Chapitre 1-2

2252 Mots
* 3 * Suzana Magellan n’avait pas attendu le médecin urgentiste, et encore moins la police. Quand les premiers secours étaient arrivés, elle s’était accroupie avec un visage catastrophé près du corps. Un joli rôle de composition ! Elle avait bégayé, répété qu’elle avait fait ce qu’elle pouvait. Elle était désolée, mais elle avait besoin de sortir. Et… tout de suite ! Elle était trop secouée. Ici, elle étouffait… Les hommes du SAMU avaient reconnu un état de stress post-traumatique… Ils avaient bien tenté de la retenir, lui avait conseillé de décompresser dans une pièce attenante, une couverture sur les épaules. Elle avait fait mine d’accepter, mais elle s’était éclipsée en profitant d’un moment d’inattention. Un entretien avec la police serait inévitable, mais il attendrait bien le lendemain. Ce soir, elle n’avait pas envie de s’éterniser… Engoncée dans son manteau, un bonnet enfoncé jusqu’aux sourcils, elle faisait semblant de somnoler, assise sur la banquette de la rame RER. Elle avait choisi une voiture du milieu. Au plafond, la caméra de surveillance ne surveillait plus rien. Inutile, elle pendait au bout d’un câble. Comme si cela ne suffisait pas, l’objectif avait été recouvert de peinture. Une araignée y avait tendu ses fils. L’insecte ne risquait pas d’être dérangé. Sur cette ligne, la régie ne réparait plus rien… Cela pouvait effrayer le quidam, pas Suzana. Au contraire. Elle recherchait l’anonymat, et cette place réduisait les occasions de figurer dans des bases de données. C’était important, surtout après une mission de nettoyage. Ce soir, son contrat s’achevait avec un succès en demi-teinte. Mais cette issue ne changeait rien à son humeur. Comme à chaque fin de contrat, elle resterait maussade jusqu’au lendemain. Des cachets bleus l’attendaient déjà près de son lit. Ils lui feraient franchir le cap de la nuit… comme d’habitude ! Eh bien sûr, demain serait un autre jour ! Mais elle redoutait cet entre-deux. Dans cet état esprit, elle était capable de faire tellement de mal… Soudain un mouvement à côté d’elle. Une odeur rance de poireaux. Une voix chevrotante. Une vieille femme marmonnait des excuses, et s’installa face à elle. Elle se pencha pour poser le cabas à terre, et son visage ridé s’immobilisa en découvrant les mains de sa voisine. Suzana agrippait son poignet, juste au-dessus d’une montre décorée du logo XOX Consulting. Les doigts bougeaient presque imperceptiblement, dans un lent va-et-vient, mais ce n’était pas une simple démangeaison. Les phalanges étaient trop blanches, et les ongles trop rouges. Sous la paume, une tache humide sur la veste acheva de lever le doute. Elle se grattait au sang ! Et elle ne semblait pas en souffrir. Et peut-être même qu’elle y prenait du plaisir ! La vieille femme hoqueta. Elle buta sur le visage fermé de Suzana. Un regard glacial la dissuada de l’aborder. D’abord hésitante, elle finit par saisir son sac, et se leva en grognant. Elle chaloupa dans le couloir, semant au passage des propos confus. Le mot « droguée » revint à plusieurs reprises. Comme à regret, la consultante desserra son étreinte, et se résolut à enfoncer ses poings dans les poches. Elle reprit sa pose somnolente. Le plastique du téléphone portable frottait contre ses doigts. Il était toujours muet. Sissi Spark n’avait pas accusé réception de son SMS. C’était inhabituel… Au minimum, elle attendait de sa chef le message standard de félicitations, même si le dossier « IRA » n’avait pas été récupéré. Peut-être un problème de réseau… Bon… Sans grande importance ! De toute façon, elles s’appelleraient le lendemain pour évoquer sa nouvelle affectation, et ses nouveaux projets, les fameuses missions XOX à deux couleurs. Quelle serait la mission avec le « ruban blanc », l’officielle, celle qui allait lui ouvrir les portes d’une société industrielle ? Il s’agirait certainement d’une compagnie travaillant pour la Défense, et elle y conduirait