Chapitre 2
– Voilà, dit-il, depuis des décennies, la Société des jeux de la côte de granit rose, qui gère entre autres le casino de Saint-Quay-Portrieux, était déficitaire et les élus locaux commençaient à en avoir assez de renflouer l'affaire.
– Ils n'avaient qu'à virer la roulette, dit Mary, et y installer une crêperie, voire vendre des moules frites. Les comptes seraient vite redevenus positifs.
– Ce n'est pas si simple, dit le commissaire, quand une station balnéaire a un casino, elle y tient. Ça fait partie de son standing.
Mary soupira :
– Quand le mot standing fait son entrée dans une conversation, on peut s'attendre au pire. Ça coûte cher, le standing.
– Certes, dit Fabien agacé par l'interruption, cependant ces braves élus avaient trouvé une porte de sortie…
– Les Russes.
– Exactement. Ou plutôt une société dans laquelle ils n'apparaissaient pas encore. Une société financière apparemment honorable, qui se proposait de reprendre la gestion dudit casino sans que ça coûte un rond à la municipalité.
– Je suppose que la proposition a été accueillie avec enthousiasme.
– Vous supposez bien. Les élus n'ont pas manqué de prendre leurs renseignements. Apparemment, tout est clair. La société en question, la SEG - abréviation pour Société européenne de gestion - manage plusieurs autres casinos sur la Côte d’Azur et dans le Sud-Ouest.
– Et il n'y a jamais eu de problèmes?
– Apparemment non. Ils sont en règle avec le fisc, avec la sécurité, avec la brigade des jeux, en bref avec toutes les réglementations afférentes à ce type d'établissement.
Il y eut un moment de silence, puis Mary demanda :
– Et nos Russes là-dedans?
– Ils apparaissent à Saint-Quay au début de l'année. Cinq frères, les frères Lissenkov, détachés par leur direction pour relancer l'affaire.
– Pardonnez-moi, patron, où cette société a-t-elle son siège social?
– Dans la principauté de Monaco.
Mary hocha la tête d'un air entendu :
– Je vois.
– Dès leur arrivée, poursuivit le commissaire, ils entreprennent des travaux de rénovation. Pas des bricoles, hein, de gros travaux. L'argent ne leur fait pas défaut, on ne regarde pas à la dépense. Dès l'ouverture, à Pâques, le casino fait le plein pendant les week-ends. On y vient de Saint-Brieuc, de Guingamp, de Morlaix… Début juillet, avec l'arrivée des estivants, l'établissement ne désemplit plus.
Mary sourit :
– C'est presque un conte de fées que vous me racontez là, patron.
– Presque… Il y a tout de même deux morts…
Elle hocha la tête songeusement. Ouais, il y avait ces deux morts…
– Que redoutent les autorités?
– Que les Russes voient dans ces accidents autre chose que des accidents…
Le commissaire se pencha vers Mary :
– Ces b****s sont réputées pour leur férocité et leur total mépris des lois et des autorités. Il ne faudrait pas qu'elles transforment la côte de granit rose en champ de tir.
– Je vois… Et quelle sera ma mission?
– Pour tout le monde - hors les autorités de police et de gendarmerie - vous serez une jeune fille en vacances. Vous irez au casino, vous ouvrirez l'œil et vous me rendrez compte.
– À vous?
Le commissaire insista :
– À moi personnellement.
Elle siffla, admirative :
– Bigre, vous voilà donc devenu l'interlocuteur privilégié du ministre.
Fabien haussa les épaules, agacé. Mary demanda :
– Quelle sera ma ligne de crédit?
– Pardon? fit le commissaire comme s'il n'en croyait pas ses oreilles.
– Eh, vous m'envoyez en mission dans un casino, il faudrait peut-être, pour la crédibilité du personnage, que je joue…
– Holà, doucement, jeune fille! Si vous croyez que l'Administration va vous rembourser vos dettes de jeu…
– Peut-être bien que je gagnerai, fit-elle d'un air innocent.
– Eh bien, si vous gagnez, c'est que vous aurez joué sur vos deniers.
Il avait insisté sur ces deux derniers mots, en détachant bien les trois syllabes : vos-de-niers.
Mary hocha la tête comme une petite fille sérieuse, en réprimant un sourire. Puis elle prit un air ennuyé :
– Qu'est-ce que je vais faire dans ce casino, moi, si je ne joue pas?
– On ne fait pas que jouer, dans un casino, s'exclama le commissaire. On y va pour dîner, pour prendre un verre, pour danser.
