4.Huit jours s’étaient écoulés.
Jeannette la servante reposait dans un coin du cimetière de Fay-aux-Loges, et le Dr Bazire s’en était retourné à Saint-Florentin.
L’existence calme et un peu monotone de la Grenouillère avait repris son cours, lorsqu’un nouvel événement tout à fait inattendu vint appeler l’attention sur maître Rossignol et sa famille.
Un matin, la maison eut un hôte de plus.
Quel était-il ?
Un petit garçon de trois ou quatre ans.
Les domestiques, en s’éveillant le matin, trouvèrent M. Jules Bertomy qui le tenait sur ses genoux, et maître Rossignol qui parlait à voix basse à son beau-frère.
D’où venait cet enfant ?
Nul ne le savait, pas même Rossignol.
M. Jules Bertomy était, nous l’avons dit, d’une santé délicate.
Souvent malade, il allait chaque année, en plein été, passer un mois hors du pays.
Tantôt il se rendait à Vichy, dont les eaux lui étaient ordonnées. Tantôt il se rendait simplement à Paris. Mais jamais, jusqu’alors, il ne s’était absenté en hiver.
Or, le surlendemain des funérailles de sa servante, M. Jules Bertomy reçut une lettre chargée.
Une lettre qui, du reste, ne contenait pas de valeurs, mais dont la substance le troubla visiblement.
Quand il eut pris connaissant de cette lettre, il la jeta précipitamment au feu.
Maître Rossignol, qui était auprès de lui en ce moment, laissa échapper un geste de surprise.
Alors M. Bertomy lui dit :
— Vous êtes mon frère, mais vous êtes encore mon ami, et c’est à ce double titre que je fais appel à votre loyauté et à celle de ma sœur.
— Mais de quoi s’agit-il donc ? demanda maître Rossignol.
— Je viens de recevoir une lettre…
— Que vous avez brûlée.
— C’est ce qui m’appelle précipitamment à Paris.
— Pour quoi faire ?
— Mon ami, dit M. Jules Bertomy, je n’ai pas de secret pour vous ; mais le secret de ce voyage ne m’appartient pas. Permettez-moi donc de vous demander votre parole d’honnête homme que vous ne me questionnerez pas.
— Qu’à cela ne tienne ! dit Rossignol.
Et il appela sa femme, à qui M. Bertomy répéta les mêmes paroles.
— Mon ami, dit Mme Rossignol, tu as toujours été pour moi le meilleur des frères, et ce n’est pas moi qui voudrais te chagriner en rien. Garde donc ce secret dont tu nous parles.
— Oui, dit M. Bertomy, mais il peut se faire que je ne revienne pas seul de Paris.
— Ah !
— Et que je vous amène un être que je vous prierai d’aimer comme vous m’aimez.
— Quel qu’il soit, nous l’aimerons, dit maître Rossignol.
M. Bertomy, une heure après, quittait la Grenouillère dans la carriole de la ferme attelée d’un bon gros cheval percheron, et prenait la route d’Orléans, où il allait joindre le train qui part à deux heures de l’après-midi, et arrive à Paris un peu avant cinq heures.
Son absence dura cinq jours.
Il n’avait pas écrit à sa famille ; il n’avait donné signe de vie à personne.
Le soir du sixième jour, tout le monde était couché à la ferme, quand le bruit d’une voiture se fit entendre dans l’avenue de vieux ormes.
Les laboureurs, les valets, les filles de cuisine ou de service dormaient déjà de ce profond sommeil qui est la récompense quotidienne de ceux qui vivent de la vie des champs.
Mme Rossignol et Germaine étaient pareillement couchées dans des chambres contiguës.
Seul, Rossignol ne s’était pas encore mis au lit.
Le fermier avait conservé certaines habitudes de l’homme d’études d’autrefois.
Il travaillait avec un grand feu dans la cheminée et la fenêtre ouverte, quelque rigoureuse que fût la saison.
