7Elle avait eu l’impression d’avoir fait un rêve, mais était bien incapable de s’en rappeler dans le détail.
C’était totalement frustrant. Les images qu’elle avait réussi à apercevoir s’étaient pour la plupart évanouies. Il ne lui en restait désormais plus que des bribes.
Une présence qui s’était penchée vers elle, puis la sensation de se diriger vers un tunnel de lumière. C’était tout ce dont elle pouvait se souvenir. C’était très peu et elle se trouvait à nouveau immobilisée dans le noir.
Comment pouvait-elle sortir de cette situation aberrante ?
Comment ? Oui, comment ?
Elle ne pouvait même pas s’enfuir ou simplement appeler au secours. Elle n’avait aucune solution pour agir. C’était un problème sans issue.
Dans ce lieu extrêmement sombre, comme baigné d’une nuit absolue, elle avait parfois l’impression d’être au centre d’un immense trou noir affamé de la moindre étincelle de lumière. Elle s’était réveillée dans le néant. Elle était toujours dans le néant. Mais quel était ce néant qui ne connaissait ni haut, ni bas, et qui l’avait engloutie ? Elle s’y sentait seule. Très seule. Complètement abandonnée. Loin de tout. Et pourtant, cela ne la tourmentait pas vraiment au fond d’elle-même.
Pourquoi ?
Elle n’en savait rien. N’importe qui à sa place aurait été à deux doigts de la crise d’hystérie. Mais pas elle, puisqu’elle ne ressentait, en fait, plus vraiment d’émotions. Ni joie, ni peine, ni véritable angoisse.
Juste des interrogations. Beaucoup d’interrogations, en fait.
Ce qui lui manquait le plus, en dehors de l’absence de réponses, c’était d’être condamnée à penser sans pouvoir communiquer avec qui que ce soit. Sans pouvoir adresser le moindre mot à quelqu’un. Homme ou animal, peu importe, elle aurait bien voulu un contact. Même bref.
Juste quelques instants.
Pour échanger.
Pour comprendre.
*
Elle avait à nouveau eu le temps de longuement analyser sa situation.
Ce qui lui paraissait le plus incohérent, c’est qu’elle n’avait plus l’air d’avoir d’existence physique, et pourtant, elle était encore mentalement en vie. Une forme de vie minimale, réduite à sa seule pensée, certes, mais une pensée bien réelle.
Elle ne sentait plus son cœur battre et ne respirait plus. D’accord. Elle n’avait pas de plaisir charnel. Malheureusement. Mais pas de douleur, non plus. (Ça au moins, c’est un avantage…). Elle ne s’était pas alimentée, mais n’avait toujours pas de sensation de faim ou de soif. Ni de faire mes besoins, d’ailleurs…
Elle n’avait que ses pensées.
Et encore…
Il ne lui restait pas grand-chose en tête. C’était comme si on lui avait fait un lavage de cerveau. Nettoyé avec soin ses souvenirs. Elle n’avait plus le moindre élément de son passé en mémoire.
Rien.
Comment était-ce possible ?
Comment pouvait-on tout oublier ?
Même le principal.
Qui suis-je ?
*
Qui était-elle, effectivement ?
Je ne sais même plus ça…
En dehors d’être intimement persuadée d’être une femme, elle ne se rappelait rien de sa vie. Tout lui semblait si loin désormais. C’était comme si elle avait eu une existence des millions d’années auparavant et qu’elle en avait perdu les traces au fur et à mesure que le temps passait.
Elle savait au fond d’elle qu’elle était née, qu’elle avait vécu, aimé, souffert, peut-être donné la vie, mais que tout cela avait dû exister il y a une éternité. Là, tout de suite, maintenant, dans le lieu inconnu où son esprit se trouvait, sa vie passée avait bel et bien disparu.
Elle était pourtant fermement déterminée à retrouver ses souvenirs. C’était son seul bien intime, personnel. Son seul bagage dans ce monde sans animation. Mais y arriverait-elle ? Elle n’en avait aucune certitude.
Et même si elle y arrivait.
À quoi bon ?
À quoi bon, effectivement, puisque cela ne changerait rien. Elle resterait bloquée.
Coincée ici à jamais.
Bien qu’« ici » n’ait pas de sens, puisqu’elle était au milieu de nulle part. Il n’y avait nulle limite aux alentours. Que le vide. Un vide démesuré, quelle qu’en soit la direction. Et même l’expression « au milieu » n’avait plus aucun sens dans l’infini d’un temps figé et de l’espace. Un espace sans horizon. Un lieu noir ébène et sans une étoile ou planète dans son champ de vision. Et cette vague impression qu’elle avait parfois de flotter en l’air n’était peut-être qu’une illusion. Peut-être était-elle en effet en train de chuter à une vitesse vertigineuse dans un puits sans fond ?
Comment savoir, sans le moindre repère ?
Où elle se trouvait, il n’y avait effectivement pas de sol, pas de murs, pas de plafond.
Alors, elle ne bougeait probablement pas d’un pouce.
Où allait donc la mener ce voyage immobile ?
Nulle part, certainement…
Il était possible qu’elle soit désormais condamnée à vivre en solitaire dans le néant.
Damnée.
Pour l’éternité.
*
Elle était presque passée par un moment de déprime. Pas un véritable désespoir, toutefois. Une sorte d’ennui profond mêlé d’abattement.
Elle commençait cependant à être gagnée par de nouvelles pensées négatives. Elle se dit, en particulier, qu’elle n’était peut-être pas dans un espace physique. Qu’elle était décédée, en fait.
Et ce serait ça, être morte ?
Être totalement perdue dans un lieu inconnu. Vide et sombre. Le nihilo absolu.
Elle ne serait alors plus qu’une minuscule âme isolée dans les limbes infinis, ballottée au sein de l’extrême solitude de l’inexistence ?
N’importe qui à sa place hurlerait de désespoir. Mais elle n’avait plus de bouche, langue, gorge ou larmes pour s’exprimer.
Et qui l’entendrait, de toute manière ?
Qui s’apitoierait sur mon sort ?