Elle soupira :
– Vous m'en faites faire des choses, patron! Si j'avais su, en entrant dans la police, qu'il me faudrait apprendre à jouer au golf, et maintenant aller me faire draguer dans les casinos…
– Je ne vous ai jamais commandé d'aller vous faire draguer! s'exclama Fabien irrité.
Il se leva, fit trois pas derrière son bureau et claqua les doigts d'agacement :
– Ce qui est exaspérant avec vous, lieutenant, c'est votre mauvaise foi!
Mary croisa les bras, indignée :
– Eh bien, celle-là elle est plutôt forte! mauvaise foi, moi!
– Parfaitement, je vous envoie en vacances, La Baule, Saint-Malo, Camaret, l'Île-Tudy…
– Parlez de vacances! La Baule, j'ai failli me faire écraser sur mon vélo, Saint-Malo, j'étais à deux doigts de me faire bouffer par des chiens, Camaret où on aurait aimé me faire plonger du haut de la falaise, et à l'Île-Tudy, sans Fortin je me faisais boulotter tout cru par des homards! Vous parlez de sinécures! Vous oubliez Douarnenez où j'ai failli me faire v****r et Saint-Nazaire où un cinglé aurait bien voulu me découper en rondelles à coups de hache!
Fabien haussa les épaules en revenant sur ses pas :
– Vous avez choisi un métier à risques…
– Soit, mais alors, ne parlez pas de vacances! Moi, les vacances, je les rêve paisibles. Un bon hôtel, du soleil, la plage, un bon bouquin…
– Hé hé hé! ricana Fabien. La trempette et la bronzette…
– Parfaitement! dit-elle.
– Vous oubliez la croisière, dit le commissaire.
Elle le regarda, interdite :
– Pardon?
– La croisière, comme celle que vous avez faite sur le Drakkar, en février dernier.
Il ricana de nouveau :
– La trempette et la bronzette, vous avez dû être servie! Le cercle polaire au mois de février. Mademoiselle Lester aime les vacances paisibles!
– Mais… qui vous a dit…?
– Vous semblez oublier, une chose, lieutenant : je suis flic! et même le chef des flics de cette ville. Je vous le rappelle, parce que de temps en temps, vous semblez l'oublier. Je sais beaucoup plus de choses qu'on ne se l'imagine. Quant à votre expédition sur le Drakkar, vous ne prétendiez tout de même pas me tromper. Cette carte postale postée d'Écosse et surtout cette remarquable exposition de photos prises sur un chalutier en pêche à l'hôtel de ville de Lorient, des photos signées ML, comme par hasard…
Il la regardait, goguenard :
– Il y en avait une qui était particulièrement intéressante, c'est celle où vous posez avec l'équipage.
Maintenant, il se moquait carrément :
– Mais peut-être n'était-ce qu'un sosie. On voit de ces ressemblances parfois…
Elle le regarda, hésitant sur l'attitude à observer. Sa bonne nature finit par l'emporter et elle éclata de rire :
– Touchée, patron. Maintenant, arrêtez de vous moquer.
- Mais je ne me moque pas! s'exclama Fabien.
Et il redit, en la regardant dans les yeux :
– Je ne me moque pas! Je suis même très admiratif. Du diable, aller s'embarquer dans une pareille galère, il n'y a vraiment que vous pour faire ça!
Il revint s'asseoir et la regarda dans les yeux :
– Au fait, ce n'était QUE pour les photos?
Elle biaisa :
– Surtout pour les photos.
Il insista :
– Mais encore?
– Ça serait trop long à vous raconter, patron. Une autre fois. Tenez, quand nous irons au Moulin de Rosmadec… Là c'est promis, vous saurez tout!
Fabien se rembrunit. Faudrait bien qu'il y passe, puisqu'il avait promis. Non que ce soit une corvée! La table valait le décor qui était unique, un moulin du quinzième siècle dans la petite ville qui avait inspiré Gauguin. Mais il y avait madame Fabien. Certes, il aurait pu l'inviter aussi, mais aller au Moulin pour se faire reprendre à chaque instant : « Pas de mayonnaise, ton cholestérol; pas de vin blanc, ton acide urique; pas de cigare, ta tension… » Et puis, parlez d'un plaisir d'être dans un restaurant gastronomique en face de quelqu'un qui, en guise d'apéritif, déballe ses fioles et ses pastilles homéopathiques…
Il n'y couperait pas, de son invitation à Rosmadec. Mais il fallait voir. Quand? Comment? Fallait voir, ouais.
