7Nous revoilà aujourd’hui avec des gens qu’on connaît
Saint Antoine tapote du bout du pied le corps sans vie d’un grand gus qu’on a retrouvé dès potron minet. La scène de crime a été figée. La rue, une impasse « résidentielle » – enfin c’est sûrement ce qu’il y avait écrit sur le dépliant du promoteur –, est bouclée depuis un peu avant six heures. Les services, comme on dit, sont déjà à pied d’œuvre. La scientifique, la brigade territoriale, ses hommes à lui, la balistique, et même le légiste, l’ont précédé. Il en serait presque vexé d’avoir dû attendre d’arriver à son bureau, en sortant de chez Raoul, pour être mis au parfum des dernières nouvelles de la rue.
— On sait qui c’est ?
— Oui, un gars connu chez nous : Fabien Pardhoeven ou Fabio Pardo selon où on se place, lui explique le brigadier Romain Verazzini, le premier de ses hommes à être arrivé sur place.
— Qui l’a trouvé ?
— Un certain Yaoundé Sissoko, en partant bosser vers cinq heures. Il nous a appelés et ne nous a pas attendus. Il habite la dernière maison au fond de l’impasse. On est parti le récupérer. Selon sa femme, il avait une peur bleue d’être en retard. Il est portier dans une multinationale à Nanterre. Pas à côté.
— Un de ces fameux émigrés fainéants qui ne sont là que pour bouffer nos prestations sociales.
Le brigadier ne comprend pas que c’est de l’humour. Il est vrai que le vieux ne développe pas volontiers cet aspect de sa personnalité.
— Vous exagérez, patron, le mec, il se lève à quatre heures du mat et rentre pas avant vingt heures. Ça fait des sacrées journées !
— Je plaisantais. Je sais que les abribus, tôt le matin, ne sont remplis que de femmes importées qui vont faire le ménage dans nos hôtels parisiens et de pauvres types qui vont manipuler des parpaings dans tous les chantiers, au diable vauvert, où on les envoie sans vergogne. Bref, passons ! Qu’est-ce qu’il a raconté, votre bonhomme ?
— Pas grand-chose, selon le permanent qui a reçu l’appel. Il a bien affirmé n’avoir touché à rien. Il a failli marcher sur le corps, mais il s’est arrêté à temps. On a tout figé aussitôt. Rien n’a bougé.
— Des témoins ?
— Pas un… Juste un petit vieux qui s’est plaint d’avoir entendu la victime faire du boucan jusqu’à onze heures du soir passées. Il l’a engueulé à travers ses volets et le bruit a aussitôt cessé. Il pensait que le type avait eu peur de lui et qu’il était parti. D’autres voisins ont confirmé le tapage, mais aucun n’a osé pointer son nez, ni intervenir.
Saint Antoine remarque un petit ballon dans le caniveau. Sans doute l’objet du tapage. Vaness’, qui était partie garer la voiture du couple commissarial, arrive, essoufflée.
— Merde, Pardo !
— Vous le connaissiez ?
— Tout le monde, chez nous, le connaissait. Sauf vous. J’ai eu l’occasion de l’entendre, il y a une quinzaine de jours. Pour une histoire de dégradations de véhicules sur le parking de la cité Balzac. Manque de bol, il avait peinturluré la Cayenne d’un sous-sous-caïd de la zone. La b***e nous l’avait livré saucissonné et avec une dent en moins.
— On tient un mobile…
— Même pas, on lui a fait, comme d’habitude, un rappel à la loi, et il a aussitôt indemnisé le proprio de la Porsche pour faire effacer son exploit, plus un billet de mille pour préjudice moral. Je ne sais pas où il a trouvé les sous, mais sa victime a retiré sa plainte et a signé une décharge totale.
Pépère se baisse et s’intéresse au cadavre. Un grand mec qui a l’air pas fini. Un bermuda trop large, taillé à coups de ciseaux dans un jean, des Nike – c’est un minimum pour exister dans le coin – presque neuves et un tee-shirt style « street art » dont il est difficile d’apprécier le graphisme à cause du sang coagulé qui tache le motif. Une équipe de brancardiers bouscule le commissaire. Tout a été relevé, photographié, analysé, on embarque le corps à la morgue pour l’autopsie. Le légiste passe saluer le vieux qu’il vient juste de calculer.
— Je peux déjà vous dire qu’il n’est pas mort des oreillons. Une balle en pleine tête. Une seule. Du petit calibre, mais de la haute précision. Je vais aller au labo interroger le macchabée et je vous dirai…
— T’as une idée de l’heure ?
— On parle de onze heures hier soir. Ça me semble correct. Dix, onze, minuit… dans ce créneau. Chope les deux lascars de la balistique avant qu’ils ne partent, ils te donneront des précisions.
Ce disant, il indique du doigt deux mecs assis plus loin sur le trottoir et qui ont le nez collé sur une tablette. Aparté : Vous noterez que même quand je ne suis pas là, je vous raconte ce qui se passe. C’est pas pro, ça ?
Saint Antoine s’approche des deux qui se relèvent comme un seul homme (je sais, j’aime la faire, celle-là). Le plus jeune est au garde à vous et le senior serre la paluche du commissaire en lui tapotant le bras.
— Alors ? Ça dit quoi ?
— Un seul tir. Soit c’est un méga coup de bol, soit on a affaire à un super pro. Bizarre, on a retrouvé la balle, du petit calibre. Du 22 long rifle…
— Tirée d’où ?
— On n’a pas trente-six solutions. De là-haut et de tout en haut…
Il désigne un immeuble d’une vingtaine d’étages au moins qui, par son emprise dans le paysage, évite certainement les coups de soleil à tous les habitants de la rue. Le mastodonte, plein sud, doit être à vue de nez à trois cents mètres. Le balisticien continue :
— Balèze, le tireur. Un seul coup. De si loin. Et faire mouche. C’est tout bonnement incroyable. Ou alors un coup de bol.
— Techniquement, c’est possible ?
— Oui, quand même… Tirer de haut vers le bas, ça facilite la précision. La trajectoire du projectile est moins sensible à la gravité. Mais faut avoir des heures de stand pour arriver à un tel résultat. Surtout à cette distance. Sans doute une carabine de très haute précision. D’autant que d’après les témoins auditifs, la victime jouait au ballon. Donc c’est pas comme s’il avait été assis sur un banc à faire des mots croisés. Le gars qui a réussi ce carton a une maîtrise totale et un grand sens de l’anticipation.
— J’envoie du monde explorer l’immeuble.
— C’est déjà fait, te fatigue pas. La territoriale a dépêché une équipe, ils sont sur le toit. Et regarde, on les voit à peine. Alors je te dis pas le matos qu’avait le tueur. En plus, le réverbère le plus proche est grillé. Le pauvre mec, il jouait carrément dans le noir. Je parierais pour une carabine de compétition, mono-coup, avec visée nocturne et lunette pro. Vous n’allez même pas retrouver l’étui, vu que ce type d’arme ne l’éjecte pas.
La rue retrouve son aspect ordinaire au fur et à mesure que les diverses équipes évacuent les lieux. Vanessa est grimpée dans le véhicule de son collègue Verazzini. Ça défrise pépère, qui la rejoint.
— Vous faites quoi, là-dedans ? Vous avez peur qu’il pleuve ?
— Non, Théo, je consulte le dossier de Pardo.
Ça, pour Saint Antoine, qu’on puisse consulter les archives de la police à partir d’une simple Peugeot banalisée, ça dépasse l’entendement. La lieutenante porte l’estocade.
— Et vous allez me féliciter. Vous savez quoi ?
Elle ne lui laisse pas le temps de répondre et ajoute :
— Le dernier qui a porté plainte contre Pardo, c’est votre pendu d’hier matin… On peut l’écarter de la liste des suspects. Hier soir, il n’était pas en état de tirer un coup.
Et elle se marre. Saint Antoine, pas.