2C’est seulement à la fin des vacances qu’ils découvrirent la Maison d’en Face. Celle-ci allait les fasciner à un tel point, qu’elle allait devenir leur seul centre d’intérêt pendant un long moment. Un jour, Sylvie avait haussé la voix et fait sortir ses enfants du grenier avec autorité :
–Eric, Sophie, vous allez sortir immédiatement pour jouer dehors. Vous aurez tout le temps de jouer dans le grenier quand il pleuvra, ou qu’il fera trop frais pour jouer dehors. Il fait un temps splendide, et je veux que vous profitiez du soleil tant qu’il en est encore temps. Allez oust ! Dehors ! Et sans rouspéter.
–Mais maman, dit Sophie, nous étions en train de faire un spectacle.
–Eh bien vous continuerez plus tard, mais pour l’instant vous allez dehors.
Eric prit la main de sa sœur en lui disant :
–Allez, viens Sophie, on va aller dans le jardin et on pourra continuer dehors de jouer notre pièce, ce n’est pas grave.
Sophie ne se le fit pas dire deux fois, et suivit sagement son frère. En passant devant sa mère, elle dit :
–Pardon, maman, on va dehors.
–C’est bien, dit Sylvie en souriant, vous êtes de bons enfants.
Et elle repartit s’affairer dans sa cuisine.
Eric et Sophie montèrent les quelques marches qui conduisaient dans le jardin, et clignèrent des yeux en y arrivant. Le soleil commençait à décliner, mais les rayons étaient encore ardents. Il faisait chaud et le ciel était d’un bleu limpide, pas un nuage ne venait assombrir cette clarté. Les enfants se dirigèrent machinalement vers la tonnelle, et Sophie prit place sur le banc. Eric, lui, préféra le muret. Papa avait dit de faire attention, car il serait facile de basculer dans le vide, il y avait une certaine hauteur. Son regard se posa tout d’abord sur la rue déserte à cette heure, puis sur la maison d’en face. C’était une très jolie maison avec un perron pour accéder à la porte d’entrée. Les volets et la porte étaient couleur rouge sang. Le jardin était entretenu avec de grands arbres très vieux sans doute. Elle était très jolie cette petite maison, mais tout était fermé, comme endormi. Eric réfléchissait, il se demandait pourquoi il n’y avait personne. Il savait que parfois des maisons étaient inhabitées, car c’étaient des maisons secondaires, mais la plupart du temps, elles étaient ouvertes l’été pendant les vacances. Sophie regardait son frère, qui ne disait rien et fixait la maison d’en face. Alors, elle se leva pour se diriger à son tour vers le muret et voir ce qui pouvait tant intriguer son frère.
–Qu’est-ce que tu regardes comme ça, Eric ?
–La maison d’en face, répondit-il, je me demande pourquoi elle est fermée, je croyais que mamie nous avait raconté qu’il y avait une petite fille malade dans cette maison. Je me demande ce qu’elle est devenue ?
–Oh ! Tu sais elle est peut-être morte.
–Ne dis pas de bêtises comme ça Sophie, ça porte malheur. On va poser des questions à papy et à mamie demain. Oui, dit-il comme pour lui seul, on posera des questions, et on résoudra l’énigme.
–Chouette, on va enquêter Eric, dit Sophie en riant.
–C’est ça, dit son frère, on va jouer aux enquêteurs sur cette maison.
Puis ils retournèrent à leurs jeux habituels jusqu’à ce que Sylvie les appelle pour dîner. Ce soir-là, Eric eut beaucoup de mal à s’endormir, il s’était pris au jeu, il voulait enquêter sur la maison d’en face et son esprit ne le laissait pas tranquille. Le lendemain, aussitôt prêts, les gamins se rendirent chez leurs grands-parents. Ils assaillirent de questions ces derniers, au sujet de la maison d’en face, ils voulaient tout savoir.
–Ah ! C’est bien triste, dit Françoise, on n’a pas revu les Dupuis depuis le décès de leur petite fille…
–Tu vois, Eric, coupa Sophie, que la petite fille est morte !
–Oui, continua Françoise, leur petite fille était bien malade et bien qu’ils aient consulté plusieurs médecins et même… des guérisseurs, personne n’a pu la sauver. On n’a jamais su ce qu’elle avait, alors les gens ont dit qu’elle était possédée.
–Possédée ! dit Sophie. C’est quoi !
