Chapitre 1

1154 Mots
1On ne vit qu’une fois, les autres aussi — Dis ? Tu trouves pas que la moule bretonne a un goût d’huître ? Ça, c’est René qui me cause. Je ne suis pas dans mon assiette. C’est pas le moment de me poser des questions à double sens. Je le regarde, morne. Il comprend et précise : — Ma nouvelle copine est de Saint-Brieuc… J’avais donc bien saisi. Délicat, le mec. — J’aime pas les huîtres, tu le sais bien. Et puis c’est pas le moment. On est entassés, le commissaire, Momo, René et moi, dans la toute petite salle du P’tit Bistrot, à Vitry. Le vieux est à la limite de pleurer, Momo en berne et moi, je cogite. Seul René semble presque intact et tente, à sa manière, de faire diversion. Léo Cœurmarie est mort. Vous vous rendez compte ? Léo, mort ! Non ? Vous ne le connaissiez pas ? Et Johnny, vous le connaissiez ? Non, et ça ne vous a pas empêchés de les vider, vos glandes lacrymales, en regardant à la télé l’improbable défilé de Harleys pétaradantes. Et, pour autant que je sache, il s’en fichait bien, Johnny, de vous, tous autant que vous êtes. Léo aussi ? D’accord : un point partout. On ne va pas se fâcher pour ça. Bref, Léo est mort. Léopold, en entier, je ne vous en ai jamais parlé. Et pourtant, c’était, très bizarrement, le plus petit dénominateur commun entre nous quatre qui sommes attablés ce matin. C’est vrai qu’il n’était pas très grand. « Bizarrement », car on le connaissait tous, chacun de notre côté, bien avant de se rencontrer. Il y a des mecs, comme ça, que tout le monde connaît dans une ville. Léo en était. Moi, d’abord : j’étais en troisième et le BEPC, comme ça s’appelait à l’époque, approchait dangereusement. Déjà, à ce moment-là, le travail et moi, on avait une relation conflictuelle. Ma mère avait donc décidé de me faire prendre des cours particuliers de tout. Et c’est Léo, un étudiant qui occupait le studio au-dessus de notre trois-pièces de l’époque, qu’elle choisit pour me les donner. Arrivant tout droit de sa Bretagne natale, il avait quatre ou cinq ans de plus que moi. Il était en avance, j’étais en retard. Brillant étudiant versus cancre. Je l’admirais. Il était sorti de l’adolescence et tout semblait lui réussir. Mon premier souvenir de lui, c’est l’impression de netteté qui se dégageait de son allure et… son eau de toilette. Je l’ai encore dans le nez aujourd’hui. Moi, au mieux, je sentais la savonnette mal rincée… parfois. Il m’a donc donné des cours de tout pendant au moins deux trimestres. Je ne me souviens de rien sauf qu’il m’a transmis sa passion pour l’aquariophilie. Il me traînait dans les animaleries, rares à l’époque, pour me faire découvrir les scalaires, les guppies, les néons et autres poiscailles d’eau douce. À la fin de l’année, j’ai eu mon brevet… et un aquarium. Ne me demandez pas comment. L’aquarium, c’était la récompense que m’avait promise ma mère en cas d’improbable réussite. C’est donc moi qui le connaissais depuis le plus longtemps. Puis, bien plus tard, ce fut au tour de René : Léo était au Conseil municipal et avait accepté la mission compliquée de reloger les habitants de deux immeubles vétustes voués à la destruction. René y était locataire d’un appartement. Grâce à Léo, il put obtenir de la ville une indemnité d’éviction outrancière, compte tenu de la valeur locative du bidule et de la faible ancienneté de l’occupant des lieux. En plus, efficace jusqu’au bout, il avait trouvé le crédit qui, ajouté à cet apport providentiel, permit à René d’acheter la baraque où il vit toujours. Ensuite, ce fut au tour de Momo de faire sa connaissance, toujours à la même époque. Léo bossait dans le journalisme. Il était, plus particulièrement, le fondateur et rédacteur