Chapitre 2-1

2024 Mots
Chapitre 2 * 1 * Get up, stand up, stand up for your rights ! La chanson de Bob résonnait sur les parois carrelées de la morgue. Un géant vêtu d’une combinaison bleue se penchait sur le marbre d’autopsie. Le corps de Dufour y était étendu, gras, glabre, livide. Perplexe, Max Grondin se releva, et ôta d’un geste brusque son masque et son bonnet. Libérées de leur carcan, les tresses rasta tombèrent lourdement sur les épaules. Le rideau perlé encadrait un visage d’ébène, étrangement percé par deux yeux verts. Pas un de ces verts chiasseux qui tutoyaient le marron. Non… Plutôt un vert lumineux, hypnotique, comme si deux ampoules avaient été implantées dans les orbites de sa face carrée. Les femmes adoraient, et il savait en jouer. Ludivine Bonnard reconnaissait les signes de la contrariété chez son tuteur. Depuis un an qu’elle côtoyait son compatriote antillais, elle avait l’habitude. Elle connaissait la suite, comme un sketch bien réglé… Il fouilla dans une poche, en extirpa une cigarette ventrue, un briquet flanqué du drapeau éthiopien. Grésillements, et grognements de plaisir. Il expira des volutes épicées vers la frimousse couverte d’éphélides. La jeune métisse se contenta de croiser les bras. — Un petit remontant, p’tite sœur ? — Non merci ! Trop de pathologies connues liées à cette saloperie, tu le sais bien… Et encore combien d’inconnues ? Tu devrais faire attention ! Je trouve que tu abuses un peu en ce moment… Rire de nez. — Mais non, p’tite sœur… Tes pathologies liées au « Delta 9 — THC », c’est des trucs de p’t**s blancs. Moi, je jouis d’une immunité inscrite dans les gènes. Et tu es comme moi, je te le rappelle ! Toi aussi tu as des petits chromosomes avec un os dans le nez. Tu ne risques rien ! Alors ? Tu en veux ? Non ? C’est sûr ? Bon… Je n’insiste pas… Le sourire moqueur s’effaça. — Ludivine… Tu as lu le rapport médical de Dufour ? Son médecin traitant nous l’a faxé il y a une heure… Non ? Bon… Je te résume… Le type était bien soigné pour une insuffisance cardiaque. Il a même fait un pneumothorax il y a trois mois. Il a failli y passer… En plus, il traînait des crises d’asthme récurrentes. Bref ! Pas étonnant qu’il soit passé ad patres ! Mais… La phrase resta en suspens, et il tira pensivement sur son mégot. L’assistante s’impatienta. — …mais quoi ? — Regarde cette marque, là, à l’intersection des clavicules. L’hématome est plus ou moins contemporain du décès. Et pile à un des endroits les plus sensibles de l’organisme. Ce n’est pas ça qui l’a tué, sans doute… Et je veux bien croire à un geste énervé d’un secouriste, mais pile en dessous du cartilage thyroïdien ! Là, ce n’est plus de la malchance, ça relève plutôt du vaudou de grand-maman ! Non, tu ne crois pas ? Il écrasa le bout incandescent du joint entre deux doigts, et glissa le tout dans une poche. — Et il y a autre chose… Du menton, il désigna l’avant-bras. Un marqueur avait été scotché près d’un point ocre. — …une piqûre ! Quand le SAMU nous l’a amené, elle était couverte d’un pansement… Moue perplexe. — Une prise de sang ? Et alors ? Plutôt anodin, non ? — Mouais… A priori… Mais le pansement a été fait par un vrai sagouin. Même une infirmière débutante ne le collerait pas comme ça. Et quand je l’ai enlevé, j’ai pu évaluer la date de la piqûre. Là encore, plus ou moins contemporain du décès. Et… tu en connais beaucoup, toi, des types qui se font faire des prises de sang au bureau ? Surtout dans une tour de Nanterre ? — Non, mais bon… C’est plutôt des questions d’enquêteurs, non ? — Mouais… Et c’est un peu ce qu’on est… Les flics de la viande froide ! Payés pour traquer l’indice sur des morceaux de barbaque plus ou moins avariés ! Ensuite, donner des tuyaux aux poulets comme Garfield, les flics de la viande chaude ! Enfin… Quand c’est nécessaire… Et pour le cas Dufour, bien des gens pensent que ça ne l’est pas ! Il compta sur ses doigts. — Un ! Le médecin urgentiste qui a regretté son signalement juste après l’avoir fait. Un jeune, Chassard… Je le connais… Un habitué du serrage de fesses après avoir fait dans le pantalon… Deux ! Garfield, qui aimerait tordre le cou à une affaire foireuse. Trois ! Les parents de la victime, qui font des claquettes devant le bureau du procureur. Ils réclament le corps pour le coller au crématorium dès demain 15 heures, en sachant qu’ils vont rencontrer leur notaire à 16 heures pour régler la succession… Des modèles d’élégance, n’est-ce pas ? Et quatre ! Le procureur qui m’a déjà appelé trois fois. Il insiste lourdement pour clore le signalement. — Si tout le monde est d’accord, pourquoi tu te tortures ? Remplis le permis d’inhumer, et passe à autre chose ! D’un revers de la main, elle indiqua quatre brancards rangés au fond de la salle. Quatre morts par armes à feu, un règlement de compte entre truands. — Ce n’est pas le travail qui manque ! Get up, stand up, stand up for your rights ! Max Grondin oscillait la tête au rythme du refrain. Déterminé, il se tourna vers le distributeur de gants. D’un geste théâtral, il dégagea une nouvelle paire. — Effectivement ! Le travail ne manque pas ! Et les arguments pour passer à autre chose non plus ! Mais… il reste quand même une raison pour continuer sur le cas Dufour. Et celle-là est majeure ! Tu vois, p’tite sœur, je suis allergique au concept d’autorité. Totalement ! Viscéralement ! Et quand je sens des chaînes m’entraver, je me révolte ! On veut m’imposer une autopsie bâclée ? Pas de chance ! Je vais m’y appliquer avec un soin tout particulier… Deux jolies fossettes se creusèrent sur les joues rebondies. — Ah ! Tu nous fais le coup de l’esprit rebelle ! Encore une histoire de chromosomes ? Celui qui brandit un poing serré, style « Black Panther » ? — Absolument ! Tu as tout pigé, p’tite sœur… Bon… On n’a pas beaucoup de temps pour faire des examens approfondis… — On commence par le scanner ? Les perles des dreadlocks cliquetèrent sur les épaules. — Pas possible… Celui du sous-sol est flingué… La console est encore en maintenance. On pourrait utiliser celui de Traumato, mais on va certainement se faire envoyer bouler par l’abruti de service… Il prit une voix de fausset. — Vous le savez bien, docteur Grondin, les patients en souffrance sont prioritaires sur vos cadavres ! Mais c’est promis ! On vous préviendra quand on aura un créneau ! Il grogna. — Tu parles ! Quand les poules auront des dents… On va se passer de scanner… Pas le temps… On va ouvrir, et attaquer à l’ancienne. Par contre, on va commencer tout de suite par les prélèvements de fluides. Je compte sur une analyse rapide… C’est Charcot qui s’en occupera. Il me doit un petit service, celui-là ! Je suis sûr qu’il ne va pas se défiler… Coup d’œil à l’horloge murale. — On a deux heures maxi ! Bon… Dans l’intervalle, on fait ce qu’on peut, et je balance le rapport… Si on s’oriente vers un homicide, j’imagine la tête du procureur ! Sourire en coin. — Et de Garfield… Get up, stand up, stand up for your rights… * 2 * Suzana Magellan tapait nerveusement devant son écran. Les ongles s’enfonçaient dans un bruit de mitraille. Sa frappe n’était jamais discrète, et sa réputation de tueuse de clavier était rapidement établie partout où elle passait. Pour ses voisins de FUMAS Industries, sa nervosité inhabituelle était à mettre au crédit de la mort de Dufour. Ils en ignoraient la cause réelle : elle avait laissé un message à son responsable d’agence pour qu’il la rappelle en urgence. Il devait bien y avoir une explication rassurante à sa photo associée à une mission « ruban noir » ! Autre chose qu’une punition pour ne pas avoir ramené le dossier « IRA » ! Quand même, l’objectif prioritaire était atteint ! Elle attendait cet appel depuis plus de trente minutes. Soudain elle poussa un juron en portugais. Son entourage immédiat leva la tête. Tintement sur le plancher. La touche venait de sauter de son logement ; elle tournoya sur elle-même comme un cafard gisant sur le dos, avant de s’immobiliser sous une chaussure d’homme, celle de Gaston. Il afficha un air goguenard. — Encore une qui n’a pas résisté à votre fougue, ou bien... ? Elle distingua un chauve en retrait. Il avait une tête de flic, et il dépassait Gaston de dix bons centimètres. Il gardait une main dans sa poche, et tenait un dossier sous un bras. — Suzana, je vous présente le lieutenant Al Garfield ! C’est le policier dont je vous ai parlé… Bref salut du menton. Elle était prévenue. Avec lui, le frottement des épidermes était exclu. Le commercial gardait un sourire crispé. Il avait hâte de se défiler… — Je vous propose d’occuper la salle 526, celle juste derrière vous ! Elle est libre pour les deux prochaines heures. Vous y serez plus tranquilles… Je vous laisse poursuivre, mais je me tiens à votre disposition, au besoin… Il les laissa en plan, espérant visiblement que le besoin resterait dans le domaine de l’hypothèse. Dans la salle aux parois transparentes, Suzana Magellan s’installa d’autorité sur le fauteuil le plus près de la sortie, dos à la porte. Garfield s’assit de l’autre côté de la table ovale, conservant sa main droite dans sa poche. Il posa le dossier devant lui, sans l’ouvrir. Sa