Chapitre 1
Depuis que l'équipe de France de foot avait triomphé du Brésil en finale de la Coupe du Monde, le bureau que Mary Lester partageait avec le lieutenant Fortin avait changé de décor : la double page de l'Équipe s'étalait sur le mur du fond, couvrant les circulaires administratives jaunies par le soleil, et le bon Fortin ne se lassait pas d'admirer ses idoles posant, les bras croisés, avec le regard déterminé de gladiateurs prêts à entrer dans l'arène.
Comme chaque matin, le lieutenant était absorbé dans la lecture de son quotidien sportif dont rien, semblait-il, ne pouvait le distraire.
Aussi laissa-t-il le téléphone sonner trois fois avant de tendre la main vers l'appareil. Ce faisant, il lança un regard de reproche vers sa voisine de bureau qui était occupée à ranger un placard. Elle n'aurait pas pu répondre, celle-là, qui n'avait rien à faire?
Celle-là, qui n'avait rien à faire, lui lança un regard ironique qui signifiait : « Est-ce si important, ces histoires de grands garçons en culotte courte courant après un ballon? »
Et, comme elle avait déjà posé la question, elle connaissait la réponse : « Pff, eût dit Fortin, les bonnes femmes, ça ne comprend rien au sport! »
En reconnaissant la voix de son interlocuteur, il se redressa et, d'une main, replia son journal :
– Oui, patron, tout de suite patron.
Puis il regarda Mary avec un petit sourire :
– Le patron veut te voir.
Mary rejeta ses dossiers dans le placard et ferma la porte avec une ardeur qui en disait long sur l'intérêt qu'elle portait à sa tâche :
– J'y cours…
Quel empressement! dit Fortin en reprenant son journal, la Mary va encore aller se promener. Il secoua la tête de droite à gauche en ajoutant à voix haute : « Et qui c'est qui va encore se farcir les gens du voyage? C'est Fortin! »
Il soupira une nouvelle fois et continua de soliloquer en regardant Didier Deschamps dans les yeux : « Dans cette boutique, mon vieux Didou, il y a ceux qui se baladent et ceux qui se payent les corvées. Les belles filles se les roulent et les grands cons comme ton supporter numéro un se tapent les corvées ».
Il n'attendait pas de réponse du capitaine de l'équipe de France qui continuait de sourire sur son mur.
Chaque été ramenait dans le département des « missions évangéliques » de gitans qui disposaient subrepticement de terrains interdits au camping. On les attendait ici, ils débarquaient là, démontant les barrières ou comblant les fossés creusés pour les dissuader. Que faire quand trois cents caravanes s'installaient de la sorte, au grand dam des élus locaux?
On envoyait les gendarmes, on envoyait Fortin, on palabrait pendant des jours et les gitans s'en allaient quand ils le voulaient bien.
Le grand lieutenant soupira une nouvelle fois : c'était son lot de l'été.
•
Mary toqua de son index replié à la porte du commissaire Fabien.
– Ouais, entendit-elle.
Elle poussa la porte de bois verni et entra dans le bureau du patron. Le commissaire la regarda entrer en étouffant un bâillement.
– Bonjour, Mary.
– Bonjour, patron.
Il lui montra une chaise :
– Asseyez-vous donc.
– Merci.
Dévorée de curiosité, Mary l'eût bien pris aux épaules afin de le secouer, si cela avait pu le faire parler plus vite. Cependant, elle n'en laissa rien paraître, examinant le bout de ses doigts comme quelqu'un qui a tout son temps.
Fabien, le matois, n'était pas dupe. Il avait entrepris de polir les verres de ses lunettes avec une petite peau de chamois, et il s'attardait à en mirer les verres comme s'il s'était agi d'une tâche d'un intérêt vital.
Il se décida enfin à parler, mais il le fit si lentement que Mary sentit croître son exaspération.
– Vous ne devinerez jamais, jeune fille…
Il s'arrêta et regarda une nouvelle fois ses verres en transparence.
– … ce qui m'a amené à vous convoquer à cette heure matinale.
– J'ai droit à combien de réponses, patron?
Il la regarda, ironique :
– Comme vous êtes, d'ordinaire, extraordinairement perspicace, je vous en donne une.
– Ça suffira, dit Mary avec assurance.
Il la regarda, méfiant : qu'allait-elle encore lui sortir? Cette fille était totalement imprévisible.
– Depuis le temps que vous devez m'inviter au Moulin de Rosmadec, je pense que voici le moment venu de tenir vos promesses.
Pauvre Fabien, il s'était attendu à tout, sauf à ça. C'était pourtant vrai qu'il lui devait un repas. Depuis son enquête à l'Ile-Tudy… Ah! ce plateau de fruits de mer à l'hôtel du Port!
On eût dit qu'il venait de recevoir un seau d'eau froide sur la tête. Mary eut l'impression que sa mâchoire se décrochait et il en resta un instant bouche ouverte. Enfin, il se reprit et ferma la bouche comme si cette action nécessitait une force incroyable. Puis il parla enfin, ou plutôt, il bredouilla :
– J'y pense, j'y pense, ne croyez pas que j'aie oublié, ma chère petite… Mais est-ce bien le moment? Nous sommes en pleine saison… Oui, en pleine saison… Je pense qu'en septembre, ou en octobre ça serait plus agréable.
– Oh, dit-elle magnanime, ça fait quatorze mois que j'attends, alors, un mois de moins un mois de plus… Va pour septembre!
