Chapitre 3
Mary Lester s'était installée dans sa chambre à l'hôtel Kermoor en pensant que cette mission à l'entrée du mois d'août s'annonçait sous les meilleurs auspices.
Elle avait vainement tenté de se loger de façon moins onéreuse, mais en ce mois d'août les places étaient chères.
Son logement comportait une petite terrasse garnie d'une table et de deux fauteuils de jardin. Elle surplombait le parc de l'hôtel qui tombait jusqu'à la mer.
À main droite on apercevait le nouveau port en pleine eau qui abritait les bateaux de pêche et la criée, à gauche, l'île de la Comtesse, un curieux tas de rochers cerné en son sommet de murs couverts de lierre. Cette terre n'était île qu'à mi-temps, si l'on peut dire. En effet, chaque marée basse la reliait au continent par une chaussée rocailleuse de quelques dizaines de mètres qu'empruntaient les excursionnistes pour en faire le tour par des sentiers bordant l'abîme.
Selon l'hôtelier, cette île avait appartenu à un certain Lord Rimmel, parfumeur du roi d'Angleterre et inventeur des produits de maquillage qui portent toujours son nom. Ce Lord, qui s'était fixé à Saint-Quay-Portrieux, avait également fait édifier les murs, non pas, comme on aurait pu le croire, à des fins de défense de son manoir (dans lequel on avait aménagé l'hôtel), mais pour protéger son potager des néfastes effets de la brise marine. Car ce quadrilatère de murailles n'avait jamais abrité d'autres troupes que celles des jardiniers sous les ordres desquels poireaux, pommes de terre et petits pois poussaient en un ordre parfait.
Aujourd'hui, la ronce et l'ortie avaient repris leurs droits. L'amateur de potager n'était plus qu'un lointain souvenir. Plus lointain encore celui de la redoutable comtesse, ancienne propriétaire de l'île, qui n'hésitait pas à assommer les promeneurs qui se risquaient sur son domaine. Des manants en short et croquenots arpentaient quotidiennement les rudes sentiers de « son » île dont ils connaissaient l'histoire, en l'agrémentant de commentaires sur son état mental, commentaires qui l'eussent fait frémir si elle avait pu les entendre : « Eh dis donc, Paulo, elle devait être complètement fêlée la vioque, pour venir planter des carottes là-dessus! »
La « vioque » aurait certainement apprécié!
Dans le salon d'apparat du comte de Calan qui s'ouvrait sur la mer par une fabuleuse rotonde panoramique se trouvait la luxueuse salle à manger d'un luxueux hôtel. Dans son hall d'accueil on parlait anglais, allemand, italien et espagnol, dans son patio une clientèle élégante buvait des cocktails en écoutant jouer un pianiste avec un ennui de bon aloi.
Les tennis avaient fait place à un parking ombragé où les BMW, Mercedes et Ferrari avaient pris la place des Delage, Hispano Suiza et autres De Dion Bouton.
Au-delà de la jetée composée d'énormes blocs de pierre il y avait la mer, une mer verte qui scintillait sous le soleil d'août, çà et là griffée du sillage d'un canot rapide ou plus paisiblement caressée par l'aile blanche des voiliers de plaisance. Et puis une autre terre, le fond de la baie de Saint-Brieuc avec son camaïeu de champs aux verdures changeantes, ses plages de sable blanc, ses hameaux, ses vallons.
– Je sens que je vais me plaire ici, dit Mary à voix haute.
Puis elle composa sur son portable le numéro du commissaire Fabien.
– Bonjour patron. Voilà, je suis bien arrivée. Je suis descendue au Kermoor, à Saint-Quay même. Pourquoi j'ai choisi le Kermoor? D'abord parce qu'il est stratégiquement bien placé, juste entre le casino et le port. Ensuite, parce qu'à Concarneau j'étais également descendue dans un hôtel portant ce nom. Ça m'a paru de bon augure. Enfin, parce qu'on n'a pas voulu de moi ailleurs. Je vais maintenant aller faire un tour de reconnaissance en ville. Si vous voulez me joindre, appelez sur mon portable, ne passez pas par le standard de l'hôtel. On ne sait jamais, parfois les standards ont des oreilles. Voilà, à bientôt, patron.
