Chapitre 1-1

2028 Mots
Chapitre 1 * 1 * — Votre planification… et vos délais, madame Magellan ! C’est n’importe quoi ! Jacques Dufour tenait entre ses doigts boudinés une feuille couverte de graphiques. Il l’examina avec circonspection, et la repoussa devant lui. Ses bajoues composèrent une moue dégoûtée. Un étron étalé devant lui, voilà ce qu’il voyait ! Quand il daigna se tourner vers son interlocutrice, son visage conserva la même expression. — XOX Consulting a pourtant une bonne et solide réputation ! eXpert Of the eXpert, les experts des experts, donc la crème de la crème, non ? Vous-même, vous nous avez été recommandée par votre siège strasbourgeois comme l’une des meilleures consultantes sur la place ! Sans ça, jamais vous n’auriez franchi le seuil de FUMAS Industries, vous vous en doutez ! Alors, qu’est-ce que vous avez ? Hein ? Dites-moi ! Debout devant le bureau directorial, Suzana Magellan était immobile, une mallette pendue au bout d’un bras. La trentaine, cheveux blonds tirés en arrière, costume asexué, sans maquillage, sans bijoux, des lunettes sombres à large monture, peut-être une coquetterie destinée à faire oublier la légère bosse sur le haut de son nez. Elle portait l’uniforme standard du cadre féminin standard. La panoplie de base pour désamorcer les poussées phéromonales des mâles cravatés... En ce moment précis, son aspect vestimentaire avait peu d’importance. Elle aurait pu être déguisée en bunny de cabaret, le directeur opérationnel ne se serait pas calmé pour autant ! Et le silence buté n’arrangeait rien. L’homme s’empourpra. Il fouilla dans une poche, et s’obligea à respirer avec lenteur. Il engouffra une pastille blanche, et reprit d’un ton mesuré. — Laissez-moi vous rappeler quelques points clés… Vous êtes engagée pour mener à bien un projet, et pas un petit ! La mise en place d’un logiciel de production, c’est du lourd ! Je ne vous l’apprends pas, j’espère… Surtout chez FUMAS Industries, une société présente dans plus de vingt pays, innovante dans de nombreux secteurs de hautes technologies, de la biochimie aux calculateurs de fusées. Et je vous rappelle que nous avons de nombreux contrats avec l’armée. La planification d’un projet pareil, c’est du sérieux ! Rien à voir avec la programmation d’un après-midi shopping entre copines ! Ça n’a donc rien à voir avec l’espèce de brouillon informe, là ! Cette chose que vous avez eu le culot de m’envoyer ! En tant que passionné de cryptologie, j’y verrais presque un cas d’école pour des travaux pratiques ! Mais trêve de plaisanteries ! Alors, avant que je ne convoque vos patrons de XOX Consulting, et que je vous mette dehors manu militari, expliquez-moi ce qui se passe… Mmm ? Pour la première fois depuis l’entretien, la consultante s’anima. — Vous connaissez la devise de XOX Consulting, monsieur Dufour, « votre cible est notre cible »… La satisfaction du client est notre engagement prioritaire… Il s’agit certainement d’un malentendu. C’est regrettable… Le papier que je vois là, eh bien… il ne ressemble pas au document final… Vous permettez ? Au lieu de se présenter face au bureau, et tendre le bras au-dessus du parapheur, elle contourna le meuble en acajou. Jacques Dufour se raidit tandis qu’elle s’approchait de lui. Il ne s’attendait pas à ce mouvement, et la perspective d’une telle promiscuité le gênait. Il empoigna la feuille, et tendit le bras. Dans la précipitation, le document s’échappa. Confus, il grogna en pliant sa forte corpulence. Quand il se releva, ses excuses moururent sur ses lèvres. Suzana