Le commissaire Fabien eut soudain l'impression d'avoir glissé la tête dans un nœud coulant. Il desserra sa cravate, défit son bouton de col et avala sa salive. Si madame Fabien apprenait qu'il projetait de dîner en tête à tête avec sa jeune et jolie collaboratrice…
Il respira fort et ajouta :
– Je vous avais dit, lors de votre retour de vacances, que nous avions mis le nez dans une drôle d'histoire. Vous vous souvenez?
Mary hocha la tête. Elle se souvenait en effet, mais le commissaire Fabien ne lui en avait pas reparlé depuis. Il lui posa la question à brûle-pourpoint :
– Mary, que pensez-vous des Russes?
Elle le regarda éberluée. Fabien n'était pas mécontent de son petit effet. « À chacun son tour d'être surpris ma petite », lut-elle dans ses yeux.
Et pour être surprise, elle était surprise.
– Des Russes? Je dois penser quelque chose des Russes, moi?
– Vous avez bien entendu parler des mafias russes!
– J'ai lu des articles dans la presse là-dessus, en effet. Mais il me semble que ça concerne surtout le midi de la France.
– Ça concernait, Lester. Il paraît que ça remonte vers nous maintenant.
– Ah! Et où est l'abcès de fixation?
– Saint-Quay-Portrieux. Ça vous dit quelque chose?
Mary eut une moue évasive :
– Ben oui, la côte de granit rose…
– C'est ça, bon début. Et puis son casino.
Il regarda Mary d'un air décidé. Maintenant qu'on ne parlait plus de ce fichu repas, il avait repris du poil de la bête.
– Car il y a un casino à Saint-Quay. Un casino qui a été repris devinez par qui.
– Un Russe, pardi.
– Erreur, ma petite, pas UN Russe, CINQ Russes.
– Eh, dit Mary, un de plus et on était dans les nuages.
Fabien fronça les sourcils :
– Pardon?
– Dans les six russes.
– Les six russes?
Le bon commissaire avait l'air tellement ahuri que Mary faillit éclater de rire.
– Ben oui, les cirrus sont des nuages, non? Paraît même qu'ils annoncent le mauvais temps.
Fabien haussa les épaules, furieux de n'avoir pas saisi le mauvais jeu de mots.
– Eh bien moi mes Russes ils ne sont que cinq, et pourtant il y a avis de tempête, c'est moi qui vous le dis!
Il réfléchit un instant :
– Et quand je vous dis qu'ils sont cinq, maintenant ils ne sont plus que trois.
– Ah, dit Mary.
– Ouais, dit Fabien, il y en a déjà deux qui sont morts.
– Ah, dit de nouveau Mary, l'air de la Bretagne Nord ne leur réussit pas?
– On le dirait bien.
– Et de quoi sont-ils morts, ces gaillards? Je pensais qu'il s'agissait là d'hommes bâtis à chaux et à sable, qui creusaient des trous dans la glace pour se baigner en hiver et qui se roulaient tout nus dans la neige pour se sécher.
– Je ne sais pas si c'est comme ça qu'ils se baignent, mais ça se peut, concéda Fabien. En tout cas, le premier est mort dans un accident de bagnole et le second dans un incendie.
– Rien que de très banal.
– En apparence.
– Ah…
– Notez bien, ajouta Fabien, que je dis en apparence comme ça… Il n'y a aucune preuve que ce ne soient pas des accidents.
– Y a-t-il eu enquête?
– Bien sûr.
– Et alors?
– Il semble qu'il n'y ait rien de suspect. Banal accident de la circulation, banal incendie d'une friteuse dans une baraque à frites.
– Parce qu'il y avait un Russe qui vendait des frites?
– Ouais.
Mary hocha la tête :
– Les idées qu'on se fait parfois! Je les croyais plutôt spécialisés dans le caviar.
– Faut s'adapter à la demande locale… et à ses moyens.
– Vouais… dit Mary, pensive. Mais qu'est-ce que je viens faire dans cette histoire, moi?
– Des fois que ces accidents ne seraient pas vraiment des accidents…
– Ah, parce que vous croyez…
– Je ne crois rien, moi, protesta Fabien, mais le ministère de l'Intérieur se méfie énormément de ces groupuscules slaves qu'il tient - avec quelques raisons - pour très dangereux. Paraît qu'il y a là-dedans nombre d'anciens du KGB et que ces types-là sont les rois des coups tordus.
Mary s'indigna :
– Et vous m'envoyez comme ça, au casse-pipe, contre le KGB! Ben dites donc, vous ne manquez pas de culot!
– Attention! dit Fabien, je ne vous envoie pas au casse-pipe! Je vous envoie, sur requête du ministère de l'Intérieur, en mission d'observation. Ce n'est pas tout à fait la même chose.
– Mais vos Russes vont me repérer du premier coup! Si, comme vous le croyez, ce sont d'anciens agents secrets, je ne vais pas faire de vieux os, moi!
– Donc vous refusez d'y aller?
Le commissaire Fabien avait pris son air le plus pincé.
– Je ne refuse rien, dit Mary. Mais avant de plonger, je veux savoir la profondeur de l'eau. S'il vous plaît, commençons par le commencement, racontez moi donc l'histoire depuis son début.
– Je crois que vous avez raison, dit le commissaire Fabien.
Il sortit un dossier cartonné de son tiroir, en délia les attaches et sortit une liasse de documents.