Il n’y eut donc que lui qui entendit le bruit de cette voiture.
Il quitta la table devant laquelle il compulsait un livre de chimie, car il s’occupait de chimie, le brave homme, et cherchait depuis longtemps une substance propre à combattre l’oïdium, ce fléau des pays vignobles.
Il quitta donc la table et s’approcha de la fenêtre.
La lune éclairait la campagne, et le fermier aperçut fort distinctement une de ces voitures de louage qu’on trouve sur la place du Martroi, à Orléans.
Alors il eut un pressentiment.
C’est peut-être Jules qui revient.
Puis il se souvint des paroles mystérieuses de son beau-frère, et il se dit encore : Peut-être aussi aimera-t-il tout autant rentrer sans bruit à la ferme, surtout s’il ne revient pas seul.
Sur cette réflexion, maître Rossignol prit son chapeau et descendit sans bruit au rez-de-chaussée, ouvrit la porte, traversa la cour et siffla Jupiter.
Jupiter était un énorme chien de montagne qui faisait bonne garde la nuit dans la basse-cour de la Grenouillère. Comme son maître le sifflait, il accourut en bondissant et vint lui l****r les mains.
— Tais-toi ! lui dit Rossignol, qui ne voulait pas que le chien, en aboyant, éveillât les hôtes de la ferme.
Puis il sortit de la basse-cour, emmenant Jupiter avec lui, et il s’en alla à la rencontre de la voiture, qui n’avançait que difficilement dans le chemin défoncé par les pluies de l’hiver.
Maître Rossignol ne s’était pas trompé.
C’était bien M. Jules Bertomy qui revenait.
A la vue de Rossignol, la voiture s’arrêta.
Alors Rossignol s’approcha de la portière :
— Est-ce vous, Jules ? dit-il.
— C’est moi, répondit M. Bertomy à voix basse. Est-ce que tout le monde est couché ?
— Tout le monde.
— J’aime autant cela.
Alors M. Bertomy s’effaça un peu, et un rayon de la lune pénétrant dans la voiture permit à Rossignol de voir un enfant étendu sur les coussins et dormant.
— Ah ! dit-il, c’est donc lui…
— C’est l’être que je vous amène, dit Jules.
— Et vous ne voulez pas qu’on le voie ?
— Pas ce soir, toujours.
— Alors, dit Rossignol, donnez-moi votre bagage, chargez-vous de cet enfant et renvoyons la voiture.
Ce qui fut dit fut fait.
L’enfant dormait si bien qu’il ne s’éveilla point.
Rossignol mit sur son épaule la valise de son beau-frère, et, tandis que la voiture tournait bride, ils prirent à pied le chemin de la ferme.
Le chien n’avait pas aboyé en reconnaissant M. Bertomy.
Le fermier conduisit Jules Bertomy à sa chambre.
Celui-ci plaça l’enfant sur son lit.
— Le pauvre petit a eu bien froid en chemin, dit-il.
— Comme il dort ! dit Rossignol.
— C’est un orphelin, dit Jules Bertomy.
Et il poussa un profond soupir. Alors son beau-frère le regarda.
— Comme vous êtes pâle ! Jules, dit-il ; est-ce que vous souffrez, ce soir ?
— Non, mais j’ai eu beaucoup d’émotions ces jours-ci.
— Ah !
— Et, dit le pauvre homme avec un triste sourire, les émotions ne me valent rien, vous le savez.
Puis, après un silence :
— J’ai consulté un grand médecin de Paris. Il ne m’a rien dit de bon.
— Ah ! fit Rossignol avec inquiétude.
— Je crois bien que je suis poitrinaire.
— Allons donc !
— J’aurais pourtant bien besoin de vivre à présent, murmura-t-il.
Et il regarda l’enfant endormi avec une indéfinissable expression de mélancolie et de tendresse.