Vêtue d'un bermuda et tee-shirt, coiffée d'un bob de toile blanche, des tennis aux pieds, Mary emprunta le sentier côtier qui menait à la plage du casino. Le soleil tapait dur dans un ciel uniformément bleu, heureusement une bonne brise venue de la mer rafraîchissait l'atmosphère. Les véliplanchistes tiraient des bords somptueux, et on voyait leurs petites voiles multicolores filer comme des flèches sur les courtes vagues crêtées de blanc.
Au détour du chemin de ronde, elle aperçut la plage du casino. La marée était au plus bas et le sable se découvrait très loin. À la piscine d'eau de mer où l'eau était, par la grâce de la marée, changée deux fois par jour, une armada de gosses s'en donnait à cœur joie, escaladant le plongeoir, sautant dans l'eau avec des cris aigus, nageant avec plus de vigueur que de style dans un grand éclaboussement pour reprendre place sur l'échelle du plongeoir et sauter encore… Heureux parents, ils ne devaient pas avoir de mal à les endormir le soir venu.
De la plage où gisaient une multitude de corps dénudés, montait une joyeuse rumeur de vacances. Au club Mickey se déroulait un jeu que chacun voulait gagner et les ordres du moniteur étaient par moments couverts par les clameurs des parents encourageant leurs chers petits.
Elle trouva sans peine le poste de secours, une cabane en rotonde dans le haut de la plage, avec un balcon sur lequel un gaillard bronzé vêtu d'un maillot de bain surveillait la zone de baignade à l'aide d'une paire de jumelles.
Au sommet d'un mât planté dans le sable flottait un drapeau vert qui indiquait une baignade sans danger.
Mary dut distraire le veilleur un instant :
– Savez-vous où je pourrai trouver Jean-Pierre Fortin?
Le maître nageur tendit la main vers le bas de la plage que la marée avait découverte :
– Là bas, près du Zodiac.
– Merci.
Elle slaloma entre les corps étendus et, après une assez longue marche sur un sable dur, encore mouillé elle aperçut son équipier. Il était, lui aussi, en maillot et faisait grosse impression sur les gamines et leurs petits copains.
Fortin n'était pas seulement un sportif en chambre. Il touchait à tous les sports, avec une prédilection pour le rugby, et il avait un abonnement dans une salle de musculation où il passait trois soirées par semaine.
Mary ne l'avait jamais vu en petite tenue, mais tel qu'il était, il aurait pu prétendre sans complexes au titre de « monsieur muscle » de la station : un bon mètre quatre-vingt-dix, plus du quintal, des bras comme des cuisses et des cuisses comme des troncs d'arbre. Avec ça, sur la poitrine, une toison d'ours.
Elle repensa avec un sourire douloureux à Le Lann, l'assassin de la « rombière » à qui un soir où il lui faisait des misères Fortin avait botté le train sans retenue. Pas étonnant qu'il ait tant pleurniché sur son coccyx cassé!
Jipi, comme elle l'appelait familièrement, était assis sur un flotteur du pneumatique, les pieds dans l'eau, les bras croisés, et il contemplait les baigneurs avec sérénité.
– Alors, mon lieutenant, dit-elle, on n'est pas mieux ici qu'à dompter les manouches?
Fortin se retourna et, quand il vit Mary, son visage s'éclaira :
– Mary! Ah ce que ça me fait plaisir de te voir!
Il abandonna son pneumatique, se pencha sur elle et lui claqua deux grosses bises. Puis, la prenant aux épaules, il la tint à bout de bras, l'examina des pieds à la tête et s'exclama :
– p****n, ce que tu es belle!
Elle lui rendit le compliment :
– Dans ton genre, tu n'es pas mal non plus!
– Qu'est-ce que ça veut dire ça, « dans ton genre ».
– Ben, dans le genre homme des bois.
– Homme des bois?
Fortin, qui présentait un air de famille avec l'acteur Michel Constantin, plissa le front. Il avait souvent du mal à suivre. Était-ce un compliment?
– Dans le genre Tarzan, quoi, traduisit-elle.
Il sourit rasséréné. Tarzan, il connaissait.
– Tout va bien?
– Super! dit-il enthousiaste.
– Ton nouveau boulot te plaît?
– Et comment! Pour le moment, je m'occupe à ne pas laisser ce bateau s'échouer. Tu as vu comme la plage est grande?
– En effet.
– Normalement le Zodiac est sur remorque, et on ne le met à l'eau qu'en cas de besoin. Mais ici, il faudrait courir pendant plus de cinq cents mètres à marée basse et, avec tous les pèlerins qui sont allongés de-ci, de-là, ça prendrait un temps fou. Alors on le met à l'eau le matin, et ensuite on module en fonction de la marée.
