CHAPITRE 8Vallorbe, Douane du Creux, septembre 1943
La nuit était sombre et sans lune. Une bruine froide tombait depuis plusieurs heures et refusait de s’interrompre. Maurice Chappuis regarda le ciel puis remonta le col de sa capote. Il avait l’impression que cela faisait une éternité qu’il était là, à faire le guet, son fusil en bandoulière, devant le grillage qui séparait la Suisse de la France occupée. Il jura silencieusement et s’alluma une cigarette. Il détestait les rondes de nuit. L’absence totale de lumière due à l’obligation d’obscurcir donnait à la campagne environnante une atmosphère oppressante et lourde. Seuls les bouts incandescents des cigarettes des sentinelles de chaque côté de la frontière formaient de petits points rouges lumineux. Il fit quelques pas pour se réchauffer et essaya sans grand succès de distinguer son collègue Francis qui se trouvait à une centaine de mètres de lui. Maurice ne le supportait pas. C’était l’homme le plus ennuyeux qu’il n’ait jamais connu. Marié à une femme sans saveur, il avait quatre enfants, plus laids les uns que les autres. Il ne buvait pas, ne fumait pas, avait sa bible toujours à portée de main et suivait la loi comme un métronome.
Le jeune douanier soupira. Il s’ennuyait ferme et ne pouvait compter sur personne pour se changer les idées. Il fit à nouveau quelques pas et passa devant un grand bâtiment sombre abritant le Café du Vallon à droite de la route. Les fenêtres étaient calfeutrées par des draps épais et aucune lumière ne filtrait. Tout le monde doit être couché depuis belle lurette, se dit Maurice. Dommage, un petit verre de schnaps n’aurait pas été de refus. À défaut, il se roula une nouvelle cigarette et s’adossa au muret qui soutenait les barrières de la frontière.
Trois ans déjà que les grillages restaient hermétiquement fermés. Trois ans. Autant dire une éternité. Au départ, tout le monde avait été terrifié. Les Vallorbiers avaient préparé en hâte leur « paquetage d’alarme », prêts à fuir au moindre signe d’invasion. Le Journal de Vallorbe en avait même fait un article, décrivant avec précision tout ce qui devait être entreposé à l’intérieur : linge de corps, couverture, manteau imperméable, gilet en laine, articles de toilettes, pharmacie de poche, vaisselle et couverts, rations de vivres pour deux jours, ainsi que les pièces d’identité, une photo de soi-même et de ses proches, un inventaire de meubles laissés chez soi et de l’argent liquide, en billets, de préférence.
Contre toute attente, l’armée allemande avait pris ses quartiers à la frontière sans faire mine de vouloir la franchir. La Suisse était-elle si insignifiante que cela ne valait pas la peine de gaspiller des cartouches pour l’occuper, ou était-ce à cause de son industrie, de ses banques et de ses cols alpins, plus utiles en bon état qu’en ruines, qu’Hitler avait décidé ne pas l’importuner ? Maurice n’en savait rien et s’en moquait royalement. Pour lui, le peuple allemand n’était ni meilleur, ni pire qu’un autre. Les troupes qu’il était forcé de côtoyer quotidiennement étaient même plus sympathiques que leurs homologues français, toujours prêts à protester à la moindre contrariété. Bon vivant, Maurice avait même fraternisé avec certains autour d’un verre de vin pardessus les barrières. Il lui arrivait aussi de faire avec eux un peu de marché noir afin d’agrémenter son quotidien. La contrebande était même son principal gagne-pain. Quoi de plus facile que de faire passer de la marchandise en douce quand on est douanier. Viande, œufs, farine, riz, bas de soie, chaussures, montres, armes, il pouvait tout fournir ou tout obtenir, tant que la transaction se faisait en argent suisse ou en nature.
Bien sûr, cela ne se passait pas à la douane, au vu et au su de tout le monde, mais dans la forêt, lors de ses rondes du côté du Mont d’Or, au-dessus de Vallorbe. Il lui était facile de passer le muret qui marquait la frontière et de rejoindre son contact. Le risque n’était pas très grand et il se faisait de l’argent. Que pouvait-il demander de mieux ? Sa dernière transaction lui avait valu une somme rondelette, mais elle datait maintenant de plusieurs semaines et malheureusement l’argent gagné disparaissait comme neige au soleil à force de faire la noce.
