2. Souvenirs-2

2437 Mots
D’un gris-bleu acier étrangement semblable aux lames de nos machettes, un papillon étrange aux ailes effilées déboula au travers des spores, dans un froufroutement de ciseaux coupant une étoffe. Je frissonnai malgré moi, écœuré qu’un papillon de sous-bois puisse revêtir un aspect si austère et sinistre, quand il était tant d’autres couleurs disponibles sur la palette. – J’en ai plein les bottes, de ce brouillard végétal ! grogna Max, ulcéré. Troisième fois qu’il s’arrêtait pour essuyer ses verres. Mais il n’y avait rien d’autre à faire qu’à espérer une prochaine éclaircie dans ce maquis trop dense. Celle-ci apparut enfin, nous prenant de court, mais j’en vins alors à regretter les spores et la caresse colorée des ombellifères. Max poussa un cri étranglé, dont je ne compris pas bien le motif. Puis ce fut Lisa, fermant la marche à un pas en arrière et avantagée par sa vision dopée. Lorsque j’entrai moi aussi dans la trouée de verdure, je fus troublé, presque horrifié. Le premier contact avec les andromorphes locaux n’était pas vraiment ce que nous en attendions. Le squelette était allongé sur la mousse dans une position bizarre, de repli sur soi ou fœtale. Par sa taille et ses proportions, je sus de suite qu’il s’agissait là de l’un de nos andromorphes – et d’un adulte. Et le silence de Max et Lisa était éloquent, eux aussi savaient parfaitement qu’il ne s’agissait nullement d’un banal cadavre d’animal. Me vint à l’esprit le problème ou plus exactement, l’ambiguïté suspecte de la scène. – À votre avis, s’agit-il d’un accident récent ou serait-ce que ces andromorphes-là ne connaissent pas le concept de sépulture ? Lisa me jeta un regard curieux, un brin réprobateur ; comme si j’avais rompu trop tôt à son goût la minute de silence d’usage, face à la mort violente d’un être présumé intelligent, presque humain d’allure. Elle se pencha sur le cadavre nettoyé par les insectes et les micro-organismes qui l’avaient déjà abandonné, le laissant aussi nu et propre que du bois sec. – C’est étrange… fit-elle, méditative. – Quoi donc ? – Ces êtres-là font plus d’un mètre cinquante, et ils pèsent sans doute plus de cinquante kilos, n’est-ce-pas. Ils sont tout à fait aptes à se défendre face à un mammifère carnivore, sauf s’il s’agit d’un très gros animal. Or, ça ne peut être le cas. – Et pourquoi donc ? – La posture, fit-elle d’un ton sans réplique. Elle ne correspond pas, vérifie par toi-même. Elle est beaucoup trop figée, presque… étudiée. Et les os sont intacts, pas même dispersés ni broyés ou emportés ailleurs, comme ça serait le cas si un gros carnivore l’avait traînée, secouée jusqu’à plus soif et mise en pièces détachées, ne serait-ce que pour la dévorer. – Alors, c’est donc qu’il s’agit d’un animal plus… petit… ? hasardai-je. – Mais, et pourquoi la victime n’a-t-elle pas fui, dans ce cas ? Pourquoi la victime s’est-elle…, comment dire, repliée sur ellemême ? Lisa paraissait profondément troublée, de ne pas parvenir à percer le secret de la scène horrible qui s’était déroulée sur la mousse, quelques heures ou quelques jours plus tôt. Je notai alors un détail singulier : la mousse n’était pas maculée de sang comme ça aurait dû être le cas, quel que soit l’animal qui avait attaqué l’andromorphe, quand bien même celui-ci l’aurait découvert déjà mort, par exemple empoisonné ou piqué par un insecte ou un serpent venimeux local. Rien de tel n’était décelable : sous le cadavre, la mousse était intacte, exempte de sang ou autre humeur séchée. Comme si le corps avait été porté jusque là… Je veux dire : porté là après sa mort. Ou, autre hypothèse, soigneusement nettoyée aux fins d’éviter toute effusion de sang. Or, dans ce cas, comment expliquer la posture fœtale, cette attitude de défense ultime ou cette sorte de mise en scène ? Lisa se pencha à nouveau, caressa d’un doigt les os couleur ivoire de la face, puis ceux d’un thorax presque identique au nôtre dans ses proportions. – Il a été rongé, nota-t-elle. Un petit animal ou non, plus que ça, sans doute plusieurs. Voyez ces marques, là, juste à la surface de l’os, on dirait… des dents de souris. Je m’approchai et, comme