en chef du Belvédère, le canard qui nourrit toujours notre manchot. Et c’est lui qui avait embauché et formé mon copain, qui semble complètement éteint ce matin. Pour Saint Antoine, c’est intervenu plus tard. Léo avait pris du galon et était maire-adjoint. Deux mandatures successives : une à la culture et communication, et une à la sécurité. Pendant la première, c’était l’élu de Mireille, la femme du commissaire, qui est chef du service communication de la ville, et pendant la seconde, le principal interlocuteur des forces de l’ordre locales, représentées par le vieux. Des liens d’amitié se sont créés entre le couple Cœurmarie – il était marié à l’époque – et le couple Saint Antoine. Ils se recevaient, comme on dit. De nous quatre, c’est de loin le plus affecté. Léo est mort. On n’en revient pas. Pendu en plein milieu du pont du Port-à-l’Anglais. Difficile, donc, de dire s’il est mort à Vitry ou à Alfortville. Encore des tracasseries. C’est Fred Bitovent, un exhibitionniste bien connu des services de police selon la formule consacrée, qui l’a trouvé aux environs d’une heure, ce matin. Bitovent, toute une histoire, ce mec. Le vieux nous l’a racontée juste avant de retomber dans son mutisme larmoyant. Le gugusse serait un descendant en ligne directe du frère de Beethoven, le compositeur allemand réputé. Cette branche de la famille se serait installée en France à la fin du XIXe siècle. Après la Première Guerre mondiale, le grand-père de Fred, pour des raisons bien compréhensibles, a décidé de franciser leur nom. Mais le pépé, qui n’était pas francophile au point de maîtriser les nuances, a donc écouté les conseils de l’officier d’état civil qui l’a aidé, à l’époque, dans le choix du nouveau nom. Un sacré farceur cet officier. Comment s’étonner, avec un tel patronyme, des choix pervers du descendant ? Bitovent est connu pour sévir la nuit sur le pont. Quand une rare voiture s’annonce, il ouvre son manteau en direction des phares. Il choisit toujours des véhicules qui arrivent du côté Vitry car une fois le pont passé, il leur est impossible de faire demi-tour et donc, de le poursuivre. Tenter une marche arrière serait très dangereux. Ce qui lui laisse tout loisir de disparaître avant d’éventuelles représailles. Cette nuit, les phares ont éclairé, outre ses attributs remarquables, une corde qui gigotait en plein milieu, accrochée à un hauban. Comme d’habitude, il s’est enfui. Mais quand il a été certain que la bagnole avait continué sa route, il est revenu sur ses pas. La corde ne bougeait plus. Il était trop tard. Il a essayé de remonter le pendu dont les pieds étaient à un mètre environ de la surface de l’eau, mais il a renoncé de peur de laisser ses empreintes. Il a prévenu les secours et ce sont les permanents de nuit du commissariat qui sont intervenus, prévenus par les pompiers. Puis la brigade territoriale, puis le SRPJ, puis la Scientifique. Suicide ? Non ! Léo était gaucher. On le savait tous. Sauf vous. Et le nœud qui fixait la corde au hauban était un nœud de droitier. Dans tous les polars, on utilise cette astuce pour écarter le suicide. Sauf que généralement, c’est le meurtrier le gaucher. Vous me permettrez de rétablir l’équilibre. La Scientifique est formelle. Et quand on se suicide, c’est rare qu’on pense à brouiller ainsi les pistes. Les pandores locaux ont appelé leur chef, qui m’a prévenu. J’ai rameuté René et Momo. Et nous voilà, prostrés à cent mètres à peine de l’entrée du pont, à attendre on ne sait quoi. Seul le vieux a eu l’autorisation de franchir les barrières isolant la scène de crime. C’est lui qui a reconnu la victime en premier. Un choc.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER