1Eric et Sophie eurent vite fait de prendre leurs marques dans la maison, qui leur paraissait immense et extraordinaire. C’était une grande maison charentaise, fermée par de grands murs, et un immense portail en fer qui ne laissait rien entrevoir de la maison et de la cour. Il y avait plusieurs dépendances dans la cour, qui allaient leur permettre de faire des parties de cache-cache mémorables. La grande maison elle-même recelait de coins et de recoins. On entrait dans une grande cuisine accueillante, et les pièces se trouvaient ensuite en enfilade… Séjour, salon, grande salle de jeux, salle d’eau. Puis il y avait un étage avec de chaque côté d’un long couloir, des chambres presque monastiques, tant elles étaient petites et blanches, dépourvues aussi de décors, un peu comme des dortoirs de bonnes sœurs. Mais elles étaient très claires, et puis ce n’était que pour dormir, il y avait assez de pièces pour jouer, dont la grande salle de jeux, en bas aménagée par leurs grands-parents. Tout cela était meublé très simplement mais avec goût. Un immense grenier complétait le tout, et là pour les enfants c’était la caverne d’Ali Baba. Les grands-parents y avaient entassé quantité de choses, dont ils ne se servaient plus, et ne se souvenaient même plus, mais qui allaient intéresser beaucoup les enfants.
Dans le fond de la cour, jouxtant la grande maison, se trouvait le quatre-pièces qui était maintenant la maison des parents de Sylvie, Françoise et Paul Galois. L’appartement, on va le nommer ainsi, était lui aussi meublé avec goût. Françoise était une maniaque du ménage et du rangement, sa maison était une vraie bonbonnière. Puis il y avait, le nec plus ultra de cette maison, son jardin qui se trouvait en hauteur. Pour y accéder, il fallait entrer dans la grande maison, et monter un escalier. Le jardin se trouvait à mi-chemin entre le rez-de-chaussée et l’étage. C’était un jardin magnifique, avec des fleurs partout, en particulier des roses au parfum subtil. Il surplombait la rue, contre le muret, il y avait une belle tonnelle, couverte de glycine odorante, qui retombait de chaque côté le long du mur. Dessous il y avait un banc, une petite table ronde en fer-blanc et quatre chaises assorties. Eric et Sophie adoraient ce jardin dans lequel ils jouaient à cache-cache et à d’autres jeux.
Toute la famille était arrivée là, début juillet 1960. C’était l’été, il faisait beau. Après le temps de l’installation, la famille voulut découvrir la petite ville et son environnement. Paul et Jacques partaient à la pêche le matin de bonne heure. Souvent avant midi, les femmes et les enfants venaient les rejoindre au bord de la Charente pour pique-n****r. Suivant les endroits, ils pouvaient aussi se baigner. Les après-midi se passaient donc au bord de la rivière, la nappe posée sur le sol pour déjeuner, puis remplacée par des couvertures pour faire la sieste, ou bien pour lire, ou encore simplement s’amuser. Ils jouaient aussi aux cartes, aux petits chevaux, ou au jeu de l’oie, tout cela avec de grands rires. Quand les enfants avaient envie de se baigner, Jacques les emmenait au petit plan d’eau de Jarnac où tout était aménagé pour se baigner en toute sécurité. Jacques avait retrouvé du travail assez vite, et les enfants furent inscrits au collège pour la rentrée. En attendant ils étaient encore en vacances et ils en profitaient. Ils passaient beaucoup de temps dans le grenier, au grand dam de Sylvie, qui pensait à juste titre, qu’ils feraient mieux d’aller jouer dehors par ce temps magnifique. Mais eux avaient une autre idée du mot « s’amuser ». Pour eux cela voulait dire découvrir, explorer, pour cela ils s’entendaient à merveille tous les deux.
Dans le grenier, il y avait des merveilles, des trésors pour eux. Ils avaient trouvé une vieille malle, recouverte de poussière, bien abîmée par le temps, qui contenait des vêtements d’un autre temps. Avec ils se déguisaient et jouaient des rôles. Ils avaient installé des vieux draps déchirés, attachés aux poutres avec ce qu’ils pouvaient trouver : punaises, clous, ou encore en faisant des nœuds quand ils pouvaient passer par-dessus la poutre, et ils avaient fait un petit théâtre. Là, déguisés, ils passaient des après-midi à jouer des rôles, à inventer des histoires, parfois à dormir debout.
Ils allaient souvent rendre visite à leurs grands-parents, juste pour les entendre leur raconter des histoires, et même leur vie d’autrefois. Ils étaient fascinés par cela. Paul racontait la guerre de 14-18, les tranchées, le froid, les privations, la peur aussi, et les petits écoutaient bouche bée. Françoise, elle, leur racontait sa jeunesse, comment elle vivait à l’époque, et là aussi, eux n’en revenaient pas : comment pouvait-on aller laver le linge au lavoir ? Comment pouvait-on vivre en s’éclairant avec une lampe à pétrole ? Et les toilettes qui ne se trouvaient pas dans la maison, il fallait aller dehors dans une cabane au fond du jardin… Tout ça leur paraissait incroyable, toutes ces histoires alimentaient leur imagination déjà très fertile. Les jours passaient, et les enfants appréciaient beaucoup leur nouvelle maison, et tout ce qui allait avec, ils allaient beaucoup se plaire à Jarnac.