Lisa, constatai les innombrables stries aiguës, parallèles, tant sur le crâne que sur les autres surfaces lisses de l’os nu. Les animaux n’avaient pas insisté, ils avaient juste gratté et sucé le cadavre, méticuleusement, presque à le polir. Mais, sans doute du fait de leur taille réduite, ils s’étaient avérés incapables d’en briser les os pour en extraire la moelle… À moins qu’elle ne les ait pas intéressés ? Ne s’agissait-il que de charognards ? Or si tel était le cas, de quoi était morte la victime ? Et pourquoi personne n’était-il venu à son secours, à si faible distance du « village » ? La victime n’avait-elle pas crié, ni appelé au secours ? – On s’en va, décréta Max, resté en retrait. Nous ne sommes pas là pour ça. Si notre premier contact est positif et s’enchaîne de façon normale sur un échange d’informations entre eux et nos collègues Koalas, nous en saurons plus, un jour prochain, concernant leurs rites et leurs morts. Cela étant, c’est l’affaire du KOALA, pas la nôtre. Je crois qu’ils s’attendaient à une visite, sans bien savoir à qui, ni à quoi ils auraient à faire. Je présumai qu’ils avaient entendu les Mantas lors du voleco en rase-mottes – non, aperçu plutôt que vu, c’était plus plausible car le Manta était un avion furtif, silencieux à l’extrême grâce à ses propulseurs d’extrados étudiés pour éviter tout rayonnement acoustique vers le sol. Néanmoins, j’étais certain qu’ils les avaient vus, quand bien même nous avions effectué la plus grande partie de cette reconnaissance aux heures nocturnes et en vision infrarouge, selon les consignes habituelles du PANDA, aux fins d’éviter de nous découvrir trop tôt. Malgré toutes ces précautions, ils semblaient tout juste surpris de nous voir débarquer chez eux. Cependant, leur indolence était trompeuse et ancrée dans leur nature profonde ; de cela, nous nous rendîmes compte très vite. À moins que leurs « sentiments » ne s’expriment de façon intérieure exclusivement et interagissent à peine avec leur visage très peu expressif ; à la limite de l’imbécilité, selon des critères d’évaluation sans doute trop exclusivement humains pour s’appliquer ici. – C’est une pitié qu’ils aient de si beaux yeux, et qu’ils ne s’en servent pas pour parler. Ce fut le premier mot de Lisa, lorsqu’elle vit pour la première fois l’un de ces êtres, face à elle. Vus de loin, ils auraient pu passer pour humains, d’un type humanoïde que nous avions l’orgueil de considérer universel et « standard », pour l’avoir déjà rencontré sur plusieurs mondes. Mais ceux-là allaient nus, et leur peau était grise, d’un gris anémié très pâle semblable à une peau synthétique, c’est-à-dire aussi peu discrète et efficace que l’était la nôtre, de peau, pour assurer un quelconque rôle de camouflage dans cet environnement végétal. Pourquoi fallait-il que, sur le plan physiologique, les humanoïdes soient aussi peu adaptés à la survie, où qu’ils vivent à commencer par nous-mêmes, homo sapiens, sur Terre ? Était-ce un handicap imposé par les Dieux afin de compenser un intellect surdéveloppé ? S’ajoutant à leur indolence, la fragilité de ceux-là tenait tout entière dans leur regard liquide, d’une ingénuité et d’une naïveté inconcevable. Comparés à eux, nous étions des monstres cyniques, à des années-lumière de leur spontanéité animale recelant parfois, elle aussi, tant de cruautés ! La trouée de verdure était similaire à celle où nous avions trouvé le cadavre ; je veux dire subite et brutale, comme si arbres et fougères arborescentes avaient convenu, d’un commun accord, de ne plus pousser au-delà d’une frontière invisible aux yeux mais imprimée dans le sol, comme sous l’effet d’un défoliant puissant. Nous n’avions guère rencontré d’autre animal significatif, hormis le lot habituel d’insectes de toutes formes et couleurs ; ceux que, plus tard, des entomologistes tenteraient peut-être de scanner au vol puis de classifier. Je savais la tâche immense, inhumaine et pas même terminée sur notre propre planète Terre. Car un recensement intégral des espèces vivantes était un vœu inaccessible, autant que de prétendre compter les étoiles ! Face à ce constat d’impuissance avéré, les exozoologistes