Chapitre 2

1075 Mots
2Petit rayon de soleil basané L’arrivée de Vanessa remet un peu de vie dans l’équipe et autorise l’observation d’un phénomène étrange : une sorte de mimétisme verbal qui lie la fliquette et son patron. — Qu’est-ce que vous foutez là ? se lancent-ils avec une synchro parfaite. Comme c’est le chef qui a le dessus dans les convenances policières, il élude et elle répond : — Je vous ai cherché partout, surtout chez Raoul, et ma radio m’a informée de ce qui se passe ici. Alors j’ai pensé vous y trouver. C’est un mec de Versailles (SRPJ) qui m’a dit vous avoir vu repartir à pied, dans cette direction. J’ai donc suivi vos pas et quand j’ai vu ce bistro, je me suis dit bingo ! Et voilà, j’avais raison. Mais vous en faites, des têtes d’enterrement ! Qu’est-ce qui se passe ? On vous a rayé votre bagnole ? Comme vous, Vaness’ ne connaissait pas Léo. Comme vous, donc, elle s’en fout. Pire même, pour un flic, un macchabée est un accessoire de boulot, au même titre qu’un classeur à anneaux. On a du mal à caser une chaise supplémentaire pour l’accueillir. Faudra qu’un jour, vous passiez au P’tit Bistrot pour vous rendre compte de son exiguïté. Elle me colle quand même une bise, ce qui ajoute à l’affliction de pépère et ne le sort pas de ses pensées maussades : — Et dire que Cœurmarie… Il n’est pas de la génération à appeler les gens par leur prénom, même ses potes, sauf quand il ne connaît pas le nom ou que, comme pour Vanessa, il tente d’établir une relation plus personnelle. — … était en pleine santé. Il est passé me voir pas plus tard que la semaine dernière et il pétait la forme. Momo, qui a horreur des banalités toutes faites et inutiles, ne peut s’empêcher de réagir, poussé par son propre chagrin. — Et où avez-vous vu qu’il fallait être malade pour se faire assassiner ? Bien évidemment, René ne veut pas rester de reste (ça se dit ?). — Moi, j’préférerais vivre en mauvaise santé plutôt que mourir en bonne… On le regarde tous les trois. Pas con cette sortie. Elle semble même ranimer le vieux qui demande à sa collaboratrice : — Bon, vous qui en venez, ils en sont où ? — Le terrain se dégage. Ils ont fait tous leurs prélèvements et emmené le corps à la morgue. Fallait libérer le pont et le rendre à la circulation. On n’est pas à Paris, il n’y a pas un pont tous les deux cents mètres dans le secteur. En effet, l’avenue qui était bloquée commence à se fluidifier. Pour autant qu’on puisse parler de fluidité dans ce coin. Non loin de nous, un squat industriel occupé par des manouches se réveille. La grille s’ouvre et deux camionnettes en sortent. La forte présence policière matinale a eu sur eux l’effet du doigt de votre gamine sur les cornes d’un escargot. Le vieux, usant de ses prérogatives policières, s’était garé n’importe comment à l’entrée du pont. Et comme il avait sa voiture personnelle, un véhicule de la fourrière est en train de dégager le passage. Courir ne lui est pas recommandé et on arrive trop tard. Vaness’, garée comme nous sur le parking de Leclerc, lui propose de suivre la dépanneuse afin qu’il récupère aussitôt sa caisse. Il va encore avoir l’occasion de jouer le cador avec sa carte tricolore et sa grande gueule. Au moins, ça lui changera les idées. J’embarque mes deux « collaborateurs » que je largue sur le parking de l’Interpascher. Momo, qui n’a pas le cœur à l’ouvrage, envisage de rentrer chez lui, à l’Hôtel de la Gare. Il ira à pied. René tient au contraire à pointer : « c’est férié aujourd’hui, alors c’est payé double. Ça serait con… » Je me retrouve chez moi, seul – ça, j’ai l’habitude – bizarre, hébété. Besoin de parler, d’en parler. J’appelle ma mère. Qui me demande pourquoi je ne viens pas voir Elve, ma fille : « C’est férié, tu pourrais faire un effort. » J’avais pas percuté que c’était un jour chômé, mais chez moi, ils sont si nombreux. « Bonne idée, j’arrive », que je lui réponds. Ça me fera du bien et nous pourrons parler de Léo plus facilement. Pour rejoindre la rue Pouchet, c’est comme un dimanche. Et en plus, on se gare gratos. J’ai même une place pile devant l’entrée de l’immeuble de ma mère. Byzance ! Elve grandit, mais tout doucement. Elle a le temps. Je sens une foule de reproches subliminaux dans la tête de ma reum, qui m’étouffe. Elle a grossi. Ou c’est moi. Ou c’est le couloir qui s’étroitise. Il est pas loin de midi et on passe direct à table. Ma vieille n’a qu’une vocation : me gaver. Elle avait dû prévoir le coup du jour férié car je l’imagine mal improviser un gigot d’agneau pour elle qui est sympathisante végétarienne et pour ma fille qui « J’aime pas ça. » Moi j’aime ça et ce n’est pas cette triste actualité qui va me suggérer d’épargner ce pauvre agneau. De toute façon, il est déjà cuit. Alors autant… Surtout que les pommes de terre au four, des vraies, n’ont rien à voir avec mes précuites molles habituelles. Finalement, je suis bien content d’être vivant et que ce soit ce pauvre Cœurmarie, le mort. Évidemment, il est au centre de la conversation. « Il était bien gentil, ce monsieur Léo. » Pour ma mère, il suffit de mourir pour, de facto, acquérir le titre de « bien gentil. » Mais en réalité, elle n’en garde qu’un très vague souvenir. Je le sens à la conversation. C’est sûr qu’elle aussi a été plus touchée par la mort de Johnny. Elve chipote avec son steak haché de poulet reconstitué à partir de volailles broyées vivantes dans un pays de l’Est. Elle ne mange que ça et a, de ce fait, réussi l’exploit d’importer de la nourriture moderne dans cet appartement. Heureusement pour elle que sa grand-mère n’épluche pas autant les étiquettes que les patates. Elle gobe un demi-quart de pomme de terre parce que « y a d’l’oignon. » Elle rêve, ma gamine, de parents modernes qui la poseraient dans le coin « môme » d’un Mc Do, avec une portion de frites, une sauce, un hamburger standardisé et un soda de contrebande. Le riz au lait de la mamie lui comble le reste de l’estomac. Et le mien aussi car elle en a fait une vraie bassine, la grand-mère. Je perds mon temps. C’est triste à dire, mais quand je suis dans cet état larvaire, j’ai toujours l’impression de perdre mon temps. Même ici. Un truc qui doit s’apparenter à de la dépression. Quand tout va bien, je perds aussi mon temps, mais avec délectation. Elve traîne son zombi de père dans son domaine pour me faire découvrir son actualité et jouer un peu. La vaisselle se fait dans la cuisine toute proche et le bruit de l’aspirateur me révèle qu’on a, que j’ai, fait des miettes. Quand tout est en ordre et qu’elle estime que j’ai suffisamment rempli mon rôle de père, ma mère me fiche dehors : « Y a école demain et t’as pas fait tes devoirs. Dis au revoir à papa, il revient dimanche. »
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER