Chapitre 1
L’investiture« Il disait : “Le problème du mariage, c’est qu’il meurt toutes les nuits après l’amour et qu’il
faut le reconstruire tous les matins avant le petit-déjeuner”. »
L’Amour aux temps du choléra, Gabriel Garcia Marquez
Ce 16 mai 2007, le printemps ferait presque pâlir les plus belles journées d’été. Les immenses fenêtres de nos bureaux, situés dans un immeuble ostentatoire de l’avenue des Champs-Élysées, sont grandes ouvertes. Nous les gardons habituellement fermées à cause de l’intense circulation qui règne sur ce qu’on appelle la plus belle avenue du monde, mais aujourd’hui est un jour spécial pour la France.
Celui que l’on surnomme le petit nerveux, le nain aux talonnettes, a recueilli quelques jours plus tôt une majorité de votes au suffrage universel. En cette lumineuse journée de mai, Nicolas Sarkozy devient le septième président de la Cinquième République.
Tous mes collègues sont à la fenêtre, attendant le cortège présidentiel qui va passer dans quelques minutes.
Sauf moi.
Dans quinze jours, précisément, je vais avoir trente ans et je suis enfin décidée à lancer ma procédure de divorce. Trente ans, c’est pour moi l’heure du premier bilan. Je ne sais pas combien de temps durera ma vie, mais j’ai la vertigineuse sensation qu’elle n’a pas encore vraiment commencé.
Du moins, elle ne me plaît plus et je suis déterminée à en infléchir la trajectoire.
Mariée trop tôt, devenue maman dans la foulée, j’ai brûlé les étapes et oublié de franchir les seuils nécessaires à ma maturité affective. Ce que je désirais à vingt ans n’est plus valable à trente. Je présume que ce sera encore différent à quarante. En somme, un schéma qui se reproduit des milliers de fois.
Tout vouloir faire trop vite sans être forcément prêt nous condamne à payer cher nos erreurs par la suite.
On écoute durant toute notre existence les autres nous raconter leurs mésaventures, on compatit, on se dit « Oh le pauvre » ou « Moi, cela ne m’arrivera jamais ». Bien sûr…
Mais pourquoi ne tirons-nous aucune leçon des mauvaises expériences de nos semblables ? Je ne suis visiblement pas encore assez mûre, du haut de mes presque trente ans, pour savoir que l’on doit fabriquer ses propres moments de vie, bons ou mauvais. Essayer, chuter et recommencer. Il ne sert à rien de vouloir échapper à son destin, paraît-il. Si ce n’est que j’ignore encore que c’est moi qui m’apprête à chuter. Encore plus bas.
J’entends tinter la sonnette de la porte d’entrée de nos bureaux. Je me lève paresseusement pour aller ouvrir tout en me demandant qui ça peut bien être, puisque personne n’est autorisé à circuler sur les Champs-Élysées avant le passage de notre nouveau président.
« Bonjour, j’ai rendez-vous avec Élisa Basquez », m’annonce un jeune homme d’une trentaine d’années, de taille moyenne, qui doit d’ailleurs, lui aussi, porter des talonnettes.
C’est la journée des nains, ne puis-je m’empêcher de songer tout en informant ce visiteur d’une erreur probable.
« C’est impossible ! Élisa est en Angleterre aujourd’hui. À moins que vous n’ayez une visioconférence prévue ?
– Ah non ! Elle m’a encore confirmé ce rendez-vous la semaine dernière. Cela fait des mois que nous devons nous voir et elle me sort à chaque fois une excuse de dernière minute. Cette-fois-ci, j’étais persuadé qu’elle allait s’y tenir. Elle est quand même terrible, Élisa ! Mais au fait, mon nom est Thomas Narcise, poursuit-il en me tendant sa longue main aux ongles impeccables. Enchanté.
– Ah, c’est vous, Thomas ! Je suis Juliette, nous nous parlons souvent au téléphone. C’est moi que vous harcelez quand vous souhaitez avoir des informations en avant-première sur nos projets !