diction était lente, avec des mots choisis avec soin. — Jacques Dufour est décédé dans des circonstances qui restent à déterminer avec précision. Je suis là pour éclaircir tout ça, et j’ai besoin de vous… Mais d’abord, une question : vous connaissiez bien cet homme ? Moue dubitative. — C’était le sponsor de mon projet, depuis trois mois. Je le voyais pour les revues hebdomadaires. Et ça se passait plutôt bien… C’est tout… — Aucun contact en dehors du travail ? Non ? Bon… Et jamais entendu parler de débordements de sa part ? Je pense, par exemple, à des situations graveleuses ? Vous voyez ce que je veux dire… Ton cassant. — Je vois très bien ! Les gens b*****t avec qui ils veulent, et je ne mélange pas mon travail avec ma vie privée. D’ailleurs, mon réseau d’amis ne fait pas partie de mes contacts professionnels… Deux cercles rigoureusement exclusifs… — Oui… C’est plutôt sage… Mais votre poste de travail est placé à un endroit particulièrement stratégique pour recueillir les ragots ! Vous devez en entendre des wagons, non ? Et rien sur Dufour ? — Je n’ai pas choisi cette place bruyante, et personne ne se bouscule pour l’occuper, croyez-moi… Et quand je travaille, je ferme les écoutilles. Une question de concentration… FUMAS Industries est le client de XOX Consulting. Ils ne déboursent pas 1,5 k€ par jour pour que je me pourlèche les babines avec des bruits de couloirs… Une question d’éthique… Garfield acquiesça avec un grognement peu convaincu. — Bon… Vous êtes concentrée, et sérieuse, deux qualités essentielles dans votre métier. Je n’en doute pas… Pouvez-vous faire appel à ces deux qualités, s’il vous plaît, pour me décrire les événements tels qu’ils se sont déroulés, et… jusqu’à l’arrivée des secours ? La jeune femme s’éclaircit la voix. — Je ne peux que vous répéter ce que vous savez déjà ! Et ce que les différents témoins ont certainement raconté… — S’il vous plaît, madame ! Vous savez, dans la police, les enquêteurs sont souvent bas du front. Et je n’ai pas la prétention de sortir du lot… Il faut nous répéter, répéter, et encore répéter les faits. Et si possible à des personnes différentes. Alors, je vous en prie, rendez-moi ce service… Souffle de lassitude. — Bien… J’ai été convoquée par Jacques Dufour. Je devais présenter une version de mon planning projet. Une grosse affaire… Au cours de l’entretien, il s’est effondré devant moi. J’ai tenté de le réanimer pendant qu’une secrétaire appelait les secours. J’ai eu une formation de secouriste il y a quelques années. Massage cardiaque, respiration artificielle… Les gestes dont je me suis rappelé, en tous cas. Mais rien à faire... Et vous connaissez la suite… Il hocha lentement la tête. — Formation de secouriste, dites-vous… Ou un entraînement dans la pratique des arts martiaux ? Sous le regard inquisiteur, Suzana fit preuve d’un étonnement d’ingénue. Garfield marqua une seconde d’hésitation, et un peu de déception. Il pointa son cou de l’index. — L’autopsie a révélé un hématome à cet endroit. Il a été provoqué peu avant son décès. Un vrai coup de maître d’armes, capable d’induire un évanouissement immédiat. Les secouristes sont trop habitués pour en être responsables. Donc… Elle s’emporta. — …donc il reste la bonne poire ! Celle qui aurait mieux fait de rester les bras croisés, au lieu d’essayer de le sauver ! C’est ça ? Donc vous m’accusez d’avoir frappé Dufour ? Vous ne manquez pas de culot, lieutenant ! Il enroba ses propos d’un sourire prophylactique. — Les experts m’ont expliqué que les gestes d’urgence pouvaient être violents. On peut très bien envisager un geste malheureux lors du massage cardiaque. Cela ne fait pas de vous une tortionnaire pour autant… Qu’en pensez-vous ? — Pas impossible. En tout cas, je ne m’en souviens pas. Vous savez, tout a été très vite… — …environ huit minutes ! Silence attentif. Sans réaction. — Et il y a autre chose… Il montra l’intérieur de son bras. — Il avait été piqué très peu de temps avant son décès. Vous avez une idée ? Elle ironisa. — De quel genre ? Du genre, on s’est fait un petit shoot juste avant sa crise, comme deux accros à l’héroïne ? Quelle blague ! Enfin… Si vous voulez procéder à l’autopsie, allez-y… — Non… Pas de ce genre-là… D’ailleurs, les locataires des tours de Nanterre sont plutôt adeptes des rails à sniffer, si j’en crois mes collègues des stupéfiants… C’est culturel. Tous les résultats de l’autopsie ne sont pas encore connus, mais rien de bizarre n’a été trouvé dans son sang… Notre médecin légiste a bien travaillé…
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