5.

1010 Mots
5.Maître Rossignol n’avait qu’une parole. Il avait promis à son beau-frère de ne pas le questionner, et il ne lui dit pas un mot qui pût ressembler à un point d’interrogation. Seulement, en rentrant dans sa chambre, il réveilla sa femme et lui fit part de l’arrivée de son frère. Mme Rossignol avait la même loyauté que son mari. — C’est bien, dit-elle, nous respecterons son secret. Cependant, une chose m’inquiète, mon ami. — Laquelle ? — Cet enfant, on le verra. — Sans doute. — Que dirons-nous ? — Je ne sais pas… Ce qu’il voudra que nous disions. D’autres que Rossignol et sa femme auraient pu se livrer à maints commentaires. Mais le libre penseur et la femme chrétienne n’en firent rien. Ils eussent rougi l’un et l’autre de chercher à sonder ce mystère qu’ils avaient promis à M. Bertomy de respecter. Le lendemain matin, au petit jour, les domestiques de la ferme, en se levant, virent donc les deux beaux-frères qui causaient à voix basse, tandis que l’un tenait l’enfant sur ses genoux. D’un geste, Rossignol les éloigna. Mme Rossignol descendit. Elle embrassa son frère et se mit à caresser l’enfant, un chérubin de petit garçon rose et blond, qui leva vers elle de grands yeux étonnés et lui dit : — Est-ce que tu n’es pas maman, madame ? — Si, mon enfant, répondit la bonne femme, je suis ta mère. Et elle le couvrit de baisers. Cependant Rossignol disait à M. Jules Bertomy : — Tu penses bien, mon ami, que ma femme, pas plus que moi, ne voulons rien savoir ; mais tout le pays, tout le monde voudra savoir quelque chose. — Cela est vrai, dit M. Bertomy en souriant. — Que dirons-nous ? demanda à son tour Mme Rossignol. — Une chose bien simple. — Ah ! fit la jeune femme. — Ni toi, ni moi, ne sommes du pays. — Cela est vrai. — Il y a une dizaine de lieues d’ici au village d’où nous sommes venus, et la forêt nous sépare. Or, tu sais, poursuivit M. Bertomy, qu’il n’y a aucun rapport entre les pays qui sont séparés par la forêt. — Eh bien ? dit Rossignol. — Eh bien ! cet enfant est le fils d’une cousine à nous, qui vient de mourir, et nous nous sommes chargés de lui. — Parfait, dit maître Rossignol. On fit la même histoire à Germaine quand elle se leva, et Germaine se chargea de la dire aux gens de la ferme. Au bout de trois jours, le petit garçon était choyé et fêté à la Grenouillère, comme s’il y fût né et qu’il fût le frère de la Sauvitelle, comme on appelait Germaine. Mais trouvez donc un village, dans le Loiret surtout, où chacun ne s’occupe pas beaucoup plus des affaires d’autrui que des siennes propres, où le cancan ne soit pas souverain ? Ce fut une vraie révolution de Donnery à Fay-aux-Loges et de Châteauneuf à Frainon. On en jasa même à la Cour-Dieu, en pleine forêt, sous le toit de Duval, le chasseur aubergiste. Chacun fit sa petite histoire. Quel était cet enfant ? D’où venait-il ? Le paysan est menteur de sa nature, et comme il passe sa vie en désaccord avec la vérité, il ne croit jamais ce que lui dit son semblable. Du moment où les Rossignol dirent que cet enfant était un pauvre orphelin qu’ils avaient recueilli, personne ne voulut en croire un mot. Les dévotes de Fay, qui avaient Rossignol en horreur, se livrèrent aux plus noirs commentaires et firent intervenir le démon et l’Antéchrist dans cette ténébreuse affaire. Le hasard voulut qu’il y eût chez le maréchal de Donnery, maître Branchet, un compagnon qui faisait son tour de France et avait précisément travaillé pendant six mois à Janville, le pays de M. Jules Bertomy. Il affirma que ni lui ni sa sœur n’avaient de parents à Janville. Ainsi se trouvait détruite la première version accréditée. Un braconnier qu’on appelait le père Thomassin, et qui en voulait particulièrement à M. Jules Bertomy qui était un peu chasseur et faisait garder ses terres de la Grenouillère, trouva une explication merveilleuse sur le mystère vivant représenté par un enfant de trois ans. Un soir, chez Foucault, au pont de Fay, on causait sur cette histoire, qui avait fait plus de bruit que les dernières élections du conseil municipal. Thomassin cligna de l’œil et dit : — Vous êtes tous plus simples qu’un veau qui tète sa mère. — Et qu’est-ce que tu penses, toi, le malin, demanda le savetier du pays, bel esprit et beau parleur. — Cet enfant-là, dit le père Thomassin, je sais où est son père, moi. — Ah ! tu le sais ? — Vous autres, continua Thomassin, vous allez à la messe parce que le curé vient sermonner vos femmes, et vous n’aimez pas maître Rossignol parce qu’il n’entre pas à l’église. Ça n’empêche pas que c’est un homme droit, lui, et avec qui on n’a jamais de raisons. Tandis que son beau-frère, M. Bertomy, est un cafard qui va à confesse comme une femme, et qui ne vaut pas cher. — C’est un brave homme aussi, M. Bertomy. — Oui, mais j’ai dans mon idée qu’il est le père du petit. — Lui ? — Pardine ! est ce qu’il ne s’en va pas tous les ans ? — Oui, prendre les eaux. — Ou faire ses farces à Paris, ce qui est connu. — Eh bien ? — Dans un de ses voyages, il aura semé de la graine, et puis, l’année suivante, il aura récolté un enfant. Cette calomnie ne pouvait qu’avoir un grand succès. Elle fut accueillie avec enthousiasme. Et comme Thomassin tombait d’autant mieux sur M. Bertomy qu’il disait du bien de Rossignol, il ajouta : — M. Rossignol ne va pas à l’église, lui, mais il n’aurait pas fait ça à la place de son beau-frère. — Que veux-tu dire ? — Si M. Bertomy avait été marié et lui garçon, et qu’il eût vécu vingt ans avec lui, il n’aurait pas cherché un petit bâtard pour faire ensuite à sa nièce tort de son héritage. Comme ce soir-là il n’y avait pas de femmes chez Foucault, et que les hommes qui s’y trouvaient appartenaient au parti qui était en désaccord avec le curé et la fabrique, on décerna des louanges à Rossignol, et on couvrit de boue le dévot M. Jules Bertomy. Le lendemain, c’était jour de marché à Saint-Florentin. Thomassin alla consulter le Dr Bazire pour une plaie qu’il avait à la jambe, et il lui raconta sa petite version. Le Dr Bazire l’écouta avec complaisance et éprouva comme une sorte de joie vague et mystérieuse. Il entrevit un drame judiciaire dans l’orphelin, et il lui sembla qu’on lui attachait un beau ruban rouge sur la poitrine.
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