CHAPITRE 7

979 Mots
CHAPITRE 7Depuis l’enterrement de Maurice Chappuis, Alice n’avait plus aucune nouvelle de Michael. Il était certes parti agacé, mais elle ne s’en préoccupa pas outre mesure. Elle l’avait toujours connu soupe au lait et était persuadée qu’il allait se remettre rapidement de son aventure. Assise sur son fauteuil noir en imitation cuir, elle se pencha au-dessus de la table basse pour regarder l’amas de bouts de papier ramenés par Michael. Quand il avait déversé son offrande sur la table, elle avait pensé qu’il se moquait d’elle. D’ailleurs, fier de son mauvais tour, il avait ricané et s’en était allé sans dire un mot. Elle s’était tournée vers Alfred à la recherche d’une explication, mais celui-ci s’était contenté de hausser les épaules et de prendre congé à son tour. Hors d’elle, elle était allée chercher une balayette pour tout jeter. C’est alors qu’elle avait vu les petits morceaux de papier éparpillés parmi les mégots et les vieux emballages de caramels mous. Sa curiosité avait été aussitôt piquée au vif. Elle avait trié le tout pour ne garder que les fragments, couverts de mots dactylographiés. Le papier était de bonne qualité et il s’agissait bien d’une lettre. Pourquoi donc Maurice avait-il pris un tel soin pour la déchirer ? Quand on a des doigts de vieillard, on se contente de froisser le courrier reçu pour le jeter dans la corbeille. Depuis plusieurs jours, elle passait tout son temps libre à essayer de reconstituer la lettre pour en comprendre le message. Malheureusement pour elle, la tâche s’avérait bien plus ardue que ce qu’elle avait imaginé. À force de manipuler ces minuscules fragments, ses doigts plein d’arthrose étaient devenus raides et lui faisaient souffrir le martyre. Pour couronner le tout, les morceaux s’ajustaient très mal. Il devait en manquer un certain nombre. Elle en était donc toujours au même point et sa patience commençait à donner de sérieux signes de faiblesse. Elle décida par conséquent d’attaquer par un autre biais en interrogeant le personnel soignant des Bonnes Espérances. Les infirmières étaient les mieux placées pour connaître la vie intime des petits vieux. En les soignant et en les lavant quotidiennement, elles étaient les seules à vraiment partager leur intimité, ce qui les amenait plus facilement à récolter les confidences et les secrets. Alice aurait payé très cher pour découvrir ceux de Maurice Chappuis et Henri Simond. Elle élabora donc une stratégie pour amener les soignantes à parler sans éveiller leurs soupçons. Mais la mise en pratique de son plan fut plutôt difficile. La plupart d’entre elles, plus intéressées à respecter leur horaire qu’à s’épancher auprès d’une vieille dame radoteuse, étaient restées évasives et indifférentes à ses questions répétées. Un matin, alors que son moral était au plus bas, une jeune infirmière, un peu plus alerte que les autres, s’en inquiéta. – Alors Madame Alice, que vous arrive-t-il ce matin ? Vous semblez très fatiguée. – Ce n’est rien. Uniquement la vieillesse, la mort qui rôde sans cesse autour de nous… – Cet élan de pessimisme ne vous ressemble pas. Vous sentez-vous malade ? s’alarma l’infirmière. – Non, non, c’est juste… tous ces décès m’ont quelque peu chamboulée… Monsieur Maurice et Monsieur Henri… Ils semblaient si bien portants et puis… paf ! – Que chantez-vous là ? Ils étaient loin d’être en si bonne santé. Leur tête ne suivait plus depuis un certain temps déjà. – Que voulez-vous dire par là ? demanda Alice en se redressant légèrement de son fauteuil. – Cela ne fait pas très longtemps que je travaille ici, mais je les ai toujours trouvés difficiles. La plupart du temps, ils étaient hautains et avaient certaines fois des propos un peu… comment dire… pas très corrects envers les femmes. Mais les deux semaines qui ont précédé leur mort ont été impossibles. Quand il fallait s’occuper d’eux, ils nous accusaient de vouloir leur faire du mal. Ils en devenaient même agressifs, surtout Monsieur Simond. Il n’arrêtait pas de nous accuser de s’introduire chez lui pendant la nuit pour essayer de le tuer dans son sommeil. Apparemment, il entendait des pas et des meubles se déplacer. Monsieur Chappuis n’était pas plus sociable. Cela faisait plus d’une semaine qu’il nous était impossible d’entrer chez lui. Il criait sans arrêt qu’il voulait rester seul, qu’on voulait le dépouiller de son argent ou je ne sais quoi. Plus d’une fois, j’ai essayé de le raisonner mais il ne voulait rien savoir. Le médecin est venu pour tenter de lui parler, mais il n’a pas cessé de hurler. On a dû lui faire une piqûre afin de le calmer. Il est mort au moment où l’on commençait à entreprendre des démarches pour le placer dans un centre de psycho-gériatrie. Si vous aviez vu son appartement à son décès, un vrai taudis. Le pauvre bougre a fini bien misérablement. Les autres infirmières affirment que je suis trop sentimentale, mais moi, je n’y peux rien si ça me touche. – Je vous comprends. Croyez-vous qu’ils étaient réellement persécutés ? demanda Alice toute excitée par ces révélations. – Ahahah, vous n’allez pas vous y mettre aussi, se moqua gentiment l’infirmière. La tête ne suivait plus, c’est tout. – Mmmh… Après le départ de l’infirmière, Alice resta assise dans son fauteuil, réfléchissant intensément à ce qu’elle venait d’apprendre. Elle trouvait curieux que les deux défunts se soient sentis harcelés à peine quelques jours avant de mourir. Simple coïncidence ? Elle avait beaucoup de peine à le croire. On ne devenait pas fou du jour au lendemain. La scène étrange dont elle avait été témoin la veille de la mort brutale d’Henri Simond allait dans ce sens. Elle avait croisé son regard au moment où il était sorti de la salle commune. Ses yeux reflétaient une peur profonde mais ils étaient dépourvus de folie, elle en était persuadée. Son cri, Mort à tous ces rats ! résonnait encore dans sa tête. Elle frissonna. Son instinct lui disait que quelque chose d’anormal se tramait dans les couloirs du Foyer des Bonnes Espérances et elle comptait bien découvrir quoi. Avec un regain d’énergie, elle se pencha à nouveau au-dessus de sa table basse et se concentra sur les fragments de papier. Quand elle se redressa enfin une heure plus tard, ses lombaires et ses doigts la faisaient horriblement souffrir, mais elle regarda le travail accompli d’un air de triomphe. Si la lettre était encore loin d’être complète, les quelques morceaux qu’elle avait réussi à assembler formaient les mots : mort, vengeance et condamnation.
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