–Ils voulaient dire qu’elle faisait et disait des choses insensées, comme si le démon était en elle.
–Mais alors, la maison est hantée, dit Eric
–On ne sait rien sur cette maison. Les Dupuis n’y remettent plus les pieds. On ne les a pas revus depuis que la petite est morte, et même là on n’a rien vu, on ne sait rien.
–Ouah ! Une maison hantée, fit Sophie avec un air dubitatif.
–Oui, tu as raison, dit à son tour Eric, en la regardant.
Les enfants en savaient assez, donc ils quittèrent Françoise en devisant sur ce qu’elle leur avait appris. Sur ce, d’un seul regard, ils se précipitèrent dans le jardin et s’installèrent sur le muret sous la tonnelle, prêts à enquêter. Ils étaient intrigués bien sûr, Que se passait-il dans cette maison ? Est-ce que vraiment la petite fille morte était possédée ? Et comment se faisait-il que cette maison soit abandonnée sans que personne ne s’en préoccupe ? Ils avaient la tête en ébullition, ils avaient beau regarder cette maison, elle n’avait rien qui pouvait la distinguer d’une autre. Elle était jolie, bien entretenue extérieurement, ce qui voulait dire que quelqu’un venait faire le jardin de temps en temps, et aucun démon ne semblait planer au-dessus d’elle. Seulement maintenant, pour Eric et Sophie elle représentait la maison hantée, et ils voulaient être ceux qui découvriraient ce qui se cachait derrière cette charmante façade. À partir de ce jour, plus aucun jeu ne leur paraîtra plus intéressant que d’enquêter sur la maison d’en face.
Eric était ennuyé, car la rentrée des classes approchait et il allait devoir mettre de côté son enquête. Il savait qu’il devait travailler à l’école, car son père l’avait prévenu que s’il ne travaillait pas correctement à l’école cette année, ce serait l’internat à Angoulême pour l’année prochaine. Aussi s’il voulait mener de front avec l’école, son enquête qui le taraudait, il devait travailler. Sophie n’avait pas ces inquiétudes, d’abord parce qu’elle était plus jeune, qu’elle travaillait bien à l’école et aussi que pour elle l’enquête, c’était son frère qui la faisait, elle n’était que son assistante, et sa confidente dans cette affaire.
Un soir Jacques leur demanda d’aller chercher le lait à la ferme. Jusqu’à présent, c’étaient les grands qui y allaient, et voilà que maintenant leur père voulait que ce soit eux qui y aillent. Ce n’était pas bien loin, quatre cents mètres tout au plus, mais les enfants n’étaient pas rassurés. Eric prit le pot au lait et sa sœur par la main. Pour se donner du courage, il sifflotait. Il frissonna cependant en passant devant la maison d’en face, et accéléra le pas. Sophie ne semblait pas s’émouvoir, elle tenait la main de son frère, tout allait bien. À la ferme, ils prirent le lait, remercièrent et rebroussèrent chemin. La nuit tombait et la rue était déserte, Eric marchait vite. Ils étaient presque arrivés, lorsqu’en passant devant la maison qu’ils pensaient hantée, ils entendirent un bruit sourd. Eric dressa l’oreille, puis tirant sa sœur vers lui, partit en courant jusqu’à la maison. Du lait avait débordé, et c’est haletant que les enfants entrèrent dans la cuisine. Sylvie était affairée à la cuisine, elle se retourna et leur jeta un regard amusé. Elle vit leurs regards apeurés, le lait qui coulait le long du pot au lait et gouttait sur le carrelage.
–Eh bien les enfants que vous arrive-t-il ? Vous avez vu le diable ou quoi ?
Et elle riait.
Eric expliqua :
–On a entendu du bruit, on nous suivait et il n’y a pas de quoi rire ! dit-il, vexé.
–Oui, dit en chœur Sophie.
–Oh ! D’accord, dit leur mère, demain vous irez plus tôt chercher le lait, avant la nuit. Allez, ce n’est pas grave. Donne-moi le pot de lait, Eric, et allez-vous laver les mains, nous allons dîner.
Puis elle saisit une éponge pour nettoyer le sol du lait qui avait coulé. Eric se sentait un peu penaud. De quoi avait-il eu peur ? Il se promit d’être moins peureux, et de découvrir ce qui se passait dans la maison d’en face.
Après, les autres soirs, ils firent attention à partir assez tôt, afin d’être rentrés avant la nuit.