Magellan était dressée devant lui, sa ceinture en flanelle à quelques centimètres à peine de son nez. Parfums capiteux, envoûtants. La mallette chuta sur la moquette avec un bruit étouffé. Il sentit une main effleurer son épaule, et se poser sur son cou. Une caresse. Geste incongru, sensations dérangeantes, contradictoires. Il bégaya. — Mais… Mais… mais… Qu’est-ce qui vous prend ? On pourrait nous surprendre ! Il s’enfonça contre le dossier, le souffle court. La jeune femme fit deux pas en arrière, sans le quitter des yeux. Son expression restait neutre. L’homme glissa un doigt tremblant sous sa cravate. Un bouton sauta. Suzana Magellan l’aida d’un geste sans chaleur. Elle écarta le col de chemise, jusqu’à dénuder les clavicules, puis… elle s’immobilisa ! Jacques Dufour se figea à son tour. Incompréhension ! Quelque chose clochait ! Il le devina dans le regard calculateur. Il le réalisa pleinement quand elle leva un poing au-dessus de sa poitrine. Le coup le cueillit juste au-dessus de la jonction des clavicules, le point « Hichu », cette zone sensible enseignée par les meilleurs maîtres d’armes. La perte de conscience fut immédiate, et le corps s’affala comme une poupée de son. La consultante saisit un bras inerte, releva une manche de chemise. Coup de pied à la mallette pour l’ouvrir. Elle en dégagea une boule de coton, un pansement, et une seringue, un imposant modèle Guyon. Elle la remplit d’air, et enfonça l’aiguille dans le bras sans hésiter. Des pas dans le couloir. Quelqu’un approchait ! L’injection de la poche d’air fut ponctuée par un râle discret de Dufour, à peine un hoquet. Deux doigts élégants se posèrent sur la trachée. Rien… Top chrono ! Et… accélération ! Point de piqûre nettoyé, pansement collé, chemise réajustée, fauteuil repoussé contre le bureau, et le torse inerte plaqué sur la table. À l’instant où elle engouffrait son matériel dans la mallette, une silhouette se dessinait derrière la porte opaque. Une femme ! Trois coups rapides… Suzana Magellan prit un air désemparé, et inspira un grand coup. — Monsieur Dufour ! Oh ? Monsieur Dufour ! Qu’est-ce qui vous arrive ? Monsieur Dufour ! Répondez ! Une secrétaire risqua une tête étonnée dans la pièce. La consultante hurla. — Vite ! Quelqu’un ! Vite ! Appelez les secours ! Il fait un malaise ! L’intruse plaqua sa main sur sa bouche, horrifiée. La jeune femme tira le fauteuil en arrière, et s’agrippa au cadavre pour le jeter à terre. Elle souffla. — Dépêchez-vous, nom de Dieu ! Il est en train de crever ! Appelez les urgences ! Je suis secouriste ! Je vais essayer de le réanimer ! L’assistante s’éclipsa en glapissant. Quand le bruit de pas s’estompa, Suzana se désintéressa du corps gisant à ses pieds. Elle ouvrit l’armoire où étaient stockés les dossiers en cours. Ils étaient rangés dans l’ordre alphabétique. Dufour était un méticuleux ; il n’y avait pas d’autre endroit pour ce qu’elle cherchait ! Elle sauta directement à la lettre I, à un onglet portant le nom « IRA». L’emplacement était… vide ! Zut ! La mission était écornée… Agacée, elle repoussa l’ensemble vers le fond, et ferma la porte. Inutile de retourner les meubles ; elle n’avait pas le temps ! Elle s’installa à la place directoriale, dégagea son téléphone portable, et ouvrit la fonction message. Un SMS était prêt ; le destinataire avait le logo de XOX Consulting : « MISSION ACCOMPLIE, DÉLAIS RESPECTÉS… » Elle ajouta un post-scriptum, « SAUF DOC IRA ! ». Elle hésita, un doigt sur la touche « Envoi ». Elle surveillait sa montre. Le chronomètre fonctionnait