– Et c'est toi qui modules?
– Ouais, je fais ça pour les copains, sans ça ils sont obligés de cavaler toutes les dix minutes pour descendre ou monter le bateau, afin qu'il soit toujours à flot.
– Ce n'est pas trop crevant?
– Tu rigoles?
– Et les gars, ils t'ont bien accueilli?
– Au poil. Je suis logé dans leur cantonnement, je casse la croûte avec eux…
– N'oublie tout de même pas que tu es en mission!
– Ne t'inquiète pas!
– Tu as ton portable?
Fortin fit un mouvement de tête en direction du haut de la plage :
– Là-bas, avec mes fringues.
– Eh bien désormais, il faudra que tu l'aies sur toi.
– Ici? en maillot de bain?
– Tu te débrouilles, mon vieux! Tu n'as qu'à le mettre dans un sac en plastique et, si tu vas te baigner, tu le poses dans le Zodiac. Si j'ai besoin de toi, il faudra que tu fonces.
Fortin hocha la tête.
– Où es-tu descendue?
– À l'hôtel Kermoor.
– C'est bien?
Elle sourit :
– Pas mal. Pas mal du tout.
Elle recula devant la mer qui montait :
– Je te laisse, mon vieux Jipi, j'ai à faire.
Il hocha la tête :
– N'hésite pas à m'appeler.
Et comme elle s'éloignait il la rappela :
– Mary!
Elle se retourna :
– Merci, dit-il avec un grand sourire.
•
Mary remonta la plage, puis elle n'eut qu'à traverser la route pour trouver ce qu'elle cherchait, le poste de gendarmerie qui était logé dans un immeuble moderne, juste à côté de la bibliothèque.
Elle tira la porte. Au rez-de-chaussée il y avait un bureau supportant une machine à écrire. Derrière la machine, un gendarme en uniforme qui introduisait un formulaire sous le rouleau.
– Bonjour monsieur, dit-elle, je voudrais voir le chef de poste.
– C'est moi, dit le gendarme.
Il était jeune et souriant :
– En quoi puis-je vous être utile?
Mary sortit sa carte :
– Je suis le lieutenant de police Lester. Mary Lester.
Le gendarme regarda la carte, regarda Mary, et ses yeux firent trois ou quatre fois le va-et-vient. Enfin, il se leva.
– Vous êtes…
– Oui, je suis lieutenant de police. Je sais que ça surprend parfois, mais après quelques instants de surprise, on s'y fait. Vous a-t-on avisé de ma venue à Saint-Quay-Portrieux?
– Affirmatif. On m'avait prévenu qu'un lieutenant devait venir, mais…
– Mais vous ne vous attendiez pas à ce que ce soit une femme.
– Affirmatif, mon lieutenant.
– Laissez tomber le grade, mon vieux. Comment vous appelez-vous?
– Brigadier-chef Patrick Duval.
– On a dû vous dire que ma mission ici était confidentielle. Officiellement, je ne suis qu'une estivante parmi les autres. Je suis descendue à l'hôtel Kermoor et je vais vous donner le numéro de mon portable. Je préfère, si besoin est, que vous me contactiez par cette voie.
– Bien, euh… mademoiselle.
Il semblait avoir du mal à donner du « mademoiselle » à un lieutenant de police.
– C'est bien votre unité qui est intervenue lors de l'accident qui a coûté la vie à Igor Lissenkov?
À cette évocation son front s'assombrit.
– Affirmatif!
– Un accident de voiture, n'est-ce pas?
– Affirmatif!
C'était bien d'un gendarme cet « affirmatif »!
– J'étais également là lorsque son frère est mort, ajouta le chef de poste.
– Bien, dit Mary. Je voudrais examiner les comptes rendus de ces deux accidents. Pas ce soir, dit-elle en voyant le mouvement de recul du gendarme.
Elle regarda sa montre :
– Il est déjà dix-huit heures.
Le gendarme se rasséréna :
– Ah bon! Les dossiers sont à la brigade, à Saint-Brieuc.
– Bon, eh bien disons demain matin, alors. Pas trop tôt, hein, dix heures ça ira?
– Eh bien, bredouilla le gendarme, eh bien…
Elle le coupa :
– Parfait, dix heures. Bonne soirée, monsieur Duval.