– Mais oui, bien sûr ! JU-LIETTE. »
Je sens alors son regard aux sourcils épilés me scanner pour en déduire toutes mes mensurations. Je m’attends à ce qu’il me dise dans quelques secondes que je suis taillée en huit, ou peut-être en H. Tout ce qu’il veut, pourvu que ce ne soit pas en bouteille d’Orangina. Je m’attends presque à ce qu’il me demande de faire un tour sur moi-même pour pouvoir scruter l’intégralité de mes courbes de presque trente ans.
Mais je me préfère de face. Le verso, c’est une autre histoire.
« C’est incroyable, ça ! enchaîne-t-il. Incroyable ! Je n’en reviens pas. Je ne vous imaginais pas du tout comme ça ! »
Moi non plus, je ne l’imaginais pas du tout comme ça ; petit, un peu grassouillet, un air très féminin. Je lui réponds d’un air moqueur, en haussant les sourcils à mon tour : « Ah bon ? Vous m’imaginiez comment, alors ? »
Nous avançons dans l’open space. Quelques collègues ont fini par rejoindre leur poste, d’autres fument à la fenêtre en profitant des rayons de soleil qui réchauffent leurs pensées.
L’ambiance de travail est tout de même très agréable dans ces bureaux. Surtout quand Élisa n’est pas là. Élisa, c’est le petit bout de femme à la tête de notre société d’investissement immobilier. Un mètre cinquante de dynamisme et de volonté. Toujours vêtue de noir, osant parfois un chemisier de couleur, elle incarne la sobriété même. Mais il ne faut pas s’y tromper ; elle est impitoyable et dotée d’une force de caractère sans égale.
Nous l’admirons d’autant plus qu’elle a grimpé les marches une par une avant d’arriver au sommet puisqu’elle a intégré la société en tant que secrétaire de direction. Des rumeurs ont bien entendu couru sur cette ascension fulgurante, mais je pense qu’elle doit tout à son talent. C’est une bosseuse qui mouille la chemise.
Un silence étrange règne sur l’avenue, la circulation n’a pas dû encore être rétablie. L’approche de l’été semble faire naître de nouveaux désirs dans la tête de mes collègues. Je les sens tous songeurs, lointains, avec des envies d’ailleurs. Un vent de liberté fait claquer les fenêtres.
Camille se lève pour fermer celle qui se trouve dans le couloir où Thomas et moi nous nous tenons.
« Bonjour, moi c’est Camille », annonce-t-elle en se dirigeant vers Thomas, un air amusé flottant sur ses lèvres carmin.
Camille est notre responsable des ressources humaines. Une fille jeune, charmante et rigolote, souvent gaffeuse, avec laquelle je m’entends très bien.
Nous allons souvent boire des mojitos ensemble, le vendredi soir, après le boulot. Après cinq ou six verres, elle m’avoue envier mes seins, moi ses fesses, et nous tombons dans les bras l’une de l’autre en promettant de nous faire mutuellement don, un jour, d’une partie de notre anatomie. Elle me dit souvent qu’elle va prendre la pilule, bien qu’elle n’en ait pas besoin, pour essayer de gagner une taille de bonnet. Camille est en quête de l’homme idéal depuis presque toujours ; c’est notre Bridget Jones.
« Bonjour, Camille ! Décidément, c’est le paradis, ici ! Une jolie fille dans chaque recoin ! », s’esclaffe Thomas, manifestement ravi.
Par pitié. Technique de drague aussi vieille que l’arrière-grand-mère de Cléopâtre. Sortez-le.
« Oui, c’est ça, c’est le paradis ici, Thomas ! répond Camille, taquine. Qu’est-ce qui vous amène chez nous ? Il me semble qu’on ne se connaît pas ?
– Effectivement, je n’ai pas eu le plaisir de vous rencontrer avant. »
Ne bougez pas, je vais vomir.
« Je disais justement à Juliette que je ne l’imaginais absolument pas comme ça, dit-il en pointant de nouveau ses sourcils épilés sur moi.
– Ah oui ? », rétorque Camille, de plus en plus amusée.
Je ne connais que trop cet air-là.
« Et vous l’imaginiez comment ?
– Bon, ça suffit, Camille ! dis-je pour couper court. Thomas avait rendez-vous avec Élisa.
– Ah ! Et elle l’a planté, n’est-ce pas ?
