Inna
__Monsieur !
Lancent les hommes d'une seule voix, une salutation militaire qui fait trembler les murs.
Je sursaute, mon corps secoué par des tremblements incontrôlables. Il lève enfin la tête, et son regard parcoure la salle puis descend lentement sur ... moi . Ses yeux sont vitreux, totalement impassibles, comme deux billes de pierre noire qui ont oublié le sens du mot humanité.Je me recroqueville davantage, les larmes inondant mon visage. Une certitude glaciale s'installe dans mon esprit : je ne sortirai pas vivante d'ici. On ne survit pas après avoir vu le visage de l'Obsidien. Soit je deviendrai l'un de leurs instruments, soit je serai le prochain cadavre qu'on évacuera discrètement dans la nuit.L’eau glacée nous percute de plein fouet, un choc thermique qui me coupe le souffle et me fait hoqueter. Dan sursaute, ses membres s'agitant par réflexe alors qu'il reprend conscience dans une agonie immédiate. Du coin de l’œil, je vois l’Obsidien. Il ne bouge pas. Il a récupéré un siège en métal et s’est assis à quelques mètres, les jambes croisées, le regard aussi vide que si nous n'étions que des mouches qu'on écrase. Pour lui, ce n'est pas de la cruauté, c'est une routine administrative.
Le cauchemar commence vraiment quand deux colosses se jettent sur Dan. Ils le rouent de coups de pied dans l'estomac avec une précision chirurgicale, là où ça fait le plus mal. Ils le relèvent ensuite, ses pieds traînant sur le béton, pour attacher ses poignets à une chaîne métallique qui pend du plafond. Un cri d’horreur déchire ma gorge lorsque la chaîne remonte, étirant ses bras au-dessus de sa tête, ses épaules craquant sous son propre poids. Un coup de poing sec percute ses côtes. Dan hurle, un son brut, animal, qui résonne contre les parois de tôle.
— Bien réveillé, petite s@lope ?
Ricane celui qui le frappe.Des rires gras se propagent dans l’entrepôt. Ces monstres s'amusent. Je vois un autre homme s'approcher, faisant glisser un pied-de-biche sur le sol. Le bruit du métal contre le béton produit un crissement insupportable, comme un ongle sur un tableau noir.
— Parle, petit génie.
Grogne le vétéran au pied-de-biche.
__ On sait que tu as vendu les fréquences de livraison. Qui t'a payé ?
— Je... je ne sais rien !
Siffle Dan entre deux crachats de sang.
__J'ai juste reçu un appel... un anonyme... je ne savais pas que c'était à vous !
Le pied-de-biche s'abat sur son genou valide. Le cri de Dan me transperce les tympans. Je secoue la tête frénétiquement, le visage inondé de larmes.
— Non ! Arrêtez ! Non, non, non... s'il vous plaît !
Supplié-je, ma voix brisée par les sanglots.
__Je vous en prie, laissez-le !
L’homme agacé à côté de moi, celui qui me surveillait, perd patience. Il m'envoie son pied lourdement dans le ventre. Je m'écroule sur le côté, le souffle coupé, ma vue s'obscurcissant sous la douleur.
— La ferme ! Z, appelle les autres, venez vous occuper de cette put€ ! Elle fait trop de bruit.
— Non, s'il vous plaît, je n'ai rien fait... je ne savais rien !
Hurlé-je dans un dernier élan de désespoir alors que je sens des mains calleuses me saisir.Deux hommes me traînent par les cheveux jusqu'au centre de la pièce, sous les projecteurs crus. Je me débats, je griffe le sol, mais c'est comme essayer de retenir un raz-de-marée avec mes ongles. Ils forment un cercle autour de moi, leurs visages déformés par des sourires lubriques. L'un d'eux, un type massif aux yeux noirs comme son âme, s'avance. Il porte le tatouage de la Main sur le bras gauche. Une simple recrue, avide de prouver sa virilité devant son patron.Il m'attrape violemment par les cheveux, me forçant à lever le visage vers son entrejambe alors qu'il commence à défaire sa ceinture.
— Et si tu t'occupais de ma bit€ en premier ? Ça nous fera des vacances.
Crache-t-il pendant que les autres ricanent en resserrant le cercle.Le silence qui retombe sur l'entrepôt est plus terrifiant que toutes les insultes précédentes. Je reste là, à genoux, le visage baigné de larmes et de sueur, sentant le souffle fétide de la recrue qui me tient encore par les cheveux. Je ferme les yeux, le cœur au bord de l'explosion, me préparant à l'humiliation suprême, au moment où mon corps cessera de m'appartenir pour devenir le jouet de ce monstre.
— S'il vous plaît... je ne savais pas...
Murmuré-je dans un dernier souffle d'espoir, mes lèvres tremblant contre le cuir de sa ceinture.
Les hommes ricanent autour de moi, savourant mon désespoir comme des charognards. Mais alors que je sens la main du soldat se resserrer mes cheveux, une voix coupe l'air comme une lame de rasoir.
— Stop.
C'est une voix rauque, basse, mais d'une autorité telle que tout mouvement s'arrête instantanément dans la pièce. J'ouvre les yeux. L'homme qui m'empoignait est figé, sa main encore crispée sur mes mèches de cheveux. Il semble avoir perdu toute son arrogance face à celui qui vient de parler.
— Elle est à moi...
Continue la voix grave de l'Obsidien.Mon ventre se serre. Sans un mot de plus, le soldat me lâche et me traîne sans ménagement jusqu'au centre de la pièce, là où l'Obsidien trône sur son siège de fer. Je tombe la tête la première devant ses pieds, le visage contre le béton froid et sale. Quand je relève péniblement les yeux, je vois ses jambes arrogamment écartées, gainées dans le tissu noir de son pantalon de combat. Il dégage une puissance brute, sombre, écrasante.
— J'ai un marché pour toi.
Dit-il en se penchant légèrement vers moi, ses yeux vitreux me transperçant.Derrière lui, les cris de douleur de Dan reprennent de plus belle, remplissant l'espace de leur agonie. C'est un vacarme d'enfer, mais il ne semble même pas l'entendre.
— Je te laisserai partir...
Je croise son regard. C'est comme regarder dans l'abîme. Mes yeux me brûlent, mais je ne peux pas détourner la tête. C'est ma seule chance de survie, la seule lueur dans ces ténèbres.
— Mais à une condition...
Je me redresse sur mes genoux, les mains jointes contre ma poitrine qui tressaute sous l'effet des sanglots. Je n'ai plus aucune dignité, plus aucune fierté. Je ne suis qu'une proie qui supplie son prédateur.
— Je... je ferai tout ce que vous voulez .
Murmuré-je, ma voix brisée par la terreur.
__ Je vous en prie...
— Tout ce que je veux ?
Répète-t-il d'une voix grave, presque caressante, mais dénuée de toute chaleur humaine.Je hoche la tête avec frénésie. Je rampe vers lui jusqu'à toucher ses bottes, mes ongles s'enfonçant dans le tissu de son pantalon. C'est mon dernier ancrage dans la vie.
— Oui... oui, tout !
Crié-je avec désespoir.Le silence retombe brutalement. Même les tortionnaires de Dan se sont arrêtés pour observer la scène. Seuls les gémissements étouffés de mon petit ami et les battements frénétiques de mon propre cœur rythment l'air vicié de l'entrepôt. L'Obsidien me fixe pendant ce qui semble être une éternité, puis ses lèvres s'étirent en un sourire qui n'a rien de bienveillant.
— Déshabille-toi.
Mon sang se glace.