Il revint à Mary Lester :
– Donc, vous acceptez cette mission.
– Oui, à une condition.
Le front de Fabien se couvrit de rides :
– Je vous écoute.
– Je n'y vais pas seule.
– Vous voulez que…
– Je veux que Fortin m'accompagne.
– Fortin, mais j'en ai besoin pour…
– …Pour les manouches, je sais. Mais cette fois vous trouverez bien quelqu'un d'autre. Ça fait des années qu'il se paye la corvée.
Fabien la regarda sévèrement :
– Pas les manouches, Mary, pas les manouches! Je sens comme un relent de racisme dans cette appellation. Les gens du voyage s'il vous plaît!
– Appelez-les comme vous voudrez, mais tous les ans, c'est ce pauvre Fortin qui se les tape!
– Justement, il est au courant, il est habitué.
Mary haussa les épaules :
– Au courant de quoi? Qu'est-ce que ça changera? Tant que les villes n'auront pas les structures d'accueil prévues par la loi… Maintenant, moi j'en ai marre d'aller au casse-pipe toute seule. Si je dois me heurter à la mafia russe, j'aime autant avoir un homme de poids dans mon dos. Personne ne fera mieux l'affaire que Fortin.
– Mais si vous débarquez à deux, objecta le commissaire, vous allez être repérés immédiatement.
– Pourquoi voulez-vous qu'on débarque à deux? Moi, je viens en touriste, Fortin vient en C.R.S.
– En C.R.S.? répéta Fabien effaré, le lieutenant Fortin en C.R.S.? Il n'acceptera jamais!
– Mais si. Sur toutes les plages de France et de Navarre il y a des postes de secours qui sont tenus par des C.R.S. Évidemment, ils ne sont pas en uniforme, ils sont en maillot et en tee-shirt. Vous ne voyez pas en Fortin un C.R.S. sauveteur tout à fait crédible?
Fabien faisait la moue. Se priver d'un lieutenant en cette période de vacances… Il dit, d'une voix mal convaincue :
– Si vous croyez que Fortin va marcher dans la combine…
Mary sourit :
– Vous n'avez qu'à lui poser la question.
Entre les manouches - pardon, les gens du voyage - et le sable fin, sûr que le grand lieutenant n'aurait pas une seconde d'hésitation. Surtout s'il s'agissait d'accompagner Mary Lester. Alors là… Et Fabien n'était pas dupe. Il tenta une nouvelle offensive :
– Et vous croyez qu'on peut se joindre aux C.R.S. comme ça…
– Allons patron, dit-elle de sa voix la plus charmeuse, je suis sûre que vous allez tout arranger. Qui oserait refuser? La hiérarchie? Je suis sûre qu'en faisant intervenir le ministère de l'Intérieur avec lequel vous êtes au mieux, je vous le rappelle…
– Ça va, ça va, Lester, je sais bien ce que j'ai à faire!
Agacé, il avait répondu d'une manière agressive, ce qui n'était pas dans ses habitudes.
– Je ne doute pas de votre parfaite efficacité, patron, dit-elle d'une voix suave.
Elle se leva, légère, et prit le dossier sur le bureau du commissaire.
– Je jette un coup d'œil là-dessus et je vous le rends.
Le commissaire Fabien la regarda sortir sans mot dire, partagé entre l'exaspération et l'admiration. La petite g***e, elle savait y faire! Encore une fois, il en passerait par où le voulait Mary Lester.
Quand Mary rejoignit son bureau, il lui sembla que Jean-Pierre Fortin n'avait pas bougé d'un pouce. Il en était seulement passé de la page deux de l'Équipe à la page six.
– Ma parole, s'exclama-t-elle, tu es en train de l'apprendre par cœur, ce foutu canard!
Le grand lieutenant rabaissa son journal et demanda d'un ton sarcastique :
– Et où va donc se promener le lieutenant Lester?
– À Saint-Quay-Portrieux, mon vieux Jipi.
– Ah ouais, fit-il intéressé. Et où c'est, ça?
– Ça, c'est près de Saint-Brieuc.
– Exotique, fit-il. La côte nord, quelle aventure!
Et je n'y vais pas toute seule, figure-toi.
Jean-Pierre Fortin replia lentement son journal :
– Tiens donc. Et peut-on savoir qui est l'heureux élu?
Elle le regarda en souriant :
– Qui veux-tu que ce soit, Fortin, qui veux-tu que ce soit, sinon toi?