un renouvellement de logiciel. Pour cette activité, son CV réduisait les potentialités de surprise, mis à part le lieu d’intervention... Pour la mission avec le « ruban noir », par contre, le mystère resterait entier jusqu’au dernier moment ! La cible à neutraliser lui était toujours inconnue… Quel homme serait désigné ? Mystère, à part le fait que ce serait un homme, car Suzana refusait de s’occuper de cibles féminines… Et comment allait-elle l’approcher, l’amadouer, et le conduire vers sa fin ? Et quels moyens allait-elle utiliser pour faire croire à une mort naturelle au mieux, ou à un accident au pire ? Sa richesse était dans ses réponses… Et peut-être devrait-elle encore subtiliser un objet ou un dossier ? Elle n’aimait pas cette facette de son métier. Le vol augmentait singulièrement les risques de se faire prendre, mais comme sa chef le lui rappelait souvent, la demande du client primait sur toute autre considération. Elle vérifierait ses mails en arrivant. Peut-être le formulaire barré d’un ruban coloré l’attendait-il déjà dans sa messagerie. Au fond, elle n’était pas pressée… Ce soir, elle fonctionnait en mode repos. Les yeux mi-clos, elle observait ses voisins, à peine une dizaine de personnes. Des banlieusards, comme elle. Ils rentraient du travail, la mine grise, le vêtement fripé, les aisselles moites. Ils se laissaient bercer par le choc des essieux. Étrange spectacle que ces têtes dépassant des fauteuils éventrés, et oscillant sur un même rythme ! Elle imaginait des excroissances buboniques sur un organisme mourant... Impressions nauséeuses. Elle baissa les paupières. Vraiment trop déprimant… * 4 * La tension était palpable à l’étage de FUMAS Industries. Suzana le réalisa en franchissant le sas de sécurité. D’ordinaire, l’immense espace paysagé générait un brouhaha perpétuel. Il s’y mêlait roulis de voix, sonneries de téléphone, bruits de tiroirs, et plus rarement des éclats de rire. Les postes de travail étaient groupés par quatre, et l’absence de séparation entre les îlots n’arrangeait pas la pollution sonore. Ce matin, c’était différent. Un quasi-silence s’imposait. Les employés étaient concentrés sur leurs écrans. C’est à peine s’ils osaient regarder leurs voisins. Certains étaient au téléphone, mais ils s’appliquaient à murmurer, une main couvrant leurs lèvres. Ambiance de cimetière. Même Gaston le polyglotte respectait un niveau sonore raisonnable. Ce responsable commercial s’exprimait en ce moment en japonais, la langue qu’il maîtrisait le moins bien. D’habitude, il hurlait en crachant dans le micro, comme si l’élévation du volume pouvait compenser ses faiblesses linguistiques. Quand il aperçut Suzana, il lui adressa des signes énervés. La gestuelle se passait de commentaires. Il terminait son appel, et il devait lui parler ! Le contraire eut été étonnant… Chez FUMAS Industries, l’homme était chargé des contrats XOX Consulting… En l’occurrence, autant dire un sacré caillou dans ses mocassins ! Quand elle s’engagea dans l’allée, Suzana focalisa l’attention de tous. Elle s’amusa à reconnaître toute une palette d’émotions sur les visages. Cela allait de la compassion à l’hostilité, avec une large majorité associée à la curiosité. Elle était celle qui avait vu mourir Dufour ! La première qui avait tenté de le ranimer ! Enfin… C’est ce qui se disait… Parce que quand même, la police était dans la boucle, et ce n’était pas pour rien... La nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre, et tout le monde le savait ! Alors, quoi qu’en disent les chefs de secteurs, cette mort était plutôt louche ! Elle gagna son poste de travail, juste à côté de la machine à café. Il s’agissait d’un bureau de passage, un espace réservé aux stagiaires et aux prestataires de services, le cauchemar de tout employé administratif. Le meuble déglingué oscillait sur trois pattes et un vieux bottin. Une lampe rouillée l’éclairait en tremblotant. Et toujours des éclats de