6.

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6.Si le paysan se refuse à croire la vérité, il adopte très facilement un mensonge ou une calomnie. La version du braconnier Thomassin fit bravement son petit chemin. En trois jours, à dix lieues à la ronde, il fut avéré pour tous que M. Jules Bertomy avait un fils naturel, et que ce fils naturel ferait tort de son héritage à Mlle Germaine. Quelques circonstances insignifiantes vinrent corroborer cette calomnie. On remarqua, le dimanche, que Mme Rossignol était fort triste à la messe et que Germaine avait les yeux rouges. M. Jules Bertomy arriva, contre son habitude, en retard, et, au lieu d’aller s’asseoir dans le banc de la Grenouillère, il demeura au bas de l’église. — Il y a déjà de la brouille, dit une bonne femme qu’on appelait la mère Liard et qui était la gazette vivante de Fay. Souvent on rencontrait M. Bertomy et maître Rossignol se promenant tour à tour sur les terres de la Grenouillère. Le hasard voulut qu’on ne les aperçût pas une seule fois ensemble depuis l’installation de l’enfant mystérieux à la ferme. — Si ce n’était pas pour sa femme, disaient les uns, maître Rossignol flanquerait joliment son beau-frère à la porte. D’autres, les dévotes, répliquaient : — C’est un malheur pour la demoiselle Germaine, mais son père ne l’a pas volé ; un homme sans foi ni loi comme lui doit s’attendre à tout. Il se forma deux partis, pour et contre Rossignol, comme il y avait deux partis dans Fay, le parti de l’ancien curé et celui du nouveau. Les partisans de l’ancien étaient devenus libéraux en matière de religion, et ils discutaient. Les autres, menés par leurs femmes, affirmaient qu’on leur avait donné le prêtre de leurs rêves. Les premiers trouvèrent que M. Jules Bertomy était un hypocrite et un malhonnête homme, et ils plaignirent maître Rossignol. Les autres affirmèrent que c’était le châtiment de Dieu qui commençait. Le hasard voulut encore que le jeune curé de Fay passât plusieurs jours sans aller à la Grenouillère. On en conclut qu’il avait renoncé à convertir le païen. En revanche, un matin, on vit arriver M. Bertomy au presbytère, s’y enfermer avec le curé et passer avec lui une grande heure. Enfin, au bout de trois semaines, il n’était pas un habitant du pays qui n’eût rencontré le frère de Mme Rossignol, se promenant dans les sentiers ou sur la route, en tenant par la main le petit garçon qui babillait et l’appelait papa. Il est vrai que l’enfant appelait aussi papa maître Rossignol. Enfin, vers le commencement de février, il se passa un événement qui fit grand bruit. M. Jules Bertomy passait pour riche ; mais sa fortune, disait-on, était toute en portefeuille. Quand sa sœur s’était mariée, ils avaient vendu leur ferme de Janville pour venir vivre à la Grenouillère. Qu’est-ce que M. Bertomy avait fait de son argent ? En province, on veut toujours savoir le chiffre de fortune de son voisin. Quelques personnes soutenaient que le frère de Mme Rossignol avait acheté des actions du chemin de fer d’Orléans, d’autres disaient qu’il était un des commanditaires de l’usine orléanaise de la Motte-sans-Gain. Nul ne savait, du reste, rien de positif. Seulement on se souvenait que Mme Rossignol avait eu deux cent mille francs, et on supposait que son frère avait une somme égale. Or, un brave homme d’Orléanais, un épicier qui avait quelque vingt ans auparavant acheté une ferme sur le territoire de Sully-la-Chapelle, ayant eu le malheur de s’occuper d’agriculture et de faire du drainage, se réveilla ruiné un beau matin et mit sa ferme en vente. La ferme était bonne ; elle valait une cinquantaine de mille francs et rapportait trois un tiers. Quand un Orléanais se ruine, ses parents, ses amis se donnent le mot d’ordre pour profiter de ses dépouilles. Les enchères ne montent pas, la mise à prix est tenue le plus bas possible. La ferme de ce pauvre monsieur Pellegrin, qui avait inventé un sirop pour le rhume et un pain d’épice plus rafraîchissant que celui de Reims, devait être Vendue à la bougie. Tous ceux qui en voulaient s’étaient entendus par avance, lorsqu’un acquéreur sur lequel personne ne comptait se présenta le jour de son adjudication. Cet acquéreur n’était autre que M. Jules Bertomy ; et, comme il offrit le prix que la ferme valait, elle lui fut adjugée. Mais l’étonnement fut sans limites quand on apprit que le beau-frère de maître Rossignol n’était qu’un mandataire. Le véritable nom de l’acquéreur, celui qui figura sur l’acte des ventes fut celui d’Henri Neveu. Qu’était ce que M. Henri Neveu ? Il n’était pas venu, on ne l’avait point vu. Personne, à Orléans, ne répondait à ce nom. Alors on se dit que M. Henri Neveu pouvait bien être le petit garçon mystérieux, lequel étant bâtard, portait le nom de sa mère morte. Et ce qui acheva de donner une vraisemblance indiscutable à cette opinion, c’est que M. Jules Bertomy renouvela le bail du fermier pour dix-huit ans, et qu’il fut convenu qu’il toucherait directement les loyers, quitte à lui de les transmettre à cet invisible acquéreur qu’on appelait Neveu. Dans les quatre mois, la ferme fut payée intégralement. Ce fut encore M. Jules Bertomy qui porta les fonds chez le notaire. — Allons ! dit un soir, chez Foucault, le braconnier Thomassin, le tour est joué. Mlle Germaine n’aura rien. C’est le petit qui aura tout. Et les uns de dire que M. Jules Bertomy se conduisait comme une canaille. Les autres de l’approuver et de dire qu’un païen comme Rossignol n’avait que ce qu’il méritait. Une chose pourtant étonnait quelque peu c’est que M. Bertomy demeurait à la Grenouillère comme par le passé. Il ne paraissait nullement en désaccord avec son beau-frère, et Mme Rossignol venait chaque dimanche à la messe, appuyée sur son bras. Germaine elle-même continuait à l’appeler son bon oncle. Par exemple, une chose à laquelle on fit moins attention, ce lut l’acquisition d’une petite locature que M. le docteur Bazire fit à deux portées de la Grenouillère. En même temps, le médecin expert parut vouloir raire une concurrence sérieuse à ses deux confrères de Fay-aux-Loges. Il prenait simplement vingt sous par visite, au lieu de trente, et il guérissait joliment bien la fièvre. Un jour, le Dr Bazire, qui était allé visiter sa fermette, rencontra Thomassin, et ils jasèrent un brin, le médecin couché sur sa bête et le braconnier appuyé sur son fusil. Naturellement ils parlèrent de maître rossignol et de M. Bertomy. Le braconnier se répandit en injures contre ce dernier, et voulut faire ressortir l’honnêteté et la mansuétude de maître Rossignol, qui gardait sous son toit l’homme qui, par avance, avait déshérité sa fille. Le Dr Bazire eut un sourire qui fit tressaillir Thomassin : Bah ! dit-il, maître Rossignol est plus malin que tu ne crois, mon pauvre homme. — Qu’est-ce que vous voulez donc dire ; monsieur le docteur ? demanda le braconnier stupéfait. — Moi, rien… fit Bazire. Et il donna un coup d’éperon à son cheval, et il s’éloigna…
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