– C’est à peu près ça, en effet.
– Tu pourrais bien offrir un café à Monsieur pour nous excuser ? »
Je vais la tuer.
« Mais oui, bien sûr. Où avais-je la tête ? Un café, Thomas ?
– Avec grand plaisir, je suis un caféinomane, chère Juliette, c’est mon petit côté nerveux. »
Décidément, il en a, des points communs avec notre président.
Pendant que le café coule, mon téléphone sonne et je m’excuse auprès de Thomas pour aller décrocher le combiné. Il s’agit de mon homologue italienne. J’adore l’entendre parler en roulant les R, je trouve cela terriblement sexy ! Tout comme moi, Sabrina est responsable marketing. Je suis si heureuse à l’idée de la revoir dans deux mois, à l’occasion de notre séminaire annuel, qui se tiendra cette année à Lisbonne. Nous sommes toutes deux arrivées au sein de la société il y a près de quatre ans et, malgré la distance, nous avons bâti depuis une véritable relation d’amitié.
C’est une richesse que de pouvoir travailler dans une entreprise possédant des filiales à l’international. Malgré les importantes sommes d’argent véhiculées dans ce milieu et la pression sous-jacente, nous formons tous une grande famille.
J’avais été surprise, à mon arrivée au sein de cette société, de voir que le PDG, lors de sa venue à Paris, se contentait la plupart du temps de déjeuner d’un sandwich avec le reste de l’équipe. S’il ne s’intéressait pas vraiment à nous, il faisait très bien semblant.
Je finis par raccrocher avec Sabrina, mais demeure à mon poste de travail. Je coupe cependant le son de mon ordinateur qui ne cesse d’émettre des bips : Camille me parle sur la messagerie instantanée.
« Alors, il te plaît ?
– Arrête, il est planté devant moi !
– Bah oui, je sais, c’est ça qui est drôle. Tu ne crois pas qu’il est bisexuel ?
– Comment ça ?
– Il te drague, non ? Mais à côté de ça, il s’épile les sourcils, il fait des UV et il est un peu maniéré. Tu ne trouves pas ? interroge Camille.
– Oui j’ai vu ça. De toute façon, je m’en tape. Débarrasse-moi de lui.
– (Smiley de diable)… Non, non, tu te débrouilles, j’adore !
– s****e. »
Thomas se tient devant moi, affichant un sourire à la Aldo Maccione.
« Je l’ai bu tout seul, ce café, pas cool.
– …
– Vous avez l’air bien occupée, ajoute-t-il devant mon silence.
– En effet, une deadline à remplir.
– Je comprends. Je voulais juste vous dire que je ne me doutais pas que la Juliette que j’ai si souvent au téléphone ressemblait à ça… À vous, quoi.
– …
– Vous avez une très belle voix, très sensuelle.
– …
– Neuf fois sur dix, les physiques ne correspondent pas du tout aux voix. Alors que vous, c’est au-delà de mes espérances.
– …
– Est-ce que vous seriez libre pour boire un verre un soir, après une de vos journées très chargées, chère Juliette ?
– Arrêtez vos bêtises, Thomas. Voulez-vous que je laisse un message à Élisa ?
– Vous avez l’air assez typée. Vous êtes sud-américaine, n’est-ce pas ?
– Absolument pas.
– Latine tout de même ?
– Oui, on va dire ça.
– Je progresse, vous voyez, laissez-moi une chance.
– Je ne vous raccompagne pas, Thomas, je laisse un message à Élisa. Désolée que vous vous soyez déplacé pour rien.
– À bientôt au téléphone, alors ! »
Thomas s’éloigne lentement vers le couloir qui mène à l’ascenseur, tout en me lançant des appels de phare.
Quel culot il a, celui-ci.
Je regarde ma montre, il est 17h30. Nicolas Sarkozy a pris officiellement ses fonctions aujourd’hui et tourne une nouvelle page de l’histoire de la France. Je m’apprête à tourner la mienne. J’imprime la convention de divorce à l’amiable établie par Stéphanie, mon amie avocate.
C’est décidé, ce soir, je lui parle.
Il ne s’y attend pas.
Je ne l’attends plus.