voix dans le dos, avec le bruit du gobelet tombant sur la grille, et le grognement aigu de la pompe à café. Quelques semaines auparavant, le commercial Gaston avait présenté cette place à Suzana avec une certaine gêne. Il s’en était tiré avec une pirouette, plaisantant sur le tarif prohibitif des services de XOX Consulting. Avec un coût journalier de 1,5 k€, il n’y avait plus d’argent pour mieux l’accueillir… Il ignorait que c’était une place de choix pour Suzana Magellan ! Elle était aux premières loges pour recueillir tous les ragots de l’entreprise. Des plus insignifiants, comme la dernière f*******n de la petite comptable à son chef de service, au plus capital, comme l’agenda de sa cible. De cette position stratégique, elle ratissait large, mais elle savait faire le tri. Ce matin, les abords de la machine à café étaient déserts. Il était peu probable que la mort de Dufour leur ait coupé l’envie de s’y retrouver. Plus sûrement, la consultante était devenue une sorte de pestiférée. Elle connaissait bien ce comportement de citadin occidental, surtout dans une tour de Nanterre… Sa proximité avec le drame inquiétait, comme si le malheur pouvait éclabousser ceux qui oseraient s’en approcher trop près. Logique de l’associativité. Cartésianisme transposé dans l’irrationnel. Et surtout, urgence de se réfugier dans le confort des certitudes. À peine eut-elle allumé son ordinateur, que le commercial Gaston la rejoignit. Il se dandinait, cherchait ses mots. Peine perdue, car Suzana les connaissait déjà… — Madame Magellan ! Pas trop secouée ? Ça va, ou bien ? Dites donc, vous vous êtes blessée au poignet, ou bien... ? Quarante ans après avoir quitté son Haut Doubs natal, il avait toujours conservé un phrasé traînant, et des expressions fleurant le Comté. Une particularité qui n’inspirait pas forcément la sympathie dans le milieu des VIP parisiens. La jeune femme d’origine portugaise s’en amusait sans malice ; elle la trouvait plutôt attendrissante. Elle tira sur ses manches, s’efforçant de recouvrir le pansement. — Pas grave… Une bricole… Je suis plutôt maladroite en ce moment… Il enchaîna avec gaucherie. — Bon… Euh… Comment dire… Euh… Je voulais vous parler de… — …de mon projet, je pense. La mort de Dufour lui colle du plomb dans l’aile. C’est ça ? Le langage imagé eut le don de mettre Gaston dans de meilleures dispositions. Il se lâcha. — Eh bien… Tonnerre ! C’est rien de le dire ! C’était lui votre principal sponsor ! Et votre projet va être transféré vers un autre directeur opérationnel ! Comme d’autres projets, d’ailleurs… — Comme le projet « IRA» ? Il sursauta, comme piqué par un moustique. Il murmura avec un ton mi-menaçant, mi-confident. — Le… le… le projet quoi ? « IRA» ? Jamais entendu parlé ! Vous tenez ça d’où ? Vous ne vous en souvenez pas ? Très bien ! Alors je vous conseille – pour votre plus grand bien, naturellement ! – d’oublier tout ce qui ne concerne pas votre projet. Et ceci sans limitation de durée ! Il poursuivit avec plus de légèreté. — L’heureux remplaçant de Dufour n’est pas encore officiellement nommé. Mais vous devez bien vous douter que le renouvellement d’un système informatique — qui, soit dit en passant fonctionne très bien tel qu’il est… — ne sera pas en tête de liste. Vous me comprenez ? Ou bien ? Moue conciliante. — Ça tombe sous le sens… Et donc, monsieur Gaston... ? Annulation, ou temporisation ? — Temporisation ! Bien sûr ! Mais pour un bon moment… Des semaines, voire des mois. — Et ? Il oscillait à nouveau sur ses appuis. — Eh bien… Euh… Vous êtes déchargée du projet… Désolé… Il s’anima. — Mais je n’en suis pas responsable, croyez-le bien ! Il faudra plutôt vous en prendre à votre hiérarchie chez XOX Consulting ! J’ai eu votre chef de Strasbourg au téléphone ce matin, Sissi Spark… Elle refuse de vous maintenir à notre disposition pour la suite… Trop aléatoire, en termes de synchronisation… Elle a déjà chargé votre agenda pour les six prochains