toujours… Encore quelques minutes, pour être sûre… * 2 * — Huit minutes après l’arrêt cardiaque ! C’est approximatif, mais c’est le délai retenu par les toubibs. Au-delà, le type est cuit ! Le lieutenant Al Garfield grogna ces derniers mots en relevant le col de sa veste, le nez piquant sur le trottoir. Il regrettait de ne pas avoir mis de bonnet sur son crâne chauve. Il faisait froid. Il avait faim, et il était fatigué. Cette levée de corps dans une tour de Nanterre ne l’enchantait pas. Son voisin rondouillard tricotait des jambes pour se maintenir aux côtés de ses grandes échasses. Ric Polak grasseya. — Mouais… C’est sûr que c’est court… Pas étonnant qu’il ait bouffé son extrait de naissance, le père Dufour… Par contre, je ne comprends pas bien ce qu’on vient foutre là-dedans ! Ils débloquent au parquet ! Si la Crim se met à intervenir à chaque crise cardiaque, on n’a pas fini de cavaler ! En plus, aujourd’hui ça ne m’arrange vraiment pas… J’avais promis à la duchesse de terminer le carrelage des chiottes… Tu imagines ! Encore une engueulade en perspective… Toi, tu t’en fous, tu vis seul ! Tu ne connais pas ton bonheur… Soupir las. — Le Central est débordé… La DPJ est complètement mobilisée ailleurs… Du coup, c’est pour notre pomme… Mais ça ne devrait pas durer longtemps. J’ai eu l’urgentiste au téléphone, un certain Chassard. Encore un nouveau… Sûrement un jeune. Le genre tout juste sorti de stage, et qui voit des homicides partout où il pointe sa truffe… Pas méchant, mais il a juste eu peur de mal faire… D’ailleurs, il regrette déjà son signalement ! On jette un œil, on fait le compte rendu, et on se tire… On a connu plus pénible, non ? — Peut-être… N’empêche qu’on se pèle ici, et pour des prunes ! Sans parler que j’ai horreur de tous ces cravateux, avec leurs airs supérieurs de parvenus. Tu parles d’une galère… Ils restèrent silencieux jusqu’au coin de l’avenue Pablo Picasso, à côté d’un immeuble d’affaires. Ce quartier les changeait des zones déshéritées où ils avaient l’habitude de traîner leurs semelles. Les trottoirs propres, les murs sans graffitis, les piétons armés d’attaché-case, et les petits vieux promenant leurs toutous. Ah ! Ceux-là, toujours présents ! Les véhicules de secours attiraient toujours leurs contingents de petits vieux. Ils se rassemblaient en petits groupes, ronronnant, essayant d’interpeller l’un ou l’autre, surtout des gens en uniforme, pour savoir... Garfield les détestait ! Une ambulance stationnait à la diable face à la réception. Une femme-tronc les accueillit avec un sourire commercial. Garfield prit la parole. — Bonjour ! Police ! Le bureau de Jacques Dufour, je vous prie… — Bonjour Messieurs ! Cinquième étage, à droite en sortant de l’ascenseur. Pouvez-vous je vous prie, me donner vos noms et prénoms ? C’est pour le registre… — Al Garfield, lieutenant… Cliquetis des ongles sur le clavier. — Garfield… Comme le chat, c’est ça ? Très bien… Et, monsieur ? — Ric Polak… Ric comme Ric, et Polak comme Polak… Bon allez, on y va ! On ne va pas y passer des heures… Laissant la jeune femme en plan, les policiers s’engagèrent d’un bon pas dans le couloir principal. Un planton en tenue les attendait déjà près de l’escalier central. Elle ne se départit pas de son masque avenant, une faculté appréciable dans son métier. Dans le domaine de la goujaterie, elle était habituée à pire. Le médecin urgentiste était encore dans le bureau de Dufour. Le docteur Chassard était effectivement très jeune, avec des joues encore duveteuses, et très pâles. Il rangeait