Cette fois-là, il n’avait pas passé de la victuaille en contrebande comme il le faisait habituellement, mais avait dénoncé un de ses compatriotes suisses à un ami allemand. La victime était originaire de Ballaigues et se faisait appeler René. Ce dernier s’adonnait également à la contrebande et lui faisait de l’ombre. Il l’avait repéré un jour dans la forêt qui montait en direction des falaises du Mont d’Or et l’avait intercepté pour l’interroger. Ledit René avait eu le culot de lui dire qu’il cueillait des champignons et que, par mégarde, il s’était rapproché un peu trop près de la frontière. Maurice n’avait rien pu faire pour le coincer. L’homme ne possédait qu’un sac en cuir vide et un petit couteau qu’il utilisait pour ramasser sa cueillette. Une semaine plus tard, il l’avait revu dans les environs. Furieux qu’on le prît pour un imbécile, le douanier l’avait à nouveau arrêté. René lui avait tendu une lettre sans dire un mot. C’était une missive officielle du Service des Renseignements, signée de la main du Colonel Masson lui-même. Elle informait que l’homme était en mission secrète pour préserver la sécurité de la nation. Des conneries ! Par conséquent, tout douanier suisse devait le laisser circuler librement et l’aider à mener à bien son travail. Maurice en était vert de rage. Il ne supportait pas de se faire remettre à sa place de cette manière. Il avait alors pris contact avec un soldat nommé Heinrich, qu’il connaissait bien pour lui avoir fourni du vin, et lui avait rapporté qu’un homme soupçonné de donner des renseignements aux résistants français passait régulièrement la frontière par la forêt sous les falaises du Mont d’Or.
Moins de deux jours plus tard, à deux heures du matin, quatre soldats allemands lui avaient tendu une embuscade. La frontière à peine franchie, ils lui avaient sauté dessus et lui avaient confisqué tout ce qu’il possédait, puis emmené à la prison de Pontarlier où il avait été interrogé pendant de longues heures. Maurice apprit plus tard par Heinrich que les Allemands avaient trouvé une grande quantité de devises et une liste de noms de code. Après plusieurs jours d’interrogatoire et de torture, il avait été envoyé dans un camp en Allemagne. Depuis, plus personne n’avait eu de ses nouvelles.
Maurice fit quelques pas sous la bruine et bâilla. Il regarda sa montre. Encore cinq heures à tirer avant la relève. Une véritable torture, marmonna-t-il tout bas. Il se ralluma une cigarette et reprit sa ronde quand il entendit un sifflement. Son cœur fit un bond. Il s’arrêta net et scruta la nuit sombre. Le sifflement retentit à nouveau. Il regarda en direction de son collègue. Celui-ci était à plus de cinquante mètres et n’avait apparemment rien entendu. Le léger son retentit une troisième fois. Il venait d’un buisson qui se trouvait juste à cinq mètres de lui, de l’autre côté de la route principale. Maurice fit quelques pas hésitants en tenant fermement son fusil. Quand il arriva enfin vers le taillis, les feuilles frémirent violemment et une tête sortit de sa cachette.
– C’est moi, Henri, cria d’une voix étouffée l’homme à demi visible.
– T’es con ou quoi ? Tu m’as fait peur ! s’exclama Maurice, soulagé. Qu’est-ce que tu fous là ?
– Je devais te voir. Tiens, murmura-t-il en lui donnant une petite feuille pliée en quatre.
Puis sans dire un mot de plus, Henri Simond le salua d’un signe de tête et disparut complètement derrière les fourrés. Maurice, intrigué, regarda la feuille. Il retourna à son poste, se roula tranquillement une cigarette et vérifia que son collègue était toujours hors de vue. Il déplia la lettre, la lut rapidement puis la rangea soigneusement dans sa capote mouillée. Les affaires reprenaient. Il était temps.