recherchaient en priorité l’étrangeté, l’anormal, l’insolite, le jamais vu, l’inouï, bref, tout ce qui pouvait faire avancer d’un pas la connaissance de notre galaxie, et la tenue d’un catalogue exhaustif de ses formes de vie possibles. En revanche, ils passaient rapidement sur les cas les plus banals, ceux dont la morphologie trop proche des standards méritait à peine l’ouverture d’une ligne et d’un numéro à suivre dans un fichier typologique déjà bien trop étendu. Nul mammifère sur notre parcours. Nous avions pourtant la preuve macabre qu’ils existaient et avions aussi perçu (donc enregistré) quelques bruits, de branches cassées et autres cris étouffés non identifiables, laissant présumer la présence d’observateurs inquiets, agacés, voire hostiles à notre intrusion. Mais leur comportement était conforme à la norme constatée sur tant d’autres mondes visités : méfiance avant tout, retrait, attente. Et curiosité aussi, d’une façon. Ils étaient trente-cinq à quarante environ dans la clairière ; j’en comptai cinquante-deux par la suite, dont treize adultes, lorsque nous pûmes mieux juger de leurs allées et venues entre la clairière et l’orée de la forêt, et nous habituer peu à peu à les différentier par leur taille ou à d’autres indices plus subtils. Ce qui n’était pas si simple qu’il paraît puisqu’ils allaient nus, sans ornement aucun, et qu’il semblait n’y avoir qu’un seul s**e représenté, c’est-à-dire aucun en tant que critère de différentiation physique. Des androgynes hermaphrodites ? Ça ne serait pas une première, mais le cas était rare, et la première impression se voyait souvent démentie lors d’un examen plus poussé, par autopsie et analyse comparée lorsque cela était envisageable. Un « jeune » s’avança jusqu’à nous. Un mètre trente environ et la stature d’un gamin de dix ans, faute de pouvoir lui donner un âge en années terrestres – ce qui n’avait aucun sens, faute de données locales étalonnées. Je ne sais pourquoi il se dirigea, d’emblée, vers Lisa. Bien qu’il fût asexué en apparence, était-ce, de sa part, la reconnaissance innée de la femme, de la mère potentielle, du fait de sa poitrine visible sous la combi, et ce, malgré l’absence apparente chez eux de tout renflement mammaire ? Ou alors présumaitil seulement – lisait-il en elle, sur elle – qu’elle était la seule femme de nous trois, c’est-à-dire la plus douce, la plus sensible et la plus réceptive – et la plus belle aussi, à ses yeux ? Je ne sais dire. Il s’approcha de Lisa, nullement inquiet à voir son visage impassible et, pourtant, si émouvant à sa façon. Il s’arrêta à moins de deux mètres d’elle, lui tendant la main dans un geste très humain. Les autres s’étaient figés, un peu plus loin. Juste attentifs, exactement comme si, sans se consulter, ils l’avaient délégué, lui, l’un des plus jeunes et des plus inoffensifs, pour venir à notre rencontre et nous accueillir. Leur ambassadeur, en somme. Et le temps s’arrêta. Je pris aussitôt conscience de l’étrangeté onirique de cette scène. Même s’ils avaient pour eux l’excuse de la surprise, avec celle de n’avoir pu se concerter véritablement depuis notre arrivée, c’est un ancien, un « sage » de la tribu qui aurait été mandaté dans ce rôle et non un adolescent, dans toute autre civilisation. C’est à ce moment aussi que je me rendis compte d’une anomalie, voire d’une erreur de raisonnement de ma part : car il n’y avait pas d’anciens ! Il n’y en avait aucun là-bas, à vingt ou trente mètres de notre position, qui réponde à cette définition-là, même si nos critères d’évaluation restaient encore grossiers. Cependant, les faits étaient là, et le croisement des indices semblait me donner raison : aucun d’entre eux n’avait la peau moins lisse ou marquée de taches, ni la silhouette tassée ou les membres torses ou frêles d’un vieillard usé par la vie. Non, tous étaient semblables, hormis par la taille qui, a priori, différenciait les plus jeunes des adultes, bien que cela restât aussi à prouver. Me frappa alors un autre constat, plus improbable encore, mais qu’il était déjà trop tard pour signaler à Lisa et à Max, car le contact était déjà engagé ; et nous ne pouvions plus nous concerter