ses ustensiles avec des gestes saccadés. Quand il vit les deux policiers, des tremblements agitèrent ses paupières. Il tendit la main et se présenta. Polak la saisit. Garfield garda les siennes dans ses poches. L’effronterie n’arrangea pas la nervosité du médecin ! — Bon… Euh… Excusez-moi, lieutenant Garfield… Je crois que j’ai été un peu vite pour le signalement… En fait, euh… Comme je vous ai dit au téléphone, cet homme était malade. Il était suivi pour une pathologie cardiaque. J’ai trouvé du « Carvedilol » sur la table, et son assistante m’a confirmé qu’il était bien sous traitement… Moue dubitative devant le corps gisant à terre. — Mouais… Mais ça n’explique pas qu’il soit en vrac, à moitié débraillé par terre. Le SAMU travaille plus proprement d’habitude… C’est ça ? Et ça explique votre signalement, non ? — Ben oui… Mais j’ai appris — malheureusement après mon signalement — qu’une personne avait tenté de le réanimer, une femme… Et elle n’est pas du SAMU… Du coup, ça explique aussi la scène. Enfin, je ne suis pas expert, mais je crois… non ? Conciliant, Garfield acquiesça. — Vous avez bien fait… Quand il y a un doute, il vaut mieux pécher par excès que par négligence. Après tout, nous autres, les flics, on est payés à l’heure. Alors qu’on reste à glander au poste devant un match de foot, ou qu’on vienne perdre notre temps pour une crise cardiaque… Mais comme on est là, on va quand même jeter un œil, histoire d’avoir bonne conscience avant de retourner devant notre match de foot… Pas vrai, Ric ? Polak enfila des gants avant d’entreprendre l’examen de la pièce. Garfield gardait toujours une main dans sa poche, et il se pencha vers le corps. Sous le regard étonné du médecin, les doigts nus s’aventuraient vers le col de chemise. — Et alors ? Qu’est-ce que vous croyez ? S’il s’agit d’un homicide, la scène de crime est tellement salopée qu’on peut faire une croix sur un indice digne de ce nom ! Alors gants ou pas… Mmmm… Mais dites donc, vous avez vu en dessous du cou ? Ça ressemble à un hématome, non ? Il aurait pu se faire ça en tombant ? — Faites voir ! Euh… Non… Peu probable… Peut-être un coup d’un secouriste… Vous savez, les gestes de réanimation sont plutôt violents… Dans la panique, on peut faire mal… — Et à cet endroit précis, un coup peut être mortel ? — Non… La zone est sensible, mais au vu de l’hématome, le choc n’était pas mortel. Crissements de bois. Polak ouvrait le tiroir d’une armoire basse. Exclamations. — En parlant de mortel… Visez un peu la littérature de notre bon monsieur ! Je vous passe la couverture, une grosse araignée, bien dégueulasse. Une sorte de mygale, je crois… L’intérieur est plus instructif. C’est écrit en français, mais les phrases n’ont ni queue ni tête. Probablement une traduction de chacal… Enfin… Pas sûr que les clients de ce magazine s’intéressent au texte. Les photos se passent de commentaires ! C’est une tuerie, comme disent les jeunes ! Je ne suis pas diplômé en Lettres, mais je ne reconnais pas du La Fontaine là-dedans. Et vous ? Il agitait un magazine imprimé sur du mauvais papier. Une page intérieure montrait des photos sanglantes, des scènes de tortures… Moue dégoûtée. — Pas vraiment politiquement correct, effectivement… Bon… Ric, je crois que c’est foutu pour le match… Tu appelles la scientifique tout de suite ! Et tout le monde sort de cette pièce, et vous attendez tous dans le couloir ! Et la secouriste de choc, celle qui était là quand Dufour calenchait ? Elle est passée où ?
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