Latourbière-sous-Pilat, 15 heures.“Depuis que DSK a jeté l’éponge, le candidat Hollande a les coudées franches…”
Le présentateur du journal de FM 43, la seule radio qu’il parvenait à capter ne croyait pas si bien dire. Et l’éponge jetée par l’ex-directeur du FMI, sûr qu’elle devait être bien imbibée et que c’était ici qu’elle avait dû retomber ! La Méhari vert olive n’en finissait pas de souffrir sur les contreforts du massif du Pilat. Ce que Ludovic parvenait à discerner au travers de l’épais brouillard n’était guère enthousiasmant : des forêts de sapins noirs et des prairies gorgées d’humidité. Il avait failli plonger dans un ravin en évitant un écureuil surgi de nulle part. L’endroit n’était pas des plus accueillants…
Il ralentit en découvrant le panneau signifiant l’entrée dans l’agglomération de Latourbière-sous-Pilat. Le bourg semblait organisé de part et d’autre de la voie principale reliant le col des Grands Bois à la commune de St-Régis-du-Coin. On ne voyait pas un pelé. Quelques rares commerces présentaient leur rideau baissé. Ludovic nota que l’on trouvait quand même une pharmacie, ce qui signifiait que le village comptait au moins deux mille habitants. Au vu de la taille du centre-ville, frisant le ridicule, de nombreux hameaux devaient parsemer la campagne. Ludovic découvrit un bistrot ouvert, sur une place étonnamment nommée “Place de la révolution d’octobre”. À première vue, le rapport entre ce village tristounet et Saint-Pétersbourg n’était pas évident. Il remonta le col de sa vareuse et fit quelques pas. Il croisa deux ou trois personnes qui le dévisagèrent. Il constata que les rues avaient toutes un nom en lien avec l’ex URSS communiste. Rue Potemkine, impasse Stakhanov, etc. Ludovic prit les plaques en photo. Il y avait là matière à écrire un article original ! Il finit par pousser la porte du bistrot. Ce dernier portait un nom plus classique : “Chez Jojo”.
Sa veste était constellée de gouttelettes d’eau, tant le brouillard était bas. Il ne devait pas faire bien plus de zéro degré, aussi la chaleur qui le submergea en entrant au café lui fit-elle un bien fou.
Une sonnette tinta lorsqu’il poussa la porte. Le bistrot était vide. Une grosse femme fit son apparition en claudiquant. Elle venait d’une pièce séparée de la salle par un rideau de b****s de plastique multicolores qui avait connu des jours meilleurs. Ludovic commanda un café en essuyant ses lunettes. La femme se dirigea derrière le bar en soufflant. C’était sans doute la femme de Jojo. Elle l’observa un instant. Il ressentit sa propre présence comme une incongruité en ces lieux : sa petite chemise à carreaux, ses lunettes fines, ses cheveux savamment « coiffés-décoiffés » Il tenta de cacher ses pieds sous la table : il portait une paire de mocassins en daim… Il n’aurait pas plus dépareillé dans cet endroit probablement habitué à accueillir les chasseurs et paysans du coin que s’il avait porté un masque de Mickey.
Lorsqu’elle vint le servir, toujours en l’observant sans gêne, il se sentit dans l’obligation d’engager la conversation. Surtout qu’à la fixité de son regard, elle venait d’ajouter une série de reniflements porcins.
— Pardon, madame… comment ça se fait… pour les noms des rues ?
— Qu’est-ce qu’ils ont le nom des rues ? Ils vous plaisent pas ? répondit-elle en se frottant une jambe contre l’autre avec un air inspiré.
— Si, ils me plaisent bien, mais… ils sont bizarres, non ?
— On avait un maire communiste. Il a mis des noms de rue communistes. C’est pas plus compliqué. Vous voulez autre chose ?
— Non, merci, ça ira. Ah si ! Vous savez où ça se trouve, un endroit qui s’appelle les Gueyes ?
— Les Gueyes ? Et qu’est-ce que vous voulez aller y faire aux Gueyes ? Y a jamais personne qui demande pour là-bas…
— Eh bien voilà… J’ai hérité d’une maison aux Gueyes…
La patronne arrêta de renifler et de se frotter les jambes. Elle tira une chaise et se posa dessus. Elle continuait à dévisager le jeune homme mais on devinait que l’intérêt l’emportait maintenant sur la méfiance… Pensez donc : il se passait enfin quelque chose dans ce bled paumé, et, coup de chance, elle en était la première informée.
— Vous voilà donc Latourbien maintenant ! Eh ben ça c’est pas mal !
— Pourquoi dites-vous cela ?
— Comme ça, comme ça. Si mon pauvre Joseph était là…
— Mais enfin, madame, il n’y a quand même rien d’extraordinaire à…
— Oh mon pauvre, vous verrez bien assez tôt ! Il n’y a que deux maisons aux Gueyes. Et vu que le Lyonnais n’est pas mort, c’est de la Viviane que vous héritez. Pas vrai ?
— Oui, c’est ça…
— Bon, moi ce que j’en dis, je vous veux pas de mal mon petit. Mais je veux pas d’histoires non plus. À cause du commerce, vous comprenez ?
— Oui, je comprends, mais…
— Je peux vous dire qu’une chose : méfiez-vous du Lyonnais.
— Vous en avez trop dit. Ou pas assez. Qui est ce Lyonnais ? Pourquoi dois-je m’en méfier ?
La femme repartit dans ses mimiques qui passaient peut-être pour raffinées à Latourbière-sous-Pilat. Deux ou trois fois, elle fit mine de faire disparaître ses lèvres entres ses dents, ne laissant apparaître qu’une moustache vaguement teintée à l’eau oxygénée. Puis elle finit par lancer en regardant ailleurs :
— Bon, pour les Gueyes, vous prenez la direction de St-Régis. C’est la première à gauche après la sortie du bourg. Dès que vous voyez deux bâtiments, c’est là. La vôtre, c’est celle de gauche. Voilà, je peux pas mieux en dire. Le café, c’est pour moi. Une sorte de bienvenue, quoi… Là, je dois aller finir de laver mes boyaux de cochon. À bientôt jeune homme.
La femme se releva en prenant appui sur une table et disparut derrière son rideau en plastique. Ludovic but son café. Il hésita à rappeler la patronne. Puis il décida de la laisser tranquille avec sa moustache, ses boyaux de cochon et ses reniflements. Il quitta le café. Il saurait bien tôt ou tard à quoi la veuve de Joseph faisait allusion. Même si l’idée d’un nouveau tête à tête ne l’emballait pas, il sentait qu’il lui faudrait certainement repasser par là. Mais autant attendre d’en savoir un peu plus sur sa nouvelle situation pour poser toutes les questions en une seule fois.
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