sans rompre celui-ci, avec les risques que cela comportait. Il y avait trop peu d’adultes, selon un concept de colonie équilibrée quant à son mode de fonctionnement et sa pyramide des âges – ne serait-ce que pour assurer la protection des jeunes en milieu hostile, assurer la chasse ou la cueillette de la nourriture, et autres activités vitales pour la colonie. Je n’en voyais guère qu’une douzaine répondant à cette définition présumée, sur le seul critère de leur taille. Or c’était trop peu, statistiquement ; à moins, bien entendu, que les adultes ne soient par hasard absents du groupe à ce moment précis ? Je notai mentalement ce détail singulier, afin de l’évaluer un peu plus tard. Ils ne bougeaient toujours pas, ne parlaient pas ; ils nous observaient, c’est tout. Je tournai la tête vers Lisa, haletante à mes côtés. Et je voyais sa poitrine opulente se soulever avec lenteur sous sa combi tendue, constellée de jaune pulvérulent. Comme si elle retenait son souffle sous l’effet de l’émotion. Max avait mis en fonction sa caméra-boule dont je perçus le très léger vrombissement provenant du sac, aussi discret qu’un vol de libellule. Puis ce fut l’instant de grâce. L’enfant s’avança lentement, la main toujours tendue. Lisa venait d’imiter son geste, de façon instinctive, et à la fois parce que nos consignes prévoyaient ce cas de figure. Un geste de paix est toujours symétrique, en miroir ; il pouvait donc être imité sans risque d’être mal interprété, même venant d’un parfait étranger. Et il pouvait l’être plus aisément encore, dans le cas d’un geste aussi universel et symbolique qu’une main tendue. Leurs doigts se touchèrent, à peine. Ceux de l’enfant étaient plus longs et plus fins que les nôtres – plus, même, que ceux de Lisa. Puis il frotta contre celle de Lisa sa paume ouverte, tel un animal se pelotonnant contre un autre. Il s’avança encore, très peu, toucha son poignet, puis commença à caresser la toile de la combi de Lisa, au niveau de son avant-bras. Lisa ne bougeait plus. Je savais que, tout comme nous, elle n’avait plus de consignes explicites aptes à gérer ou à retourner à son avantage cette troublante exploration tactile ; elle devrait donc improviser et faire jouer sa propre sensibilité, pour en ressentir les limites ou le message émis par l’autre… C’était une forme d’osmose innée, de langage gestuel eidétique. Les autres andromorphes ne s’étaient pas rapprochés. Le « jeune » était leur ambassadeur, et ils le laissaient faire, à peine curieux, toujours silencieux. Mais eux non plus ne bougeaient pas, ce qui, pour moi, était un signe d’intérêt de leur part. C’était le contact, l’instant initial, le plus intense dans la vie mouvementée d’un Panda, et nous n’avions pas le droit de venir le gâcher, à moins de nous sentir en danger. Le jeune caressa le bras, parvint à l’épaule, sans la moindre hâte ; ses doigts avaient laissé de fines traînées sinueuses dans la poudre jaune-orange maculant la combinaison. Lisa n’osait même plus tourner la tête pour quêter notre assentiment et se sentir soutenue dans ce contact troublant dont, sans s’être concertés, elle portait tout le poids sur ses épaules. L’enfant s’enhardit, émit un léger babillement indécodable, de satisfaction ou, peut-être, en quête d’approbation. À moins que ce soit pour communiquer, avec nous ou avec les autres, en arrière plan. Et sa main se déplaça à nouveau. Il se mit à caresser les seins de Lisa, très doucement, avec un plaisir visible qui remontait de sa gorge sous la forme d’un gloussement animal discret, à peine perceptible. Je pensai au ronronnement d’un chat. Lisa n’y fut pour rien. Elle ne se rétracta même pas. C’est moi qui rompis la sérénité du contact en poussant un grognement de réprobation involontaire : cela m’avait échappé trois nuits plus tôt, j’avais fait l’amour avec Lisa et, malgré moi ou presque, vu nos responsabilités engagées dans le succès de ce contact crucial, je n’avais pas pu supporter plus longtemps qu’il la touche ! Car ce n’était qu’un andromorphe, pas encore classifié qui plus est… Et, pire encore à mes yeux, ce n’était… qu’un enfant ?
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