3.

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3.Le Dr Bazire chevauchait donc avec Jaquot le berger pour compagnon. On a deviné en partie ce qu’était au moral le Dr Bazire ; au physique, c’était un homme de cinquante ans, petit de taille, légèrement obèse, à la face pâle et presque jaune, aux yeux enfoncés profondément sous l’arcade sourcilière. Il avait des lèvres minces, sans bords, et qu’on eût dites fendues avec un couteau. Sa parole était solennelle, son geste grave et empreint d’une sorte de dignité grotesque. Un médecin qui parle devant la justice doit être encore plus majestueux que ses confrères. Il affectait des idées religieuses exagérées et pratiquait avec une ferveur qu’on aurait taxée d’hypocrisie. Tel était l’homme qu’on avait appelé, au désespoir du maître, à la ferme de la Grenouillère. La Grenouillère avait été, au temps jadis, une manière de château. La basse-cour était fermée par de gros murs, derniers vestiges d’une clôture féodale, et le bâtiment principal flanqué d’une tour, convertie depuis longtemps en pigeonnier. On arrivait à la porte par une allée de vieux ormes ventrus, bossus, contournés, mais qui, en été, donnaient une ombre épaisse. Ensuite, comme on le pense bien, il y avait un certain confort chez maître Rossignol. Une partie de l’habitation était, comme on dit, meublée bourgeoisement, et le libre penseur avait un cabinet rempli de livres. Dans la journée, ou plutôt depuis la prime aube jusqu’à la nuit, Rossignol était agriculteur ; il ensemençait un sillon par-ci, surveillait un laboureur par-là, donnait ses ordres et promenait sur ses terres cet œil du maître chanté par le fabuliste. Mais le soir, après le repas de la famille, il s’enfermait dans cette grande salle qu’il appelait son cabinet, et il étudiait et lisait jusqu’à dix ou onze heures. Certes, ce n’était pas lui qui avait parlé le premier d’envoyer chercher M. Bazire. D’abord il ne connaissait ce médecin que de nom. Saint-Florentin est à quatre lieues de la Grenouillière, et le docteur expert ne rayonnait guère que jusqu’aux portes de Fay. Ensuite, les études médicales de Rossignol, bien qu’incomplètes, étaient suffisantes pour lui avoir permis dès la première heure de juger le mal sans remède. Enfin, quand on avait prononcé le nom du Dr Bazire, il avait éprouvé une répugnance bizarre, quelque chose comme le pressentiment d’un malheur autre que celui auquel il fallait s’attendre. Mais c’était Germaine qui avait demandé le médecin de Saint-Florentin, et Germaine n’avait qu’à parler pour que tout le monde, depuis son père, sa mère et son oncle, jusqu’à la dernière fille de cuisine, s’empressât de faire sa volonté. Or donc le Dr Bazire arriva. On avait couché la servante dans une pièce attenante à la salle basse de la ferme. Mme Rossignol et sa fille, M. Jules Bertomy et son beau-frère entouraient son lit. Jeannette avait encore toute sa connaissance, mais la vie l’abandonnait et son corps était presque tout noir. Le docteur la regarda, et, comme son confrère de Fay, il secoua la tête. Cependant, il regarda maître Rossignol qu’il voyait pour la première fois, et lui dit : — Etes-vous bien certain que ce soit une mouche charbonneuse qui ait piqué cette femme ? — Que voulez-vous donc que ce soit ? — Il me semble que je vois les traces d’un empoisonnement par le phosphore, murmura le docteur, obéissant ainsi à sa manie judiciaire. Mais la mourante se souleva. — Ah ! monsieur, dit-elle, jamais je n’ai pensé à m’empoisonner. C’est ce matin que ça m’est arrivé… — Au fait, dit Bazire, c’est possible ; mais l’enflure est telle, du reste, que toute trace de piqûre a disparu. Il essaya de quelques remèdes insignifiants, pour l’acquit de sa conscience, et dit tout bas à Mme Rossignol : — Il faut vous attendre à une catastrophe prochaine. Emmenez votre fille, le spectacle de la mort est toujours affreux pour les jeunes gens. Puis, tout haut : — La malade est entourée de trop de monde, dit-il encore, je ne voudrais pas plus d’une personne avec moi auprès d’elle. Mme Rossignol emmena Germaine, qui fondit en larmes. Alors Rossignol dit à son beau-frère : — Quant à vous, mon pauvre Jules, vous savez combien vous avez été souffrant ces temps derniers : allez prendre un peu de repos. Je resterai avec le docteur. C’était bien là ce que désirait Bazire. Cet homme était curieux autant que malveillant peut-être ; le mal qu’il avait entendu dire de maître Rossignol le mettait en goût. Il n’était pas fâché d’étudier ce phénomène d’un homme qui ne croit pas à la vie future. Or, environ une heure après que Mme Rossignol et Germaine furent parties, la servante perdit connaissance et le délire de l’agonie commença. — Elle en a pour une heure encore, dit Bazire ; et puis tout sera fini, son âme s’envolera vers le Ciel. — Vous croyez donc à l’immortalité de l’âme, docteur ? demanda Rossignol. Maître Rossignol avait la manie de la discussion. Il ne manifestait jamais ses opinions antireligieuses devant sa fille, mais quand il pouvait prendre à partie sa femme ou son beau-frère, et même le curé de Fay, il était enchanté. Le Dr Bazire s’offrait donc à lui comme une bonne fortune. C’était un paladin que lui amenait le hasard et qui aurait certainement la courtoisie de rompre avec lui une lance philosophique. — Mais certainement, répondit le docteur, je crois à l’immortalité de l’âme. — C’est une consolation pour votre orgueil, dit Rossignol. — Mon orgueil ? — Oui ! sans doute, docteur ; l’homme ne veut pas être un animal ordinaire, il ne veut pas retourner tout entier à la mère commune qui est la nature, et il a inventé l’immortalité de l’âme, quand la matière seule est immortelle. Cette idée d’un homme double, matière et esprit, est cependant contraire à la raison. — Ah ! vous croyez ? ricana Bazire. — L’homme est une entité, reprit Rossignol. Quand une de ses parties essentielles lui manque, il cesse de vivre. — Mais son âme… — Il n’y en a pas. Que deviendrait l’âme d’un homme ivre ? Est-ce l’âme qui a bu le vin ? Non, c’est le corps. Tel poison rend furieux, tel autre plonge dans l’inertie. Cependant le corps réagit sur l’âme, et si l’âme était un esprit, elle serait insensible à ces phénomènes. — Alors si vous ne croyez pas à l’immortalité de l’âme, vous ne croyez pas à Dieu. — Je ne dis point cela, mais la définition de cet agent supérieur nous manque… — Ah ! monsieur, vous êtes impie ! — Vous vous trompez encore, docteur ; je respecte toutes les croyances, et ma famille vous dira que je ne l’ai jamais contrariée dans l’accomplissement de ses pratiques religieuses. — Monsieur, dit encore Bazire, vous vous convertirez un jour. — Je suis tout converti, monsieur, car j’ai l’amour de mes semblables et le respect de ma conscience. Et tandis que Rossignol exposait ainsi sa théorie, le Dr Bazire se disait : Il n’est pas moins vrai que si tu étais jamais accusé d’un crime, on aurait beau jeu à se servir de tes maximes pour te faire condamner !… La malade râlait pendant ce temps-là, et tout à coup le médecin posa un doigt sur ses lèvres : — Voici le moment suprême, dit-il. — Eh bien ! dit Rossignol avec tristesse, regardez bien, docteur, et voyez si quelque chose qui puisse répondre à ce que vous appelez son âme se sépare de son corps… Hélas ! non. Adieu, ma pauvre Jeannette… Il ne restera de toi que ton souvenir ! Et Rossignol essuya une larme, et il se recueillit comme se recueillent ceux qui vont se séparer pour l’éternité.
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