mois, à ce qu’elle m’a dit ! Je la cite. Vu vos compétences, ce serait dommage de rester désœuvrée, en attendant un hypothétique retour chez FUMAS Industries. C’est sûr… Bref ! On n’a pas le choix… Sous l’ombre d’un énorme accent circonflexe, la syllabe finale tarda à mourir. Accent de sincérité. Suzana désigna ses classeurs. — Et pour la clôture du dossier ? Plus exactement le transfert ? — Ah ! Oui… Votre chef m’a donné un nom… Xavier Branquier ! Vous voyez qui c’est ? Elle ne le connaissait pas… XOX Consulting opérait un cloisonnement au sein de ses équipes, spécialement entre les consultants polyvalents et ceux exclusivement dédiés aux missions avec un « ruban blanc ». — Non… Mais c’est sûrement un bon élément… Vous pouvez compter sur nous pour une passation du dossier dans les formes… Finalement, je me rends compte que ce n’est pas plus mal… Vous savez, toute cette nuit j’ai revu Dufour s’effondrer devant moi… Un cauchemar qui ne va pas me lâcher facilement, je crois... Et ça aurait pu avoir un impact sur mon efficacité dans ma mission. Changer d’air me fera du bien… Rassuré, Gaston hocha vivement la tête. — En tout cas, ne vous pressez pas ! Vous avez une semaine pleine pour passer les commandes à votre collègue. Clin d’œil. — …et au tarif horaire habituel ! Vous voyez, on sait être fair-play chez FUMAS Industries… Ah ! J’allais oublier… Des policiers vont passer vous voir ce matin. La routine, il paraît… Je n’ai pas retenu les noms ! Un petit gros, et un grand échalas. Le chef du premier, certainement… Un type qui se fait une religion de ne pas serrer la main… Pas très sympa… Ne soyez pas étonnée ! Elle ne le serait pas, même sans les conseils avisés de Gaston. Il la quitta, satisfait, mais un peu décontenancé. Il pensait que cette mise au placard aurait été plus dure à faire passer. Surtout avec une femme, plus exactement avec l’idée qu’il se faisait des femmes ! Pas de doute, c’était vraiment de sacrés professionnels chez XOX Consulting ! La matinée se déroula sereinement, entre les classeurs d’archives et les cartons. Suzana Magellan mettait de l’ordre dans la documentation. Son remplaçant n’aurait aucun mal à trouver rapidement ses marques. L’écran était allumé, et elle guettait régulièrement sa boîte aux lettres. Elle n’avait encore rien reçu de la part de sa chef. Coup d’œil à sa montre. Rien depuis son SMS, c’est-à-dire plus de douze heures ! Pourtant les normes internes imposaient un délai maximum de huit heures, et il était habituellement réduit à deux heures ! Et là, ni mission blanche, ni mission noire à l’horizon. Le vide, même pas un SMS… C’était étrange. Et chez XOX Consulting, ce qui flirtait avec l’étrange prenait vite des allures inquiétantes. Elle vérifia sa connexion réseau, mais non… Aucun problème technique. Elle se donna encore quelques minutes avant d’appeler l’agence avec son portable, le temps de mettre à jour son rapport hebdomadaire. Ce genre de contact non planifié n’était pas recommandé, mais après tout, comme la situation sortait du cadre standard... Elle n’eut pas le temps de terminer sa rédaction. Au bas de son écran, une fenêtre sur fond bleu apparut brièvement avant de s’évanouir. Le logiciel venait de délivrer le message tant espéré. L’émetteur répondait au nom générique de XOX, et le titre était « Nouvelle mission… » Le message ne contenait qu’une pièce jointe, un fichier nommé PROJ_20129966_NOIR. C’était la description de sa prochaine mission « ruban noir ». Curieusement, il n’y avait aucune trace de la mission blanche… Elle ouvrit le document. Elle reconnut le format, une page structurée à la manière d’un CV. Une apparence anodine, pour raisons de sécurité… Le contenu des cadres mit plusieurs secondes à se charger. Lorsque la définition de l’écran se stabilisa, la photo de la cible apparut avec une netteté glaçante. C’était une femme ! Et c’était… son propre portrait ! ***
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