Enfant, Alinna n’avait été qu’un corps trop mince errant dans les rues, toujours affamé, avec des yeux démesurés sur un visage creusé. Elle avait appris à tenir debout en même temps qu’à fouiller les poubelles derrière les maisons de la périphérie. Un jour de grand vent, alors qu’elle tentait d’arracher un morceau de pain durci au fond d’un sac éventré, une voix calme mais autoritaire l’avait arrêtée. À partir de ce moment-là, chaque matin, Mme Dwayne déposait discrètement une assiette de restes derrière sa clôture. Aucun mot, aucune question. Juste ce geste répété, jour après jour, pendant douze années. Sans cette aide silencieuse, Alinna n’aurait probablement jamais atteint l’âge adulte.
À présent, en voyant Mme Dwayne s’éloigner lentement, soutenue par une servante, la poitrine secouée par une toux persistante, Alinna sentit une douleur sourde lui comprimer le cœur. C’est alors qu’un tumulte éclata près de l’entrée. Les Leroy venaient d’arriver, leur présence annoncée par une agitation presque cérémoniale. Samuel Dwayne et Mme Dwayne s’avancèrent pour les accueillir avec empressement. Quelques paroles furent échangées, puis ils s’écartèrent pour laisser entrer le groupe.
Au milieu d’eux se trouvait Nohan Leroy.
Vêtu d’un costume noir parfaitement ajusté, il avançait d’un pas assuré, imposant sans effort le silence autour de lui. Il était bien plus impressionnant que sur les photos : mâchoire nette, regard sombre et pénétrant, lèvres fermes, posture droite. Il semblait dominer l’espace sans même chercher à s’imposer. Ses yeux balayèrent la pièce… puis s’arrêtèrent sur Alinna.
Un frisson la traversa lorsque leurs regards se croisèrent. L’échange ne dura qu’une seconde, mais il laissa derrière lui une tension étrange. Nohan détourna les yeux avant qu’elle ne puisse y lire quoi que ce soit.
Samuel Dwayne, tout sourire, lança alors :
« Monsieur Leroy, votre épouse n’a pas pu se joindre à vous aujourd’hui ? »
La question frappa Alinna de plein fouet. Presque aussitôt, elle sentit le regard de Nohan revenir vers elle, plus appuyé cette fois. Il répondit calmement :
« Elle n’était pas disponible. »
Le groupe se dirigea vers le salon en parlant des préparatifs à venir. Aldamas Leroy suivait, impeccable dans son costume, penché vers Maïa à qui il murmurait quelques mots. Il ne remarqua même pas Alinna. Très vite, l’attention de tous se concentra sur Nohan, installé à la place d’honneur.
Alinna resta en retrait, silencieuse, observant les invités se perdre dans des conversations légères. Soudain, une main la saisit brutalement par le bras.
« Alinna ! » cracha Poppy. « Pourquoi es-tu encore ici ? Tu ne peux donc pas laisser Aldamas tranquille ? C’est ton beau-frère maintenant ! »
Alinna se dégagea sans violence, esquissant un sourire glacé.
« Inutile de t’énerver. Je ne suis pas venue pour provoquer qui que ce soit. M. Dwayne m’a simplement dit de rester boire un verre. »
Depuis toujours, elle appelait Samuel Dwayne ainsi, avec une politesse distante.
Line, qui avait suivi la scène, la regarda avec mépris.
« Tu prends ses paroles au sérieux ? Tu ne vois donc pas que tu n’as rien à faire ici ? Même moi, je n’oserais pas créer un tel malaise. Et toi, sans statut, tu penses mériter cette table ? Pars avant de couvrir la famille de honte. »
Alinna bouillonnait intérieurement. Se taira-t-elle un jour ?
Elle s’apprêtait à répliquer lorsqu’elle vit Nohan se lever. Il montra son téléphone, s’excusa brièvement et quitta le salon en direction du balcon. Les yeux d’Alinna s’éclairèrent.
« Très bien. »
Elle repoussa Line et sortit discrètement, sans quitter la maison. Elle monta à l’étage et rejoignit le balcon donnant sur le jardin. Nohan venait de terminer son appel. Lorsqu’il la vit, son regard se fit immédiatement froid. Alinna hésita une seconde, puis lâcha à voix basse :
« Chéri ? »
À l’écart du bruit, le balcon était plongé dans un calme tendu. Nohan la fixa, impassible, avant de se détourner pour partir. Alinna se plaça devant lui. Il s’arrêta net, fronça les sourcils.
« Laissez-moi passer. »
Sa voix, grave et maîtrisée, avait quelque chose de menaçant.
Le ventre d’Alinna se noua.
« Tu… tu ne me reconnais pas ? »
Il la détailla lentement.
« Et je devrais ? »
Depuis son arrivée, il avait senti ce regard posé sur lui. Pas un regard flatteur ou intéressé, mais quelque chose de brut, presque dérangeant. C’est ce qui l’avait poussé à chercher son origine. La jeune femme était belle, avec une présence calme mais indocile, et ce grain de beauté près de l’œil, presque irréel.
Mais elle venait de l’appeler ainsi.
Agacé, il déclara sèchement :
« Je suis marié. Gardez vos distances. »
Alinna recula d’un pas, déstabilisée. Il ne se souvenait donc de rien… et pourtant il affirmait être marié. Elle sortit alors un document plié de son sac.
« Puis-je savoir qui est votre épouse ? »
« Cela ne vous concerne pas. »
Il était d’une froideur implacable.
Elle lui tendit la copie du certificat.
« Monsieur Leroy, l’homme mentionné ici… c’est bien vous, n’est-ce pas ? »
Nohan baissa les yeux, lut rapidement. Le nom de la mariée : Alinna Dwayne.
Il releva la tête, un rictus moqueur aux lèvres.
« Mademoiselle Dwayne, ce faux est grossier. Vous auriez pu faire mieux. Une imitation crédible ne coûte presque rien. »
Puis il se détourna, évitant le salon, et prit directement la direction du jardin et du parking.
Alinna le suivit, mais deux agents de sécurité vêtus de noir lui barrèrent le passage.
« Monsieur Leroy ! Ce document est officiel ! Vous pouvez le faire vérifier au Bureau des affaires civiles ! »
Nohan ne s’arrêta pas. Il monta dans sa voiture, qui démarra aussitôt et disparut dans la nuit.
Son assistante, restée en arrière, retourna au salon. Maïa l’intercepta aussitôt, inquiète. Elle avait vu la scène sans en saisir les paroles.
« Pourquoi M. Leroy est-il parti si précipitamment ? Quelque chose s’est-il passé ? Quelqu’un l’a offensé ? »