocher de lui, Matthieu a pensé à lui lire ses poèmes. Yeux mi-clos, injectés de sang, usés d’avoir absorbé longtemps les lumières les plus éblouissantes comme les plus obscures, le vieil oncle apprécie : « C’est limpide, mon petit, comme les ruisseaux d’ici, ça clapote et ça chante, c’est un peu du Verlaine. Tu connais Verlaine ? Je te le ferai lire. »
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