Chapitre 3

1063 Mots
3Il était si tout… Sauf que là… Je rentre, pas hyper tard, et je trouve René dans ma cour. Il apprend au petit voisin comment faire des avions « qui volent » avec une feuille de papier. Et ça doit faire un moment que le cours a commencé car la nôtre, de cour, ressemble au tarmac de Roissy un jour de grève d’Air France. La mère, Félicité de son prénom, leur a donné un bottin du 75 de 1978 pour faire de la matière première et ils en sont presque venus à bout. Mon arrivée réjouit mon pote qui n’avait pas anticipé l’énergie nécessaire pour canaliser l’enthousiasme du gamin. Comme je suis là et que c’est l’heure du bain, le tarmac restera en l’état jusqu’à ce que le vent renvoie tous les avions plus ou moins réussis contre le mur du fond de la copro. La pluie fera le reste et l’encre sera absorbée par la nappe phréatique qui en a vu d’autres dans le coin. La présence inopinée de René me contrarie, mais je sais, au fond de moi, que ça ne va pas durer. Nous rentrons donc. — J’y ai pensé, qu’il me dit victorieux en sortant une bouteille d’un litre et demi de vin « Prix canon », étiquetée des « Vignerons réunis du Benelux. » Toujours ça de réglé. À chacune de ses visites, c’est le même rituel : trouver à boire. Et chez moi, c’est mal adapté. Je me sens un peu lourd. Le gigot se fige dans mon estomac et tente d’en expulser le riz au lait par le haut, et les patates par le bas. Comme un début de gastro. Une théière va remédier à tout ça. Je ne suis pas très thé, mais là, c’est thérapeutique et nécessaire. Et puis, je ne peux pas laisser mon ami boire seul. Léo, évidemment, revient vite sur le tapis. C’est pratique, un mort : anonyme, il alimente les conversations locales et people, il occupe la nation jusqu’au suivant. Le nôtre est un people local. Double effet. Les premiers mots de René m’étonnent : — Bizarre qu’y soit pas clamsé plus tôt, c’t’enfoiré ! Ils me déstabilisent même. Moi qui le plaçais au pinacle il y a encore quelques pages, le voilà déjà dépiedestalisé, le Léo. C’est toujours comme ça. Le mort bénéficie au début d’une sorte de lune de miel de popularité, de regrets éternels, puis bien vite, il retombe dans l’oubli, ou les « affaires » ressortent. Je réagis pour la forme et par curiosité. — Ben quand même, t’y vas fort ! Tout le monde l’aimait bien. — J’l’aimais bien aussi, mais ça n’empêche que c’était un bel enfoiré ! Même Momo est d’accord avec moi. Si Momo est d’accord avec lui, ça fait du 50 % qui basculent dans l’autre camp. Je le laisse raconter. — Avec mézigue, c’est vrai, il a été sympa, et sans lui, j’aurais été expulsé comme un malpropre qui connaîtrait pas un député. Mais c’était une ordure, n’empêche. Il faisait rien pour rien. Crois-moi. — Il t’a tripoté ? je crois malin de sortir tellement je me trouve dépité. — M’en rappelle pas, peut-être… quand il me faisait picoler. Mais c’est pas ça. Il m’a taxé de 50 % de mon indemnité. Y m’en a laissé de quoi rebondir, c’est vrai. Il m’a aussi aidé pour trafiquer mon dossier de demande de chrome auprès de la banque, c’est vrai aussi. Mais maintenant que je sais mieux compter, le crédit, j’en aurais pas eu besoin. On peut donc dire qu’il m’a racketté pendant quinze piges, le suspendu du pont suspendu. J’en reste baba. S’il a fait ça avec les autres expulsés de l’époque, il s’est fait des couilles en or sur leurs dos. Ça a dû lui alourdir la chute. J’en ai des sueurs froides. Je ne me souviens pas de matière à tels griefs de ma part, mais si ça se trouve, il obligeait ma mère à se prostituer dans les caves de Balzac (la cité, pas le collègue) pour payer mes cours de poissons rouges. Le s****d ! J’ose : — Et pour Momo ? — J’ai pas tout compris, mais pendant que ses Pieds Nickelés du journal se tapaient la honte à fourguer leur merde, il encaissait les subventions, sa paye et aussi celles des journalistes qu’ont jamais existé, vu que c’est lui qui écrivait tous les articles sous des blazes différents en les pompant d’autres canards et en changeant juste quelques mots et les titres. Après une telle sortie en apnée totale, il ingurgite la moitié de sa bouteille, rote et conclut d’un « C’était fatal » tout à fait approprié. Merde alors ! Je reste scotché, le cul sur mon canapé. Dehors, le vent se lève et il commence à pleuvoir. Le tarmac se dégage. Fin de la grève Air France. D’ici que pépère nous annonce que ce s******d le faisait chanter, y a pas des kilomètres. Au point où on en est ! — J’espère que t’as un alibi, que j’y déconne. — Oui, la Bretonne dont je t’ai causé ce matin. Celle de Saint-Brieuc qu’a un goût. Nous y revoilà ! Il me raconte sa rencontre avec cette nouvelle idylle. Une nana « moderne avec des tatouages », au chômedu, qu’il a surprise en train de piquer dans le caddie d’un vieux qu’elle distrayait en le baratinant. Ça l’a ému. Je le laisse continuer : — Elle est encore jeune, mais on dirait déjà une vieille tellement elle a vécu. J’allais pas la dénoncer aux vigiles quand même. Elle faisait rien de mal, le p’tit vieux était tout content de discuter avec une jeunette. Mais j’me suis dit qu’elle méritait une leçon et qu’elle avait pas trop intérêt à rouscailler. Alors je l’ai embarquée chez moi, hier soir. Ça tombait bien dans un sens car elle dort dans une tente, sur les berges en bas du pont, et qu’un connard à qui elle a dit non lui a tout déchiré la toile. Remarque que sans ça, elle aurait été témouine de notre affaire. Bref, tu connais ma fougue, j’y ai pas donné l’occasion de changer d’avis, ni de réfléchir, que j’y ai sauté dessus aussi sec qu’on était dans mon vestibule. J’y ai même pas laissé l’temps de se rafraîchir, comme elles disent les gonzesses. C’est peut-être pour ça, maintenant que j’y pense, le goût d’huître. Mais j’ai pas pris l’temps d’y mettre du citron. J’espère quelle est pas en sainte (je l’écris comme il le pense), paske j’ai pas trop fait gaffe où j’lâchais du lest. Ça sera de sa faute car elle en a redemandé toute la nuit. — J’espère surtout qu’elle est clean. — Ben ça… pas trop… j’t’ai déjà dit… — Je parle prophylactiquement. — Elle a quand même pris une douche après. — Et elle est où, maintenant, cette merveille ? — Chez moi. Elle m’attend. Elle m’a dit qu’elle se ferait le maillot pour me faire une surprise. D’ailleurs, merde, faut qu’j’y vaille ! — J’espère que ça sera ta seule surprise de la soirée. — Tu penses à quoi ? — Je ne sais pas… Une b***e organisée qui t’aurait attiré ainsi pour vider ta baraque. — Ça risque pas, j’y ai taxé tous ses papiers et je lui ai dit que si elle m’embrouillait, j’allais directement aux flics dire tout ce que je sais. C’est beau l’amour !
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